Rester fidèle au Christ et à l’Évangile
Un appel lancé par des ecclésiastiques et des laïcs de l’Église orthodoxe russe qui, tout en restant en Russie, refusent la guerre. Publié le 7 janvier 2025, le jour de la fête de Noël en Russie

Cette profession de foi a été rédigée par des hommes d’Église, clercs et laïcs, qui vivent pour la plupart en Russie et qui se sont sentis obligés de renoncer à toute référence à leur qualité d’auteur. Toute personne qui partage les thèses contenues dans ce document et qui est prête à les transmettre à d’autres, que ce soit oralement ou par écrit, en public ou en privé, peut se considérer comme participant à cet acte de confession. Les phénomènes auxquels il est fait référence dans ces thèses se sont amplifiés depuis longtemps dans notre Église. Puisque le silence des responsables d’Église peut être perçu comme une approbation ou une acceptation, nous n’avons pas le droit de nous taire. Nous, clercs et laïcs, enfants de l’Église orthodoxe russe – y compris ceux d’entre nous qui sont actuellement dispersés dans différents pays et appartiennent à d’autres juridictions – croyons et confessons que nous sommes tous appelés, indépendamment des circonstances terrestres et des exigences des détenteurs de pouvoir terrestres, à témoigner devant le monde de l’enseignement de Jésus-Christ, et à toujours rejeter ce qui est incompatible avec l’Évangile. Aucun objectif ou valeur terrestre ne peut être placé par les chrétiens au-dessus ou à la place de la vérité révélée dans l’enseignement, la vie et la personne de Jésus-Christ.
1 – À PROPOS DE DIEU et à propos du commandement « Tu ne prendras pas le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain »
Nous, chrétiens, croyons en Dieu, « le créateur du ciel et de la terre, de tout ce qui est visible et invisible » (Credo de Nicée-Constantinople, NDT), en Dieu, « l’ineffable, l’inconnaissable, l’invisible, l’incompréhensible, l’éternel, l’immuable », « devant qui tremblent le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent » (liturgie de saint Jean Chrysostome, ordre du sacrement du saint baptême). Ce qui est frappant, c’est la légèreté avec laquelle non seulement les politiciens et les journalistes, mais aussi les serviteurs de l’Église, utilisent le nom de Dieu dans leur rhétorique, attribuant et prescrivant sans hésitation au Créateur de l’univers de quel côté il doit se tenir dans les conflits terrestres et lequel des dirigeants terrestres il doit soutenir. Cette utilisation du nom de Dieu à des fins politiques n’est rien d’autre qu’une violation du commandement : « Tu ne prononceras pas à tort le nom du SEIGNEUR, ton Dieu » (Ex 20,7).
2 – SUR LE RÈGNE DE DIEU et sur l’inadmissibilité de la confusion entre ce qui est « de Dieu » et « de l’empereur », ainsi que sur l’inadmissibilité de la transformation de l’Église en un instrument des détenteurs du pouvoir terrestre
Le ministère du Christ commence par l’annonce du royaume de Dieu (Mt 4,17). Le message de ce royaume est au cœur de sa prédication : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice » (Mt 6,33). Le Christ enseigne que ce royaume est différent de tous les états terrestres : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18,36). Nous, chrétiens, sommes ses citoyens : « Notre patrie est dans les cieux » (Phil 3,20). Nous prions Dieu : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6,10). Parce qu’il avait prêché ce royaume, les dirigeants terrestres et leurs serviteurs ont condamné le Christ à mort en disant : « Quiconque se fait roi se rebelle contre l’empereur. […] Nous n’avons pas d’autre roi que César. » (Jn 19,12-15) Nous savons que l’État et les institutions soutenant la loi et l’ordre dans ce monde sont nécessaires et inévitables. Ils créent les conditions pour une vie normale de la société en réprimant l’agression humaine et la criminalité. C’est pourquoi l’apôtre Paul répond à ceux qui lui ont demandé que Dieu a établi le pouvoir comme une institution de justice et d’ordre qui retient ceux qui font le mal : « Il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. […] Veux-tu ne pas avoir à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu recevras ses éloges, car elle est au service de Dieu pour t’inciter au bien. » (Rm 13,1-4) La valeur de ce pouvoir terrestre est pratique et éphémère ; il n’est pas là pour établir le paradis sur terre, mais pour empêcher ceux qui font le mal de transformer la terre en enfer. Sans annuler l’importance pratique du pouvoir terrestre et les devoirs du chrétien envers la société, le Christ fait une distinction claire entre le pouvoir terrestre et le royaume de Dieu, entre la relation du chrétien avec les détenteurs du pouvoir terrestre et avec Dieu : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22,21). « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul » (Mt 4,10). C’est pourquoi tout mélange de ce qui est « de Dieu » et de ce qui est « de l’empereur », des pouvoirs et des tâches des détenteurs du pouvoir terrestre avec le pouvoir et la domination de Dieu, est incompatible avec l’enseignement du Christ. D’autant plus incompatible avec la fidélité au Christ est un état dans lequel l’Église devient une division idéologique de l’appareil d’État, qui sert de « parenthèse » (terme utilisé volontiers par la nomenklatura politique en Russie, NDT) pour répondre aux besoins politiques d’un régime donné.
