Le pasteur et le mercenaire
Christiane Fontaine.

Rien que la loi ?
Tuer un homme est interdit. Pourtant après avoir longuement pesé le pour et le contre avec quelques amis, il croit comme eux qu’il est indispensable de le faire. Ils mettent leur plan en œuvre. Au dernier moment ils échouent et sont mis en prison avant d’être exécutés. Qu’est-ce qui a poussé cet homme à agir ainsi ? Certains, sans voir plus loin, diront que ce ne peut pas être. Pourtant, cet homme était profondément chrétien. Son nom est Bonhoeffer. Il voulait avec ses amis tuer Hitler pour arrêter le massacre de millions de juifs. N’est-ce pas Dieu qui le poussait à agir ainsi au péril de sa propre vie ?
Dans l’Église catholique, l’avortement est interdit. Elle est catholique et elle a avorté 7 fois. C’était avant que les moyens de contraception soient mis à la portée de tous. Qu’est-ce qui a poussé cette femme à agir ainsi ? Certains ne se poseront même pas la question. Pour eux ce ne peut en aucun cas être Dieu. Pourtant cette femme était simplement, humblement, croyante et aimait les enfants. Mais elle en avait déjà 4 qui logeaient avec le couple dans 12 mètres carrés. Elle n’avait pas le temps de se poser beaucoup de questions. Ou bien la famille tout entière explosait, ou bien il fallait passer par un avortement. N’est-ce pas Dieu qui la poussait à agir ainsi au péril de sa propre vie ?
Quel rapport y a-t-il entre ces situations et l’évangile du Bon Pasteur ? On ne peut le comprendre qu’en remettant le discours que Jésus fait aux juifs dans son contexte. Jésus vient de guérir un aveugle de naissance un jour de sabbat. Ce jour-là il est absolument interdit à un juif de travailler, fut-ce pour faire le bien. On dira peut-être qu’il n’y a pas de commune mesure entre violer le sabbat et tuer un homme ou commettre un avortement. Cependant, dans la mentalité juive, il n’y a rien de plus scandaleux que de violer le repos de ce jour. Au XXe siècle, un éminent rabbin écrivait encore : « Le chabbat est le principe fondamental du judaïsme. Observer le chabbat, cesser tout travail à l’approche de la nuit de vendredi soir, c’est faire publiquement la profession de foi que Dieu a créé l’Univers en partant de rien, que Son Esprit domine la matière, qu’Il Est le Maître de notre force de travail, de notre vie » Ernest Weill, (1865 – 1947).
Rien que la vie !
Aux yeux des juifs qui entourent Jésus, on ne peut se prétendre de Dieu quand on viole à ce point la loi de Dieu. Il y a contradiction dans les termes. Donc cet homme, selon eux, n’est pas de Dieu. C’est alors que Jésus les traite d’aveugles et leur parle du bon berger et du mercenaire. L’un et l’autre ont en apparence la même fonction : celle de guider le troupeau. Mais alors que l’un connaît ses brebis et que ses brebis le connaissent, l’autre – le mercenaire – ne cherchent pas du tout à connaître la vie de chacune des brebis. Il n’est pas payé pour cela. Il est payé pour garder un troupeau et le mener dans la bonne direction. Peu lui importe l’histoire de chacun du moment que tout le monde marche sous une même loi, en l’occurrence celle de Dieu dont les pharisiens qui entourent Jésus ont la charge.
Mais voici que sur cette route balisée par les commandements de Dieu, un loup survient. Un loup, c’est-à-dire un danger mortel pour au moins l’une des brebis. Le mercenaire n’en a que faire. Ce qui compte pour lui c’est de mener l’ensemble du troupeau à bon port. Peu importe si l’une ou l’autre est blessée ou bien meurt en cours de route. Le mercenaire est prêt à sacrifier une brebis, une parmi tant d’autres pour lui ! Il prétend, dit Jésus, conduire le troupeau, mais en vérité il s’enfuit. Il fuit la difficulté qu’il y aurait à considérer le péril peut-être mortel auquel est exposée cette brebis. Le mercenaire fuit les questions qu’il serait obligé de se poser s’il était réellement attaché à la vie de chacune de ses brebis. Du coup, le troupeau qui avait pris ce mercenaire pour un bon berger se disperse : les brebis voient qu’à la moindre difficulté elles ne pourront pas compter sur lui pour les défendre contre l’ennemi. L’attitude de ce mercenaire désoriente le troupeau tout entier.
Pour le bon Pasteur, contrairement au mercenaire, chaque brebis est unique. Elle a du prix à ses yeux. Il n’hésite pas à lâcher tout le troupeau pour aller chercher celle qui s’est perdue. Il « connaît ses brebis comme ses brebis le connaissent ». Il connait leur histoire, leurs limites, leurs capacités, leurs blessures passées et leurs faiblesses. Il les pousse dans le sens de la vie, de ce qui est le meilleur à ce moment précis de leur existence pour elles. Certes il existe des règles générales, celles qui ont fait leur preuve dans l’histoire d’un grand nombre de brebis. Mais ces règles ne fonctionnent pas nécessairement dans toutes les situations. Ce qui compte pour le bon berger ce n’est pas d’abord la règle, mais la vie de chacune de ses brebis.
Donner sa vie
« Le chabbat est le fondement même du judaïsme », tous les juifs le savent et Jésus ne pouvait l’ignorer. Il n’a pas aboli cette loi en poussant tous ses disciples à travailler ce jour-là. Mais il se trouve que c’était un jour de sabbat que la route de Jésus a croisé celle d’un aveugle de naissance que tous prenaient pour un grand pécheur à cause de son infirmité. L’avortement est interdit par l’Église. Mais n’est-ce pas l’esprit de Jésus qui a poussé cette femme à avorter pour protéger sa famille qui vivait dans 12 mètres carrés ? Tuer un homme est totalement interdit, mais quand il s’agit d’Hitler ne doit-on pas passer outre pour sauver la vie de millions d’hommes ? Ne pouvons-nous au moins accepter de nous poser la question ?
« J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie », dit Jésus. Autrement dit, qui ne vivent pas sous la loi juive. « Celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. » Le troupeau de Jésus n’est pas un troupeau bêlant, celui de ceux qui pensent ou agissent tous de la même manière. Le troupeau de Jésus est celui de ceux qui se laissent pousser par l’Esprit pour rejoindre chacun dans son existence singulière. Dans le troupeau de Jésus, chacun est prêt à donner sa vie pour ne laisser personne en péril au bord du chemin !



