Chemin synodal allemand : Bätzing rend son tablier.
Régine et Guy Ringwald.
L’évêque de Limbourg a fait savoir le 21 janvier qu’il ne briguerait pas un second mandat de président de la Conférence des évêques allemands. La nouvelle n’a pas eu beaucoup d’écho, elle pèse pourtant son poids, il s’agit en fait de l’équivalent d’une démission. Rien, en effet, ne s’opposait à ce que Georg Bätzing, 64 ans, poursuive sa tâche pour le temps d’un second mandat. Rien, si ce n’est que la tâche était devenue impossible, presque sans objet. En effet, le président de la Conférence des évêques co-présidait aussi, avec Irme Stetter-Karp, le Chemin Synodal, organe mis en place en 2019, sous la houlette du cardinal Marx auquel Bätzing a succédé. Lors de son retour du Liban, début décembre, le pape Léon XIV a tenu des propos assez surprenants et la conférence du Chemin synodal qui vient de se réunir a procédé à une sorte de bilan dans une atmosphère assez lourde. La suite demeure incertaine.

Une initiative qui dénote dans l’Église catholique
Cette assemblée d’un type très particulier avait été créée en réponse à un rapport accablant sur les abus sexuels publié en 2018 (dit Rapport MHG, du nom des trois universités de Mannheim, Heidelberg, Giessen qui y ont contribué). C’est la nécessité d’une réaction urgente sur des points sensibles du fonctionnement de l’institution qui avait amené à la création du « Chemin synodal », ainsi dénommé, car il dérogeait au statut canonique d’un synode. Il abordait tous les problèmes qui bloquent : statut des prêtres et de la vie sacerdotale, rôle des laïcs, place des femmes, accueil des homosexuels, morale sexuelle de l’Église catholique, et sur le plan institutionnel, la nomination des évêques et leur pouvoir. Dès le début, la curie romaine fut plus que réticente, le pape François avait cru adroit d’envoyer une lettre mi-figue, mi-raisin aux catholiques allemands expliquant que le mouvement ne pouvait s’amorcer que d’en bas, mais laissant entendre que le pouvoir s’exerçait d’en haut. Il apparut au fil du temps que c’est cette dernière interprétation qui était la bonne.
Fut organisée une assemblée dont la composition ménageait la parité et donnait une garantie aux femmes, une égalité de vote et de traitement entre tous, avec une clause de garantie pour les évêques. Symboliquement, les sièges étaient attribués selon l’ordre alphabétique : un laïc -une laïque- pouvait se trouver siégeant à côté d’un évêque. Le Chemin synodal qui donnait voix délibérative aux laïcs -et aux laïques- allait décider des mesures qui seraient mises en œuvre dans les diocèses allemands. On en aurait rêvé et pourtant, dès notre deuxième chronique, nous écrivions « ne rêvons pas trop[i] ». Rappelons ici que quatre évêques ont toujours fait connaître leur opposition au processus et se sont abstenus d’y participer[ii].
Une avancée en forme de recul
Passons sur le détail des péripéties que les lecteurs ont pu suivre au fil du temps. Nous avons assisté globalement à une avancée certaine sur presque tous les sujets, mais selon un processus qui a dû constamment en rabattre sur ses ambitions. Les mesures à décider devaient être applicables directement, elles sont vite devenues des mesures soumises à Rome. Quand des votes très courageux ont été émis en première lecture, en mars 2022, ils ont été très édulcorés lors du vote final, en septembre. Il faut dire qu’une lettre était venue de Rome, en juillet, qui exprimait sans excessive précaution une ferme opposition, et que certains évêques n’y avaient pas été insensibles.
À la suite du vote des résolutions, certaines ramenées à des questions posées (notamment sur le statut des prêtres et le diaconat féminin), les évêques se sont rendus à Rome pour la visite ad limina, en octobre. Georg Bätzing, qui a porté le projet contre vents et marées, parlait de convaincre les autorités de la curie des fondements théologiques des positions prises. Les évêques allemands subirent alors une véritable humiliation : la rencontre fut le théâtre d’une admonestation solennelle en bonne et due forme. Des réunions ont encore eu lieu ultérieurement, les communiqués étaient rédigés sur un ton adouci, mais rien n’avançait. Et donc, aujourd’hui, rien n’est réglé avec Rome.
Les sites conservateurs peuvent toujours espérer « quelqu’un qui peut se réconcilier davantage et acquérir plus de compréhension de Rome[iii] ». Ces termes n’ont pas beaucoup de poids quand on considère la situation réelle. Malgré les aménagements acceptés par le Chemin synodal, les durs de la curie en sont encore à prôner un retour à un approfondissement spirituel, et à traiter le problème des abus sexuels, un problème reconnu pour être systémique, comme une question de responsabilité personnelle, d’humiliation et d’expiation.