3 – SUR LA DIGNITÉ HUMAINE et sur la prétendue « hérésie du culte de l’homme » et l’inadmissibilité d’utiliser l’humain comme un consommable
Dans l’Écriture Sainte, nous lisons que l’homme a été créé à l’image de Dieu (Gn 1,26). Rien de semblable n’est dit dans les Saintes Écritures ni sur la nation, ni sur l’État, ni sur un parti. Nous lisons que Dieu n’a pas honte d’appeler les hommes « enfants » et « frères », auxquels il devient semblable, pour les libérer de l’esclavage du péché et de la mort (He 2,11-18). Dans le Credo, nous confessons que Dieu s’est fait homme « pour nous, les hommes, et pour notre salut ». Mais ni les Saintes Écritures ni le Credo ne nous disent que Dieu s’est fait homme pour la grandeur ou le salut d’une nation, d’un État ou d’un parti. Selon la parole du Christ, non seulement les règles mondaines et sociales, mais même les règles et les commandements religieux les plus importants ne peuvent pas être considérés comme une fin en soi, mais sont là pour l’amour de l’homme : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Mc 2,27). C’est pourquoi, pour les disciples du Christ, l’humain est au-dessus de toute nation, de tout état et de tout parti – et cette affirmation n’est pas une « hérésie globalisée du culte de l’homme », mais une conséquence de l’enseignement chrétien selon lequel l’humain est l’image de Dieu. L’utilisation de l’humain comme un instrument, un « rouage », un consommable pour l’État ou d’autres institutions terrestres est incompatible avec l’enseignement du Christ.
4 – SUR L’ÉGALITÉ DES PEUPLES DEVANT DIEU et l’inadmissibilité de l’autoglorification nationale
Dans le Nouveau Testament, nous lisons que, dans l’homme nouveau, contrairement à l’ancien, « il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous. » (Col 3,11) Dans le monde du Nouveau Testament, il ne peut y avoir de nations qui plaisent ou déplaisent à Dieu : « Dieu est impartial, et qu’en toute nation, quiconque le craint et pratique la justice trouve accueil auprès de lui. » (Actes 10,34-35) Toute humiliation de certains peuples et toute élévation d’autres, toute forme de messianisme national et d’autoglorification nationale est incompatible avec l’enseignement du Christ, en particulier celle qui, sous le slogan « Dieu est avec nous ! », attribue à un peuple le droit de décider du sort des autres peuples. C’est pourquoi nous ne pouvons pas accepter que les valeurs et le sens chrétiens soient subordonnés à un agenda géopolitique, une idéologie qui remplace la foi en Christ par la foi dans le « monde russe », dans la destinée particulière du peuple russe et de l’État russe. Une telle falsification réduit Dieu à une divinité nationale, rétrécit l’orthodoxie à une religion nationale russe et à l’un des aspects de la conscience nationale. Elle détruit la doctrine du caractère universel de l’Église et entraîne une rupture avec les autres Églises orthodoxes locales. Mais l’Église du Christ est plus grande que n’importe quelle Église locale, même que l’Église orthodoxe russe. Dans une telle falsification, la terminologie ecclésiastique est utilisée à des fins politiques. La doctrine de « l’unité de l’Église orthodoxe » est remplacée par celle de « l’unité de l’Église russe », et les mots sur la « trinité du peuple russe » qui sont utilisés dans les documents proches de l’Église adaptent la terminologie théologique des Saints Pères aux besoins du discours politique et donnent à des concepts politiques la fausse apparence d’une doctrine ecclésiastique. C’est une expression de l’orgueil et de la surestimation spirituelle que de qualifier sa propre nation de « souverain universel » qui protège le monde du mal et de « dernière forteresse qui préserve le monde de la venue de l’Antéchrist ». Dans l’existence de chaque peuple, Dieu et le diable luttent, et pour chaque peuple, l’issue de cette lutte est inconnue jusqu’au Jugement dernier.
