Robert Ageneau, éditeur d’une parole libre appelant à « repenser le christianisme »

Il a renoncé à l’habit du curé pour se consacrer à l’édition. Robert Ageneau, né en 1938 au cœur du bocage vendéen, formé au petit séminaire de Chavagnes-en-Paillers était prédestiné à la prêtrise. Ordonné prêtre au sein de la communauté du Saint-Esprit, sa voie était toute tracée. Mais, marqué par mai 68, bousculant lui-même l’ordre établi de l’Église, il bifurque soudain. La rupture prend la forme d’un article dans lequel, ce défenseur d’une « parole libre » sur le christianisme appelle à la « dé-mission ». Conséquence : les Spiritains ne le renouvellent pas à la tête de leur revue Spiritus et lui retourne à l’état laïc.
Un 1975, il cofonde avec Denis Pryen, la maison d’édition L’Harmattan (vent chaud d’Afrique de l’Ouest). Avec la volonté d’en faire un espace de réflexion sur le postcolonialisme, le christianisme dans les pays en développement et la littérature créole et africaine. Il fonde en 1980 les éditions Karthala, du nom d’un volcan des Comores, au sein desquelles il dirige, depuis 2014, la collection Science & Conscience. Les travaux des auteurs publiés « s’inscrivent dans un travail de déconstruction de la vision traditionnelle du christianisme et dans un effort de reformulation de nouvelles pistes pour une foi et une pratique chrétienne croyables », souligne-t-il.
« L’Église est en crise »
Manque de vocations des prêtres, pratiquants occasionnels [1]… Considérez-vous que l’Église catholique est en perte de vitesse ?
Le catholicisme, majoritaire en France, est en crise, comme dans toute l’Europe. Je suis originaire de la Vendée et dans les années 1950, la pratique dominicale y était de 90 %. Aujourd’hui, elle a beaucoup chuté [2] dans ces anciens bastions chrétiens que sont la Bretagne, la Normandie, la Loire-Atlantique, le Maine-et-Loire et la Vendée. Une grande majorité des Français vit sans rapports – sauf occasionnels – avec l’Église. C’est ce que l’ex-jésuite François Roustang appelait déjà en 1966 le phénomène du « troisième homme », celui qui ne se confesse plus, ne va plus à la messe, car il ne se sent plus concerné dans la conduite de son existence par ce que disent les prêtres, les évêques et le pape. J’ajoute que cette crise touche aussi les Églises orthodoxes et protestantes.
Cette crise est celle de la crédibilité, estimez-vous, pourquoi ?
Les humains du XXIe siècle sont bien différents de ceux du temps du Christ, ou bien de ceux du Moyen Âge européen. Avec les découvertes du XVIe siècle, la conception du monde a été radicalement transformée par la révolution de Copernic. Ce n’est plus la Terre qui est au centre du monde. Elle tourne autour du soleil et Dieu se trouve chassé de la voute céleste où il était censé habiter. Avec l’affaire Galilée, les autorités romaines mettront longtemps à accepter cette nouvelle vision. Au XVIIe siècle, c’est ensuite la revendication de penser avec sa raison, promue par Descartes, Leibniz et Spinoza. À la fin du XVIIIe siècle, avec l’Encyclopédie, le développement de la culture scientifique et de la philosophie, Kant parlera d’un « siècle des lumières ». Dans la nouvelle période de l’histoire occidentale que nous vivons, la philosophie des sciences met ainsi en discussion les anciennes formulations de la foi. Il nous faut la repenser dans la modernité scientifique. C’est ce que tentera Teilhard de Chardin. C’est ce que la théologie officielle et le magistère de l’Église catholique ne semblent pas réaliser.
Des transformations sont nécessaires, selon vous. Lesquelles ?
C’est d’abord l’image de Dieu qui en prend un coup. Le mouvement athéiste rejette la représentation de Dieu comme être tout-puissant, intervenant dans l’histoire humaine, que l’on prie pour arrêter une guerre, détourner un ouragan, stopper une maladie. Beaucoup d’humains constatent d’ailleurs que ça ne fonctionne pas. Un tel Dieu devient ainsi non croyable. Seules de nouvelles représentations de Dieu peuvent être acceptables. Celle d’un Dieu, considéré comme le fondement de l’être, une source d’énergie créatrice, mais dont l’identité est non formulable, innommable, insaisissable dans une perception humaine. L’option de Dieu nécessite un choix et nécessite une démarche de foi. Mais cette démarche doit respecter les exigences de la conscience sans la manipuler ni la contraindre. Elle doit être compatible avec les acquis actuels de la science et les exigences de la raison.
Quel regard portez-vous sur le pontificat du pape François ?
Son premier grand texte, la lettre d’exhortation apostolique La joie de l’Évangile (Evangelii gaudium), laissait espérer une dynamique d’ouverture. L’encyclique Laudato Si sur « la sauvegarde de la maison commune », a intéressé beaucoup de non-chrétiens. Puis François est revenu à des positions plus traditionnelles, allant jusqu’à qualifier les médecins pratiquant des IVG de « tueurs à gages ». Il n’est pas intervenu non plus auprès des églises des pays ayant légalisé le mariage homosexuel. Sans parler du refus d’ouvrir le débat sur le célibat obligatoire à l’issue du synode sur l’Amazonie, en 2019. Une majorité d’évêques y ont défendu l’ordination d’hommes, sérieux et mariés, pour faire face aux besoins des communautés. Sujet écarté par le pape.
De même que le diaconat des femmes… Une question taboue ?