Quels sont les problèmes qui font blocage ? La réponse est simple : tous ! D’ailleurs sur un de ceux qui paraissaient ne pas être en opposition frontale, le diaconat féminin, la réponse vient d’être donnée définitivement, et pour l’ensemble de la catholicité : c’est non ! Mais le sujet qui cristallise les plus fortes oppositions, c’est la création d’un Conseil Synodal, renommé Conférence synodale, actuellement en cours d’étude par une commission provisoire. Il s’agit d’une assemblée paritaire qui aurait pour rôle de conseiller la Conférence épiscopale. On toucherait (mais dans quelle mesure ? rien n’est encore arrêté) au pouvoir des évêques, et même au « caractère sacramentel » de la fonction. Avec une telle attitude de Rome, que va-t-il rester de l’expérience du Chemin synodal ?
Malheureusement, il y a un précédent, et justement en Allemagne : le synode de Würzburg qui s’est tenu de 1971 à 1975. À l’époque des évêques et théologiens de grande influence y avaient participé : Karl Rahner, Karl Lehman. Le document final était signé du cardinal Dopfner. Pourtant certaines des propositions, décisions, documents formulés alors n’avaient pas été retenus, ce qui avait provoqué des frustrations, et déjà des départs.
Le pape a-t-il enterré le Chemin synodal ?
Dans la conférence de presse qu’il a donnée dans l’avion qui le ramenait du Liban, le 2 décembre dernier, Léon XIV s’est exprimé sur le Chemin synodal allemand. Le fait n’a pas connu une grande publicité. Il est rapporté par des organes très conservateurs (que cela arrange bien). Nous nous référons ici à « Rorate coeli » qui publie intégralement la question et la réponse.
Le pape délivre une parole balancée, mode d’expression à laquelle il habitue progressivement ses interlocuteurs. « La voie synodale n’est pas spécifique à l’Allemagne, toute l’Église a célébré un synode et une synodalité au cours des dernières années. Il y a de grandes similitudes, mais il y a aussi des différences marquées… D’un côté, je dirais qu’il y a de la place dans le respect de l’inculturation. Le fait qu’à un endroit la synodalité soit vécue d’une certaine manière et dans un autre endroit, elle soit vécue différemment ne signifie pas qu’il y aura rupture ou fracture. … En même temps, je suis conscient que de nombreux catholiques en Allemagne croient que certains aspects de la Voie synodale qui a été mise en œuvre en Allemagne jusqu’à présent, ne représentent pas leur propre espérance pour l’Église ou leur propre façon de vivre l’Église. Il est donc nécessaire de poursuivre le dialogue… afin que la voix de personne ne soit exclue, de sorte que la voix de ceux qui sont plus puissants ne fasse pas taire ou n’étouffe pas la voix de ceux qui pourraient également être très nombreux, mais qui n’ont pas de place pour parler…
Puis, il fait allusion aux contacts entre les évêques allemands et la Curie. « Je suis sûr que cela va continuer. Je soupçonne qu’il y aura des ajustements apportés des deux côtés en Allemagne, mais j’espère et je suis certain que les choses vont aboutir positivement ».
Le site conservateur qui rapporte ces propos a pu y lire, mais peut-être un peu vite, un enterrement. Le passage sur les catholiques qui ne peuvent s’exprimer est-il à mettre en rapport avec le fait que le pape ait reçu en décembre les représentants de Neuer Anfang et de Tagespost, le mouvement opposé au Chemin synodal, et son porte-parole ? Quant aux ajustements attendus, il y en a déjà eu beaucoup depuis que le processus a été lancé.
Une tentative de bilan
Trois ans après la fin des travaux du Chemin synodal, l’assemblée a tenu une réunion qui n’était pas prévue pour faire un point sur la manière dont ses conclusions sont mises en œuvre dans les différents diocèses, et pour préparer la future Conférence synodale. Le bilan suit l’évolution qui a été celle du chemin parcouru : il en ressort une disparité qui reflète une réception plus ou moins favorable, bien loin de l’enthousiasme qui prévalait lors du lancement du Chemin synodal.
Précisons que si les décisions du Chemin synodal sont soumises à Rome parce qu’elles sont considérées comme concernant l’Église universelle, certaines sont destinées à être mises en application dans les diocèses si elles sont du ressort des évêques. Il n’est peut-être pas certain que cette liberté d’appréciation soit parfaitement claire : par exemple, les couples de même sexe sont-ils bénis en catimini comme le prescrit l’instruction de Rome, ou un peu plus « normalement », comme le font certains prêtres en Allemagne, où de vraies célébrations ont eu lieu.
Dans l’ensemble, on est loin d’une application enthousiaste des mesures adoptées. Les quatre diocèses dont les évêques sont ouvertement opposés au processus se sont naturellement tenus à l’écart. Les vingt-deux autres ont répondu au questionnaire, mais 19 disent avoir cherché à augmenter la proportion de femmes dans la pastorale, 13 affirment vouloir bénir « les couples qui s’aiment » selon le document de la Conférence épiscopale.