5 – SUR LA VIE SELON LES COMMANDEMENTS DU CHRIST et son remplacement par la « lutte pour les valeurs traditionnelles »
Les chrétiens sont appelés à témoigner par leur propre vie des enseignements moraux du Christ tels qu’ils sont présentés dans le Nouveau Testament. Mais nulle part dans le Nouveau Testament il n’est dit que les chrétiens doivent imposer des valeurs – quelles qu’elles soient : morales, familiales, domestiques, politiques ou religieuses – aux « étrangers », c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas membres de l’Église. L’apôtre Paul définit les normes de vie des premières communautés chrétiennes, mais n’oblige pas les chrétiens à imposer ces normes aux personnes extérieures aux communautés, et leur demande en outre de ne pas rompre les relations avec les autres qui ne vivent pas selon ces normes, « … car il vous faudrait alors sortir du monde. […] Est-ce à moi, en effet, de juger ceux du dehors ? N’est-ce pas ceux du dedans que vous avez à juger ? Ceux du dehors, Dieu les jugera. » (1 Corinthiens 5, 10-13) Même les valeurs morales les plus importantes du christianisme, nous ne devons pas les proclamer par la force, mais seulement par notre propre exemple. La « lutte » acharnée pour imposer les « valeurs traditionnelles » à « ceux du dehors » par la contrainte et la persécution judiciaire, les lois répressives et les dénonciations, n’est rien d’autre qu’une tentative de masquer l’affaiblissement des valeurs morales véritablement chrétiennes comme l’amour, la liberté, la compassion et la miséricorde dans la vie interne de l’Église elle-même. Nous ne pouvons pas considérer comme chrétienne une prédication dans laquelle les valeurs « traditionnelles » et « nationales » remplacent et supplantent la morale de l’Évangile, les commandements du Christ et le Christ lui-même. Servez-vous les uns les autres […], chacun avec le don qu’il a reçu » (1 Pierre 4,10), et il ajoute, en s’adressant aux bergers : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié […] ; non par cupidité, mais par dévouement. N’exercez pas un pouvoir autoritaire sur ceux qui vous sont échus en partage, mais devenez les modèles du troupeau. » (1 Pierre 5,2-3) Par conséquent, ni l’exaltation des supérieurs, ni l’humiliation des subordonnés, ni l’identification de l’Église au clergé qui rabaisse les laïcs, ni la transformation de la hiérarchie spirituelle en une « verticale du pouvoir » bureaucratique (un terme central de la nomenklatura politique en Russie, NDLR) ne sont compatibles avec l’enseignement du Christ. Pour la tradition orthodoxe, il est inacceptable de faire du chef un « autocrate ecclésiastique » à la manière du pape romain dans l’Occident médiéval, dont les opinions, les déclarations et les décisions ne sont soumises ni à la discussion ni à la critique. La parole du chef n’est pas identique à la parole de l’Église. Il n’est pas normal pour l’Église que le principe de synodalité ne soit pas respecté, ni sur le fond, ni au moins sur la forme, lorsque même les synodes des évêques prescrits par les statuts de l’Église ne sont pas convoqués ; lorsque les décisions les plus importantes pour la vie de l’Église sont prises par le seul chef ; et lorsque l’opposition des clercs aux actes, aux paroles et à la politique de leur supérieur est assimilée à un parjure et entraîne une suspension ou une révocation (une peine que le droit canonique ne prévoit que pour les fautes les plus graves commises par les clercs).
