François, le dernier pape monarque ?
Patrice Dunois-Canette.
Le synode sur la synodalité qu’on a présenté aussi comme le synode de l’avenir de l’Église s’est achevé et pourtant, si l’on en croit les autorités ecclésiastiques, il commence.
L’avenir dira si ce volontarisme du tout commence maintenant, alors que tout est retenu comme hors de portée d’action et renvoyé à plus tard, n’épuisera pas aussi ceux qui, envers et contre tout, veulent croire en l’institution… estiment qu’être fidèles, c’est s’interdire de critiquer ou encore n’imaginent pas pouvoir penser l’Église autrement qu’à partir du pape quoiqu’il dise, quoiqu’il fasse.
L’impuissance à répondre aux demandes réitérées depuis trop longtemps, et maintenant inscrites sur un horizon incertain, pousse, en tout cas, aux éloignements.
D’autant que ce pontificat s’achève et qu’un autre dont on ne sait ce qu’il voudra faire de ce qui « commence » suivra.
D’évidence, parce qu’il s’est présenté dans un discours de l’entre soi et n’a pas affiché de résultats tangibles et compréhensibles par tous, ce synode n’a pas intéressé au-delà des fidèles et a été vu comme une usine à gaz. Pourquoi faire simple alors qu’on peut tout compliquer, se demandent ceux qui portent encore un peu d’intérêt à une institution dont ils attendaient que sur la question de la place des femmes elle ose enfin. Ou qui sur la question des préférences sexuelles espéraient autre chose qu’un discours de miséricorde ne parvenant pas à cacher le maintien d’une doctrine d’exclusion (couples de même sexe, divorcés remariés).
Que penser et que faire d’une Église, qui semble se dérober devant les urgences de la situation de l’Église et les exigences de respect et d’égalité de nos contemporains ? Que penser et que faire d’une Église qui a mobilisé et demandé qu’on lui fasse confiance, voulu qu’aux quatre coins du monde on s’assemble, délibère, sollicite les « périphéries », écrive des cahiers de doléances qui sont des cahiers de vœu et maintenant semble impuissante ?
Le départ, l’exil ne deviennent-ils pas alors une manière de dénoncer une mobilisation pour rien à portée de vue, une façon de dire qu’on ne peut toujours s’accommoder des atermoiements, des valses arrière, des arrêts sur image et finalement des immobilismes ?
Les patientes impatiences des fidèles seraient-elles des crimes de lèse-catholicisme ? Qu’est-ce qui empêche Rome de ne pas savoir regarder les insatisfactions et les revendications comme des attentes auxquelles il faut donner enfin des réponses ? Pourquoi Rome donne-t-il toujours le sentiment que rien ou si peu ne peut être modifié sans que soit portée atteinte aux successeurs des apôtres, aux apôtres et au fondateur même de l’Église ?
Quoiqu’il en soit, ce synode qui s’est achevé, mais commence creuse un peu plus encore les différences dans le monde catholique.
Il y a ceux qui veulent que le Concile se poursuive et qui regardent le synode comme une prolongation de Vatican II, un concile planétaire ouvert à tous en quelque sorte.
Il y a ceux qui considèrent que le Concile est clos, et que ce synode a suffisamment donné la parole aux hétérodoxes, gagnés par l’esprit du monde, aux quasi-schismatiques. Ceux-là espèrent, étonnés et réjouis par la tournure des évènements et par ce qu’ils regardent comme un enlisement, que le prochain pape sonnera la fin de la récréation et réaffirmera ce qui est et ne doit ou ne peut changer, ce qui est de toujours et de droit divin.
Ce synode qui s’est achevé, mais commence et dont on ne nous parle plus en termes d’avancées significatives, mais comme d’une expérience d’Église entre « communion, participation, mission », n’a fait qu’accroître les fractures, renforcer les clivages, conforter les rivalités et autoriser les « excommunications ».
Il aura montré finalement les impasses dans lesquels le gouvernement central de l’Église se trouve. Il a été, pour tout dire, « un miroir grossissant » des dysfonctionnements de l’exercice du pouvoir romain.
