Reprendre confiance en l’Europe
Thomas Piketty.

Face à la déferlante trumpiste, il est urgent que l’Europe reprenne confiance en elle-même et propose à ses citoyens et au monde un autre modèle de développement. Pour y parvenir, il faut commencer par sortir de l’autodénigrement permanent qui tient trop souvent lieu de débat public sur notre continent. D’après la doxa en vigueur dans de nombreux cercles dirigeants, l’Europe vivrait au-dessus de ses moyens et devrait se serrer la ceinture. La dernière version de ce discours est qu’il faudrait couper dans les dépenses sociales afin de se concentrer sur la seule priorité qui vaille : la course-poursuite avec Trump et Poutine sur les dépenses militaires.
Le problème est que tout est faux dans ce diagnostic. Sur le plan économique, la réalité est que l’Europe a parfaitement les moyens – si cela s’avère utile – de poursuivre plusieurs objectifs en même temps. En particulier, l’Europe dégage depuis des années de solides excédents de sa balance des paiements, alors que les États-Unis ont un énorme déficit. Autrement dit, ce sont les États-Unis qui consomment et investissent sur leur territoire plus qu’ils ne produisent, alors que l’Europe fait exactement l’inverse et accumule son épargne dans le reste du monde (notamment aux États-Unis). Au cours des quinze dernières années, l’excédent annuel moyen atteint les 2 % du PIB en Europe, ce qui ne s’est tout simplement jamais vu depuis plus d’un siècle. Il s’observe en Europe du Sud aussi bien qu’en Allemagne et en Europe du Nord, avec des niveaux dépassant parfois les 5 % du PIB. À l’inverse, les États-Unis ont accumulé depuis 2010 des déficits moyens de l’ordre de 4 % du PIB. La France se situe à mi-chemin et affiche une balance des paiements en quasi-équilibre (avec un déficit inférieur à 1 % du PIB et une population sensiblement plus jeune que ses voisins). La vérité est que l’Europe a des fondamentaux économiques et financiers plus sains que les États-Unis – tellement sains que le vrai risque est depuis longtemps de ne pas dépenser suffisamment. Plutôt que d’une cure d’austérité, l’Europe a surtout besoin d’une cure d’investissement si elle veut éviter une lente agonie, comme l’a bien diagnostiqué le rapport Dragui.
Mais elle doit le faire à sa façon, à l’européenne, en privilégiant le bien-être humain et le développement durable, et en se concentrant sur les infrastructures collectives (formation, santé, transports, énergie, climat). L’Europe a déjà dépassé les États-Unis sur le plan de la santé, avec un écart d’espérance de vie qui ne cesse de se creuser au bénéfice des Européens. Tout cela en dépensant à peine plus de 10 % du PIB pour la santé du continent, alors que les États-Unis avoisinent les 18 %, preuve s’il en est de l’inefficacité du secteur privé et des surcoûts qu’il génère, n’en déplaise à Musk et à ses brigades. L’Europe doit continuer de soutenir ses soignants pour qu’ils poursuivent sur cette lignée. Elle a aussi les moyens de dépasser définitivement les États-Unis sur le plan des transports, du climat, de la formation et de la productivité, pour peu qu’elle réalise les investissements publics nécessaires.
Si cela s’avère indispensable, l’Europe pourrait aussi augmenter ses dépenses militaires. Encore faut-il apporter la preuve de cette nécessité. Consacrer des milliards à l’armée est une façon facile de montrer que l’on fait quelque chose face à la menace russe, mais rien n’indique que ce soit la plus efficace. Les budgets européens cumulés dépassent déjà largement les budgets russes. Le vrai enjeu est de dépenser ces sommes ensemble, et surtout de mettre en place des structures permettant de prendre des décisions collectives pour protéger efficacement le territoire ukrainien.
Pour financer la reconstruction du pays, il est également temps que l’Europe saisisse non seulement les actifs publics russes (300 milliards d’euros, dont 200 milliards en Europe), mais également les actifs privés, estimés à environ 1000 milliards, l’essentiel en Europe, et dont seules quelques miettes ont été saisies à ce jour. Cela exigera la mise en place d’un véritable cadastre financier européen permettant d’enregistrer enfin qui possède quoi sur notre continent, outil également indispensable pour lutter contre la grande délinquance et mener une politique de justice sociale et fiscale.
Il reste la question essentielle. Pourquoi l’Europe, qui regorge d’épargne et constitue de facto la première puissance économique et financière de la planète, n’investit-elle pas davantage ? Une explication classique est démographique : face au vieillissement, les pays européens préparent leurs vieux jours en accumulant des tonnes d’épargne dans le reste du monde. Il serait pourtant plus utile de dépenser ces sommes en Europe pour permettre aux jeunes générations de se projeter dans l’avenir. Une autre explication est le nationalisme : chaque pays européen suspecte son voisin de vouloir dilapider le produit de son travail et préfère le mettre sous clé. De fait, la mondialisation commerciale et financière a nourri une profonde inquiétude – en Suède après la crise bancaire de 1992 ou en Allemagne lors de la crise post-unification de 1998-1999 – et a engendré en Europe un repli vers l’épargne et le chacun-pour-soi, qui n’a fait que s’aggraver après la crise de 2008.
Mais le principal facteur est d’abord politique et institutionnel. Il n’existe aucun cadre démocratique où les citoyens européens pourraient décider collectivement de la meilleure façon d’utiliser les richesses qu’ils produisent. Actuellement, ces décisions sont de fait abandonnées à quelques grands groupes et à une mince couche sociale de dirigeants d’entreprises et d’actionnaires. La solution peut prendre plusieurs formes, comme celle d’une Union parlementaire européenne s’appuyant sur un noyau dur de pays. Ce qui est certain, c’est que la demande d’Europe n’a jamais été aussi forte, et que les dirigeants se doivent d’y répondre avec audace et imagination, au-delà des sentiers battus et des fausses certitudes.
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