L’Église campe sur ses positions, refusant aux femmes des responsabilités que leur autorisent les protestants, les anglicans, les juifs et les musulmans. Et quand il évoque la femme, bien souvent, le pape François l’essentialise dans un rôle de procréation, d’amour, pas dans l’engagement, en décalage, là encore, avec l’évolution moderne.
Qu’est-ce qui freine les réformes ?
L’entre-soi qui caractérise la nomination des évêques. Ils sont recrutés par Rome pour leur docilité, sans la moindre consultation démocratique. Pas certain que des figures indépendantes, libres dans leur parole, telles que Mgr Guy-Marie Riobé, dans les années 1960 ou Mgr Jacques Gaillot, décédé en 2023, puissent encore exister. Dans les paroisses, où la pratique liturgique est régulière, beaucoup de prêtres ordonnés sont issus de congrégations telles que la communauté Saint-Martin, en Mayenne, où ils reçoivent une éducation, disons, traditionnelle. Ailleurs, en Afrique, une grande partie de l’épiscopat s’arc-boute sur une sacralisation du mal que représenterait l’homosexualité par rapport à la norme du mariage entre un homme et une femme. En définitive, une majorité des catholiques pense que le synode sur l’avenir de l’Église, la grande consultation lancée par le pape qui s’est achevée à Rome en octobre 2024, a été un non-événement.
« Pour une foi croyable »
Celles défendues par les auteurs que vous publiez sont-elles envisageables ?
Tout dépend de la capacité d’un certain nombre de catholiques à s’exprimer démocratiquement. C’est pour ça que nous accordons autant d’importance à ces auteurs qui ne font pas écho à l’Église officielle. Ils s’inscrivent dans un travail de déconstruction de la vision traditionnelle du christianisme et dans un effort de reformulation de nouvelles pistes pour une foi et une pratique chrétiennes croyables. Malgré plusieurs ouvrages collectifs, nous comptons cependant trop peu de femmes. Je tiens à citer le livre d’Odile Ponton – membre de l’équipe Pour un christianisme d’avenir – intitulé : Le courage de douter et la force de croire. Itinéraire spirituel d’une femme libre (2024).
Il faut apprendre à lire autrement la Bible et les Évangiles, soulignez-vous. Comment ?
Il faut passer d’une lecture littérale – voire fondamentaliste – à une autre qui prenne en compte les genres littéraires dans les Écritures, en tenant compte de la période préscientifique dans laquelle elles ont été élaborées. Depuis le XIXe siècle, des chercheurs, appelés exégètes, ont travaillé cette question et nous permettent de mieux lire les textes bibliques. Ainsi, le récit de la naissance de Jésus, rapportée par Matthieu et Luc, n’est pas à prendre au pied de la lettre.
C’est-à-dire ?
Sa vérité n’est pas d’ordre historique, mais symbolique. Jésus est né comme un humain ordinaire. L’évêque et théologien John Shelby Spong (1931-2021) a bien montré cela dans son livre Né d’une femme (Karthala). Cette nouvelle lecture vaut aussi pour comprendre les miracles et bien d’autres manifestations rapportées à son sujet. Nous avons publié huit ouvrages de cet auteur dont Pour un christianisme d’avenir. Ni les credo anciens ni la Réforme ne peuvent susciter une foi vivante. Pourquoi ? (2019), résumant bien ce que peut être le défi d’un nouveau christianisme.
Que deviennent Jésus et son message ?
Les évangiles ne sont pas des biographies, au sens où nous les entendons. Dans la nouvelle façon de les lire, Jésus est vu comme un prophète, dans la lignée des prophètes d’Israël (Isaïe, Jérémie, Michée…), mais qui va plus loin. Il relativise la Torah (la loi juive), le Temple de Jérusalem. Il déplace la primauté du culte vers l’humain. La vie avec les autres, la pratique de la droiture et de la justice passent avant la prière et le culte. Ce qui caractérise Jésus, c’est, au-delà du judaïsme, une ouverture universelle aux étrangers, aux exclus, aux femmes, nombreuses dans son entourage. L’apôtre Paul dira que, dans la vision de Jésus, il n’y a plus ni Juifs, ni Grecs, mais une humanité où tous sont appelés à vivre dans l’égalité et le respect mutuel. Cette ouverture, Jésus la paiera de sa vie. Il n’est pas mort pour nos péchés, dans une sorte de rédemption sacrificielle, mais il a été assassiné pour avoir affronté l’opposition des prêtres du Temple, avec le feu vert de l’occupant romain.
Que signifie être chrétien, pour vous ?
C’est marcher sur les pas de Jésus et vivre de ses valeurs. L’Église devient alors le rassemblement de celles et ceux qui s’inspirent de sa vie et de son message. J’ajoute, mais c’est un rude débat, que cette vision met en cause des pans entiers de la doctrine traditionnelle du christianisme élaborée dans les premiers conciles du IVe siècle. Celle-ci, pensée dans la culture grecque qui n’est plus la nôtre et dans le cadre d’une représentation du monde périmée, n’est plus croyable par l’homme et la femme modernes à l’esprit critique.
Notes :
[1] Le nombre de prêtres en France est passé de 25 353 en 2000 à 11 644 en 2022 (source Conférence des évêques de France). [2] Selon l’Insee, seuls 6 % des catholiques vont à la messe régulièrement. La part des personnes se déclarant sans religion est passée de 45 % à 53 % entre 2009 et 2019.Interview parue dans le quotidien Ouest-France du jeudi 20 février