François, « prisonnier » du Vatican quoiqu’il en pense ou laisse à penser, ou plus exactement « prisonnier » d’une manière de faire le pape, d’un modèle, dont il n’en voit pas d’autre possible, a voulu ce synode a encouragé puis admonesté, a ouvert et fermé les portes, tenu des propos qui se voulaient miséricordieux, mais réducteurs.
On l’a vu et le voit. Avec François tout change, et rien ne semble véritablement, très concrètement et durablement, changer :
– Miséricorde, écoute ouverture, service universel. Mais aussi réaffirmation autoritaire de ce qui est réformable et de qui ne l’est pas (ministère et services, place de femmes, sexualités et formes de vie…).
Propos transgressifs, mais contradictoires sur les questions des orientations sexuelles, sur la place de la femme et ses droits (dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse qualifiée de « loi meurtrière »)… Que dit ou veut dire finalement François quand il dit « en même temps » « Je suis convaincu de l’urgence d’offrir des espaces aux femmes dans la vie de l’Église » et « La femme reste une femme. C’est moche quand la femme veut faire l’homme »…
– Gestes de relativisation du pouvoir. Mais humeurs manifestées à l’égard des désaccords, méthode autoritaire de gouvernement avec attribution de chapeaux rouges et violets, pouvoirs retirés, nominations d’évêques visant à conforter ses positions et projets « politiques »… création de commissions qui remplacent d’autres commissions, abandon des bureaux romains, mais pouvoir transféré de la curie à la résidence Sainte-Marthe.
Primauté affirmée comme un service, mais « service » qui surplombe la synodalité. Humilité, mais volonté de conserver un leadership universel, moral, spirituel, théologique, unique… revendication affichée du titre de successeur de l’apôtre Pierre en tant que chef d’État… Lancement d’un jubilé qui participe à l’affirmation de la centralité de Rome et du pape. Relativisation du pouvoir et humilité, mais mobilisation en somme de toutes les prérogatives régaliennes à disposition… de la papauté. Le pape François répète qu’il faut sortir du cléricalisme, d’une Église dirigée par des clercs tout-puissants. Mais tout, en fait, est resté durant le pontificat qui s’achève entre ses mains. Son exercice du pouvoir est resté celui d’un pape monarque et qui, main légère ou main lourde, aimable, ouvert ou fermé, entend bien avoir le dernier mot sur tout.
François émotif, miséricordieux, séducteur, médiatique… anxieux, indigné, rebelle… François, qui fait enlever le blindage de la papamobile, dénonce le cléricalisme, les mondanités spirituelles, les maux dont souffre l’appareil d’État dont il est le chef, est-il vraiment le nouveau pape qu’on voudrait qu’il soit ? Ne serait-il pas plutôt et plus véritablement le pape d’un autre style ? L’histoire le dira. Les vaticanistes en débattront.
Quelles que soient ses réelles qualités et ambitions, il semblerait que François comme ses prédécesseurs est le pape d’une Église qui se conçoit selon le principe « Un pape, une Église ».

François, on l’a vu lors du synode sur l’Amazonie puis du synode sur la synodalité, n’a pas véritablement entrepris -voulu ou pu entreprendre- pour que soient envisagées les formes et moyens qui permettent à une Église plurielle, à une Église d’Églises qui de fait, existe, de s’organiser, de vivre et répondre aux urgences de l’Évangélisation dans des histoires et contextes culturels différents.
Le maintien de la fiction d’une Église unique, uniforme, marchant du même pas, s’organisant de la même manière, professant les mêmes principes, insistant sur les mêmes articles du credo catholique, célébrant de la même manière, permet-il vraiment de construire l’avenir ?
Cette fiction, à cause des injections, obligations, coercitions qu’elle réclame pour pouvoir se maintenir, afficher qu’elle existe, ne participe-t-elle pas au développement des rivalités, concurrences d’Églises catholiques qui s’éloignent les unes des autres ? chacune se voyant décerner bons et mauvais points par le pouvoir ?
Comment un tel contexte n’entraînerait-il pas une perte de l’intelligence et de l’usage de l’Église ? N’encouragerait-il pas des catholicismes qui savent contre qui ils sont, mais ne savent pas bien finalement pour qui ils sont ?
Un « pape, une Église », cette maxime monarchique maintient un système qui ne fonctionne plus et paralyse. Il fait du pape, fût-ce à son corps défendant, l’avocat d’une centralité à maintenir à tout prix qui n’est plus tenable, maintien les statu quo, les frilosités et les peurs, décerne des primes aux moins-disants et faisant.