8 – SUR LE SERVICE DE LA RÉCONCILIATION comme véritable mission sociale et politique de l’Église
Les chrétiens sont appelés à donner l’exemple au monde qui les entoure par leur vie et leur relation les uns avec les autres – dans le pardon, la réconciliation et l’amour fraternel : « Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera à vous aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes » (Mt 6,14-15) ; « Quand donc tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande. (Mt 5,23-24) ; « Autant qu’il vous est possible, maintenez la paix avec tous les hommes » (Rm 12,18) ; « à ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. » (Jn 13,35) En réunissant en Christ des personnes de différentes nationalités, classes sociales et partis politiques, l’Église est appelée à servir la réconciliation entre des nations, des groupes sociaux et des partis ennemis. Le Christ lui-même dit à propos de cette mission : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés enfants de Dieu » (Mt 5,9). La doctrine de la mission pacificatrice de l’Église est notamment exposée dans les « Fondements de la doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe », adoptés par le synode des évêques en 2000 : « L’Église orthodoxe remplit sa mission de réconciliation entre les nations hostiles et leurs représentants. En conséquence, elle ne prend pas position dans les conflits interethniques, à l’exception des cas d’agression ou d’injustice manifestes de la part de l’une des parties » (Fondements de la doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe, II.4). « Face aux désaccords, aux contradictions et aux luttes politiques, l’Église prêche la paix et la coopération entre les personnes qui adhèrent à des opinions politiques différentes. Elle tolère également différentes convictions politiques parmi l’épiscopat, le clergé ainsi que les laïcs, à l’exception de celles qui conduisent manifestement à des actes contraires à la doctrine de la foi orthodoxe et aux normes morales de la tradition ecclésiastique » (Fondements de la doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe, V.2). C’est précisément avec l’argument que l’Église est chargée de la mission de médiation et de réconciliation entre différentes forces politiques que le principe « l’Église est en dehors de la politique » est justifié. L’Église ne peut pas servir de médiateur entre différentes forces politiques si elle soutient explicitement l’une d’entre elles. « Il est interdit à la direction de l’Église et au clergé, et par conséquent à toute l’Église, de participer aux activités des organisations politiques, aux processus de préparation des élections, comme le soutien public aux organisations politiques qui participent aux élections ou aux candidats individuels, à la publicité électorale, etc. ». (Fondements de la doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe, V.2) Des représentants de l’Église qui incitent à la haine contre d’autres peuples et pays au lieu de prêcher la paix ; qui prêchent la collusion politique au lieu de servir de médiateur entre les forces politiques ; qui justifient idéologiquement les actes de violence contre ceux qui pensent différemment au lieu de prêcher la réconciliation – tout cela est une perversion non seulement du principe « l’Église est en dehors de la politique », mais aussi et surtout de la mission à laquelle le Christ appelle ses disciples. La tentative d’utiliser la prière de l’Église comme un instrument pour vérifier la loyauté envers les détenteurs du pouvoir terrestre, la suspension et la révocation en raison des prières pour la paix et la réconciliation – tout cela n’est rien d’autre que la persécution des chrétiens pour leur fidélité à la parole du Christ.
Rappelons-nous que le Christ a dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien ; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes. » (Mt 5,13) Nous voyons comment le fossé d’hypocrisie entre les paroles et les actes discrédite notre Église. Rappelons-nous les paroles de l’apôtre Paul : « Tu enseignes donc les autres, mais tu ne t’enseignes pas toi-même ? Tu prêches la bonne parole : Tu ne voleras pas ! Et tu voles ? Tu dis : Tu ne commettras pas d’adultère ! Et tu le romps ? Tu détestes les idoles, mais tu pilles les temples ? […] Car à cause de vous, le nom de Dieu est blasphémé parmi les païens, comme il est écrit.» (Rm 2,21-24) Mais « la parole de Dieu demeure à jamais » (Es 40,8), et nous confessons notre fidélité à cette parole.
Source : Traduction française par le Pasteur Rudi Popp, Temple Neuf, Strasbourg, de la version allemande : https://noek.info/hintergrund/3646-christus-und-dem-evangelium-treu-bleiben.



