Un lotissement chrétien à l’île-Bouchard : une aventure d’une brûlante actualité…
Jacques Dubois.
Les éditions L’Harmattan viennent de publier dans sa collection « Débats laïques » « Un lotissement à l’île-Bouchard avant cent autres ? » Ce livre, coécrit par cinq auteurs différents, fait le récit de ce qui est arrivé dans ce village de Touraine, l’Île-Bouchard, au début de l’année 2022, lorsqu’une poignée de ses citoyens, viscéralement républicains, ont sursauté en apprenant que Monasphère allait construire un lotissement « chrétien » dans leur commune.

Ils se sont vigoureusement élevés contre une telle autorisation communale en contradiction avec leur idéal laïque et avec ce que devrait être la République, et ils ont alors suscité une forte solidarité de la part d’autres mouvements dans le département, et même dans tout le pays. Et la presse, écrite et audiovisuelle, est entrée dans la danse. L’éclat de l’opposition a conduit les responsables à produire – ô miracle ! – une excuse très lénifiante et à annoncer le retrait du projet. Mais toutes les péripéties de « l’affaire » méritent d’être découvertes par la lecture de cet ouvrage, où l’on prend aussi la peine de procéder à une analyse approfondie des origines de cette opération qui était loin de « tomber du ciel »…
Et c’est là qu’il convient d’insister sur une réalité très présente. Même si la création de ce lotissement a capoté il y a plus de deux ans, elle illustre de façon saisissante la réalité religieuse, sociale et politique de notre pays, au moment des élections législatives presse-bouton qui ont été imposées au pays.
Quelle est la nature des choses ?
D’abord, où en sont les relations du catholicisme avec la France, « fille aînée de l’Église » ? Sous l’Ancien Régime, elle allait main dans la main avec la monarchie. Mais au XXe siècle, au-delà de la Loi de Séparation de 1905 et comme dans le reste de l’Europe, le développement de l’éducation, la vulgarisation des progrès scientifiques, l’indépendance d’esprit grandissante, l’analyse historico-critique de ce qui avait été fait du message de Jésus dans les textes fondateurs et dans le fonctionnement ecclésial, la démocratisation générale des sociétés, la libération sexuelle, le combat pour l’égalité entre femmes et hommes, et tant d’autres évolutions ont fini par ridiculiser le ritualisme, l’immobilisme, le cléricalisme qui caractérisaient toujours le catholicisme.
Lentement, mais sûrement, une masse de « fidèles » se sont sentis étrangers à ce monde et s’en sont éloignés. Les chrétiens progressistes ont bataillé ferme pour tenter de sortir la « communauté » chrétienne de l’ornière, sans grand succès, tant « l’institution cléricale » était devenue la quintessence même du christianisme. Si un pas était fait dans la bonne direction, la société en faisait dix en même temps. Le retard ne faisait que s’accentuer, le fossé que s’élargir. À tel point que, silencieusement, la pratique religieuse régulière (mais doit-on la considérer comme essentielle ?) est tombée en-dessous de 2 % de la population. Bien peu pour un pays réputé « catholique »…
Même si on peut considérer que les règles que l’Église catholique romaine s’est données depuis parfois des siècles sont souvent en contradiction avec ce qui nous est conseillé dans l’Évangile, leur respect est pour les chrétiens traditionalistes l’alpha et l’oméga d’un comportement chrétien. Elles sont intouchables. La messe dominicale, le sacré, l’assemblée autour du prêtre célibataire (un homme), tous les rites, la quasi-déification de la Vierge Marie, etc., jalonnent leur parcours de vie. Les églises vides, les contradictions de plus en plus flagrantes entre ce qu’ils veulent et la société au sein de laquelle ils vivent sont pour eux un cadre inacceptable. D’où leur désir fou de « rechristianiser la France » selon leurs conceptions rétrogrades. Un projet au long terme.
