Qu’est devenu le droit de la charité ?
Pierre Vignon.
Saint Paul a divinement écrit dans sa première lettre aux Corinthiens (1 Co 13, 6) que la charité « ne se réjouit pas de ce qui est injuste », mais qu’elle « trouve sa joie dans ce qui est vrai ». C’est ce qui avait conduit le saint pape Paul VI, à la suite du Concile Vatican Il, à élaborer la réforme du droit canonique comme un droit de la charité. Il convenait de faire passer les dispositions du code de 1917 qui s’inspiraient de la vision de l’Église « societas perfecta » à celles d’une société spirituelle fondée sur la communion. C’est pourquoi ont été placés comme derniers mots du code de 1983 la loi principale « Suprema lex salus animarum » (La loi suprême de l’Église est le salut des âmes).
C’est donc une surprise de lire sur le site officiel du Dicastère pour les textes législatifs un document qui vient d’être récemment rendu public. Il s’agit d’une réponse à une consultation du 3 juillet 2024 à laquelle il est répondu le 5 septembre (Prot.18316_2024_Circa dovere pera bona fama defuncti can. 220.pdf) au sujet de la préservation de la bonne réputation d’un défunt. L’argumentation se fonde sur le droit de chacun au respect de sa réputation, sur la présomption d’innocence et la non-rétroactivité des lois pénales. Il est précisé que le droit à l’information ne lève pas ces principes. Le tout est assaisonné d’une citation du pape François extraite d’un texte sur la protection des mineurs du 21 février 2019 selon lequel il faut éviter depuis le début de l’enquête de rendre publiques des listes d’accusés.
S’il est totalement compréhensible de ne pas se livrer dans l’Église à des procès cadavériques, il est malgré tout surprenant qu’un document de la hiérarchie assure la protection des clercs abuseurs, car c’est bien d’eux qu’il s’agit, en renforçant le silence à leur sujet.
Des amis à qui j’avais fait part de ce document ont interrogé aussitôt l’Intelligence Artificielle à son sujet. Les réponses sont saisissantes. À la première question « Que pensez-vous de ce document vis-à-vis des personnes victimes d’abus par des clercs ? », il est répondu entre autres que la priorité est accordée à la réputation des accusés, que la transparence est limitée et qu’il y a l’absence de mention des victimes.
Poursuivant leur recherche, mes amis ont alors demandé « quels sont les mécanismes spécifiques utilisés par le Vatican pour obstruer les démarches concernant les abus » ? Je ne pouvais pas moi-même faire une telle demande que ma hiérarchie aurait prise pour du mauvais esprit. Voici quand même la réponse qu’ils m’ont fait suivre. L’Intelligence Artificielle qui, rappelons-le, n’a pas d’entrailles tout comme les administrations, après avoir présenté de façon très objective les principes du document, a conclu froidement ainsi : « Ces éléments, bien que présentés comme des garde-fous juridiques, créent un équilibre délicat entre protection des droits de l’accusé et nécessité de transparence pour les victimes. Leur application peut, dans certains cas, entraver l’accès à la justice et la reconnaissance des abus. »
Mes amis ont alors posé à la machine la question qui tue : qu’en serait-il d’une victime qui découvre à 60 ans qu’elle a été abusée par un religieux ? Voici la conclusion : « La victime se trouve confrontée à un système juridique et moral paradoxal : pour obtenir reconnaissance, la victime devrait probablement combiner actions civiles et pressions médiatiques, car le droit canonique seul ne garantit pas justice ni réparation. Lʼabsence de mécanismes universels de réparation et la priorité accordée à la réputation des accusés soulignent les limites structurelles du Vatican face aux demandes des victimes. »
Entre une administration et une machine, je vous laisse le choix. Comment se fait-il que la machine soit capable de prendre en compte les victimes ? C’est une vraie question pour notre conscience dont je me garderai de vous livrer les conséquences que j’en tire. Il est d’ailleurs peu probable que votre système neuronal en tire d’autres que les miennes.
Le document dont nous parlons a été dûment tamponné par les responsables du Dicastère pour les textes législatifs, en particulier par son préfet l’archevêque carme Philippe Iannone. Il se trouve que cet homme est partie prenante du Groupe de travail instauré le 22 novembre 2024 par le cardinal Victor-Manuel Fernandez, préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, sur l’établissement d’un délit pour faux mysticisme et abus spirituel. Il faut voir concrètement derrière cette appellation les graves abus érotico-mystiques de type gnostique dont sont accusés des prêtres du style de l’ex-père jésuite momentanément excommunié Marko Ivan Rupnik. À noter également qu’entre le 3 juillet 2024, date de la demande et le 5 septembre suivant, date de la réponse, le scandale de l’abbé Pierre, décédé depuis 17 ans, avait éclaté au niveau planétaire le 17 juillet.
Saint Paul VI désirait un droit de la charité, c’est-à-dire un droit qui soit un moyen pour l’Église d’aider ses enfants à être libérés des situations d’iniquité dans lesquels les péchés des hommes, y compris d’Église, peuvent les enfermer. L’intention de la réforme du droit voulue par saint Jean XXIII en 1959 et le Concile Vatican II à sa suite était d’en faire un moyen plutôt qu’une fin. Il n’était donc pas question que l’Église s’enferme dans son droit au point de ne plus pouvoir en sortir puisque la charité, en particulier envers les petits, les faibles, les pauvres et les victimes, devait primer. Faut-il que cette notion essentielle et fondamentale du droit de la charité ait baissé pour que nous en soyons réduits à recevoir des leçons d’humanité d’une machine ?
Source : Golias Hebdo n°856, p.4




