Quand l’Église ne parle pas français…
Vincent Plauchu.
Il y a quinze jours, j’ai parlé de « volapük » à propos de l’expression « Synode sur la synodalité ». Mais l’Église a plus d’une langue dans son sac : outre le latin et le volapük, elle parle aussi la langue de bois (en l’occurrence : la langue de buis. Je pense que je n’ai pas besoin de faire de démonstration aux lecteurs de Golias : il suffit de puiser quelques perles sur le site de la Conférence des évêques de France) et le charabia. Vous voulez des exemples de charabia ? En voici deux :
Contorsionnistes !
La dernière traduction du Notre Père nous fait dire « et nous ne nous laisse pas entrer en tentation… » au lieu de « et ne nous soumets pas à la tentation ». Ne pas « entrer en tentation » ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Est-ce du français ? Quel style ampoulé ! Que de contorsions ! Personne ne parle comme cela ! J’ai cru comprendre que la commission œcuménique chargée de trouver une nouvelle traduction n’a pas pu se mettre d’accord et qu’une (courte ?) majorité a refusé mordicus toute formulation qui pourrait laisser entendre que Dieu nous soumettrait à la tentation (ce que nous affirmions benoitement depuis des siècles en récitant « et ne nos inducas in tentationem » sans soupçonner que nous étions dans l’erreur théologique !).
Et pourtant…
Et pourtant, s’il est certain que ce n’est pas Dieu qui nous tente, mais le Démon, Satan, le justement bien nommé « Tentateur », il n’en reste pas moins vrai que Dieu a pour le moins accepté que nous soyons « soumis à la tentation » comme Job en son temps. Oui, nous sommes quotidiennement tentés, et nous succombons très souvent : cela s’appelle précisément le péché. « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas » nous dit Paul (Galates 5:17).
Alors ?
Alors, ignorant que je suis du latin, du grec et de l’hébreu, je ne saurais proposer une nouvelle traduction, mais je fais humble remontrance à nos évêques : assez de contorsions ! Laissez-nous l’un des deux anciens énoncés (« Ne nous laisse pas succomber à la tentation » ou « Ne nous soumets pas à la tentation »), ou trouvez-en un troisième… mais qui soit du français !
Nature ou substance ?
Autre exemple – Quand nous récitons la profession de foi dite Symbole de Nicée, nous disons : Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible.
Je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles : Il est Dieu, né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, consubstantiel au Père, et par lui tout a été fait. (…)
Et là, que nous a-t-on changé ? On a remplacé l’ancienne formulation « de même nature que le Père » par « consubstantiel au Père » ! Alors, là, je dis « Bravo ! » En effet, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Pourquoi ne pas faire abscons quand c’était déjà difficilement intelligible… Sujet de l’agrégation de philosophie : « La différence entre la nature et la substance chez Aristote et Thomas d’Aquin » – Vous avez cinq heures.
Conclusion : je me suis trompé dans mon décompte des langues parlées par l’Église car devant certaines formulations ampoulées, ma grand-mère aurait dit : « pour moi, c’est de l’hébreu ! ».
Au total : français, latin (« Salve, Regína, Máter misericórdiæ », « motu proprio »), grec (« Kýrie eléison »), hébreu (« Alléluia », « Amen »), volapük (« synode sur la synodalité »), langue de buis et charabia : on arrive à sept, l’un des grands chiffres bibliques (3, 7, 12, 40). Un vrai don des langues !
Golias Hebdo n° 855, p.8