Le pape de l’après François devra être le serviteur d’une unité qui est un projet et non une fiction, un horizon, un futur eschatologique et non un donné. Il devra être un pape qui met en lien, fait se découvrir et rencontrer des Églises inventives et d’autres moins, des Églises aventureuses et des Églises frileuses, des Églises repliées et des Églises aux « périphéries », des Églises incertaines ou trop péremptoires et suffisantes sur ce que doit faire et ce qui doit être l’institution, sa présence au monde et sa mission.
Peut-on imaginer que ces Églises puissent être invitées demain par Rome à tenir pour provisoires, révisables ou en tout cas « particuliers », « limitées », « relatifs » leurs « manifestes » catholiques ? Peut-on imaginer un pape qui exhorte patiemment, obstinément les Églises de l’Église catholiques à entendre que les routes qu’elles empruntent puissent être des voies secondaires, voire des impasses… que le message évangélique oblige à des déplacements, des conversions ? Que l’urgence « missionnaire » vaut que disciplines et doctrines puissent être contestées et modifiées ? Peut-on imaginer un pape qui exhorte les Églises à être humbles et sortir des sacralisations qui rejettent toute remise en cause nécessaire et salutaire ?
Le pape qui succédera à François ne pourrait-il pas être le pape qui reconnaît que chaque Église particulière est l’Église et doit pouvoir se donner librement les moyens de se penser, de s’organiser, de proposer… de se donner les ministères et services qui fassent vivre ses communautés et permettent la « mission » ?
Ne pourrait-il pas être un pape qui, au lieu de les brider et « réprimer » encourage les Églises de l’Église à chercher les approches et initiatives nouvelles qui bousculent la discipline et la doctrine pour sortir des blocages et annoncer l’Évangile de joie et de bonheur partagé pour tous et par tous et par toute la création ?
Ne pourrait-il pas être le serviteur d’Églises qui s’émancipent des « interdits » sur les questions mêmes qui décideront de leur avenir : identité, dignité et droits des baptisés, services et ministère, place des femmes… « démocratisation » et partage des pouvoirs… rapport au monde et capacité à entrer dans une recherche interéthique… ? Un pape en somme qui leur permette d’envisager leur avenir et de le préparer de manière adulte…
Ne devrait-il pas demain être celui à qui revient d’encourager chaque Église de l’Église et les Églises de chaque Église de l’Église à se donner les structures de gouvernement qui reposent sur trois chambres, celle des évêques, celle des prêtres, celle des laïcs. Toute décision se prenant à la majorité obtenue dans chacune des trois chambres ?
Est-il impensable que le pape de demain redonne juridiction à une fonction purement honorifique aujourd’hui dans l’Église catholique, celle de patriarche ou catholicos ?
Ne pourrait-il pas être le pape qui cherche avec les Églises des modes de désignation des évêques qui n’en fassent plus les « parachutés » d’un état-major romain dont il est le chef ?
Si le service universel qu’un pape veut rendre est inscrit dans des formes historiques, il est sans doute opportun, voire urgent, de s’interroger sur les formes possibles de ce service, les modalités de ce service dégagé du cléricalisme, de la verticalité monarchique, de la vision « un pape une Église ».
François est le dernier Pape monarque, le dernier pape d’une Église qui ne parait pouvoir exister que modélisée une, unique, uniforme, enfermée dans la représentation qu’elle s’évertue à donner d’elle-même et qui est un artefact « politique ».
François a, c’est vrai, manifesté que le pape ne pouvait pas tout, mais, pape, il a tout voulu finalement contrôler. Et le corps épiscopal souvent s’en est accommodé.
S’interroger sur le service universel – la primauté – que le pape est appelé à rendre est une question qui doit être portée aussi par les Églises catholiques. Les questions des autres Églises chrétiennes doivent être reprises, entendues : y a-t-il accord possible sur la nature de ce service, l’attente de ce service ? Sur quoi s’appuierait la nécessité de ce service ? Quels fondements partagés lui donner ?
Comment le pape au sommet de tous les pouvoirs aujourd’hui peut-il être demain « autrement » pape ?