Cependant, le monde environnant lui-même connaît des changements considérables. Contentons-nous d’en aborder quelques aspects négatifs.
Les campagnes se vident de toutes les structures qui permettaient autrefois d’y vivre harmonieusement : les bureaux de poste, les médecins, les pharmacies, les maternités, les entreprises, tous les commerces, les banques, les réseaux ferrés de proximité, les stations de carburant, les cafés villageois, etc., disparaissent en grand nombre. Inutile de dire qu’il n’y a plus de prêtres dans les paroisses : un manque tragique pour ceux qui voient dans le prêtre l’artisan unique de la participation à la vie ecclésiale. Les « bonnets rouges », les « gilets jaunes » ont alerté les responsables politiques sur la tragédie que représentent ces « déserts ». On les a amusés avec des débats nationaux qui voulaient singer l’esprit des Cahiers de doléances d’avant la Révolution. Rien n’a abouti, tout est tombé à l’eau après des mascarades de démocratie, tandis que les grandes fortunes de France, toujours plus puissantes, devenaient un État dans l’État, et que les pourtours des villes se transformaient en parkings et supermarchés, et en zones socialement très défavorisées.
Les déserts des campagnes et l’effondrement ecclésial ont alors trouvé des explications communes. Il était si facile d’accuser « l’autre », l’étranger, le supposé musulman… Du pain béni pour le Rassemblement National, de même que pour les nouveaux apôtres, ou prétendus tels, qui ont décidé de reconvertir la France en partant de ses territoires abandonnés.
C’est là que survient la saisissante aventure bouchardaise rapportée dans ce livre qui arrive à point nommé. « Ils » vont créer un lotissement, amener au village du sang neuf (promesse illusoire ?) ! Ils vont favoriser le commerce local (irréalisable ainsi, semble-t-il) ! Et vont-ils augmenter les effectifs de l’école et empêcher toute fermeture ? Évidemment, non, puisque leurs enfants iront dans une école confessionnelle… Mais ils vont renforcer les festivités entourant les apparitions de la vierge de 1947, d’ailleurs déjà bien mises en valeur par l’action de la Communauté de L’Emmanuel bien implantée localement.
Et l’argent va-t-il se mêler à tout cela ? Bien sûr que oui ! Le projet de Monasphère est soutenu, c’est ce que nous apprend le livre, par Pierre-Édouard Stérin, dont on sait clairement aujourd’hui la proximité avec le RN [1]. Ne vient-il pas, en effet, de racheter la somptueuse villa de Jean-Marie Le Pen à Rueil-Malmaison ? Ça ne saurait être une surprise quand on sait que François Durvye qui dirige le fonds d’investissement Otium appartenant au milliardaire Pierre-Édouard Stérin est conseiller financier des responsables du RN… On voit là se retrouver le traditionalisme catho, l’extrême droite et l’argent. Ne pas oublier que le dernier livre d’Éric Zemmour avait une place de choix dans la vitrine de la petite librairie survivant à L’Île-Bouchard. Et que P-E Stérin a déclaré que sa seule ambition était de devenir « saint »…
On voit clairement que les péripéties vécues par les habitants de ce village d’Indre-et-Loire au début de l’année 2022 qui nous sont contées dans ce livre ne sont pas un épiphénomène clos et définitivement enfermé dans le passé, mais qu’elles résonnent comme la révélation de ce que veulent les représentants, très proches les uns des autres, de l’intégrisme catholique et de l’extrême droite. On voit aussi que l’argent est devenu entre eux un lien quasi constitutif. On ne peut pas ne pas ressentir que le projet Monasphère de 2022 à L’Île-Bouchard ne fut que les prémisses de ce qui survient aujourd’hui dans la vie politique française.
Note de la rédaction :
[1] On peut lire : Le plan « Périclès » de Pierre-Edouard StérinSource : Golias Hebdo N° 824, p. 13