Une certaine déception
Il est devenu impossible de masquer une certaine déception lors de ce « rapport d’étape. « Je suis très déçue », a réagi la sœur Katharina Ganz, théologienne franciscaine très engagée pour la cause des femmes[iv]. « Comment se fait-il que des prêtres sur le terrain n’appliquent pas des choses votées par deux tiers des évêques ? Il y a manifestement un manque de volonté́ politique », a-t-elle lancé, sous les applaudissements de la salle. Réponse de l’évêque Heiner Koch, de Berlin : « Mon expérience est que la mise en pratique de la synodalité est plus complexe que prévu et demande du temps. « Son collègue de Magdebourg, Gerhard Feige, confirme : « Les diocèses sont tous différents. À Magdebourg, il nous manque le personnel et les budgets ». Cela donne une idée de l’ambiance.
Les rapports avec Rome demeurent un sujet d’inquiétude et d’incertitude. Dans trois lettres, le Chemin synodal a posé des questions de fond : le célibat des prêtres, l’homosexualité́ et la participation accrue des femmes. Elles sont restées sans réponse. La co-présidente du Chemin synodal Irme Stetter-Karp y voit « clairement un geste politique… Cela n’est ni une erreur ni un hasard ». Georg Bâtzing semble se satisfaire de ce que ces questions « ont été reprises lors du synode mondial. C’est une forme de réponse », ce qui ressemble à un acquiescement au fait que le Chemin synodal ait été « noyé » dans le synode romain.
Selon une évaluation menée par la Katholische Universität Eichstätt‑Ingolstadt, les participants ne considèrent pas que le projet a atteint son objectif principal : la réduction des causes systémiques de la violence sexuelle. Cependant, ils reconnaissent des effets positifs, notamment le fait que des sujets longtemps tabous aient été abordés et que cela a permis un certain entraînement à la synodalité. Encore qu’il semble bien que ce terme n’ait pas, ou n’ait plus, le même sens pour tout le monde. `
La Conférence synodale en question
Mais le sujet qui a provoqué le plus de remous, c’est la mise en place de la Conférence synodale. Une résolution a été présentée, selon laquelle cet organisme devrait suivre (superviser, on a évité le mot contrôler) la mise en œuvre des résolutions du chemin synodal. Qui est monté au créneau pour s’y opposer ? L’archevêque de Munich, le cardinal Marx, lui qui avait lancé le Chemin synodal : « Je mets en garde contre la poursuite de cette voie. Il est évident que nous discutons des décisions de principe. Cependant, je suis fermement opposé à cette proposition. » Décidément, quand le pouvoir se sent quelque peu menacé… L’archevêque obtient immédiatement le soutien de l’évêque de Mayence, Peter Kohlgraf. Celui-ci se montre d’ailleurs plutôt réticent sur les positions du Chemin synodal : « La discussion qui a suivi la présentation du rapport de surveillance d’hier était très émotionnelle et accusatrice. Je ne peux pas l’accepter à long terme. Il y a encore des images dans mon esprit qui doivent être clarifiées : si l’assemblée synodale dit qu’elle est souveraine, ce n’est certainement pas compatible avec l’Église universelle. » Il est prévu que la conférence synodale tienne sa première réunion les 6 et 7 novembre prochains.
La prochaine étape sera la réunion plénière que les évêques doivent tenir, à Würzburg, du 23 au 26 février. Le 24, ils éliront le successeur de Georg Bätzing. À Würzburg, cela rappelle des souvenirs.
Que va-t-il rester ?
Le Chemin synodal a été et demeurera comme une grande novation dans l’Église catholique. Notons que la structure des institutions ecclésiales en Allemagne, et notamment les organisations de laïques, s’y prêtent mieux qu’ailleurs. Mais tout se passe comme si le synode sur la synodalité l’avait de fait absorbé, comme si on avait noyé le poisson. Dans notre dernière chronique[v], nous posions la question : l’initiative allemande est-elle vouée à l’échec ? Les conséquences dépasseraient de loin le cadre de l’Eglise catholique d’Allemagne. Pour l’heure, il reste le travail accompli et quelques mesures peut-être applicables sous l’autorité de l’évêque local[vi], mais on est loin de ce qu’on espérait. Que pourra sauver le successeur de Georg Bâtzing, en accord avec Rome ?
Quant à l’état actuel de l’Église catholique en Allemagne, il mériterait d’être pris plus au sérieux. On était sur un étiage de 200 000 départs par an, ce fut 500 000 en 2023, et encore 400 000 en 2024[vii] au plus fort des difficultés du Chemin synodal. Si toutes les questions restent en l’état (comme partout ailleurs dans l’Eglise catholique), qui gérera la frustration ? On peut comprendre que Georg Bätzing n’en fasse pas son projet.
[i] Golias Hebdo n° 678 (24-30 juin 2021)
[ii] le cardinal archevêque de Cologne, Rainer Maria Woelkiet ses deux auxiliaires, et les évêques de Ratisbonne, Rudolf Voderholzer; Passau, Stefan Oster, et l’émérite d’Eichstätt, Gregor Maria Hanke.
[iii] https://www.cathobel.be/2026/01/mgr-batzing-cheville-ouvriere-du-controverse-chemin-synodal-renonce-a-un-deuxieme-mandat-a-la-tete-des-eveques-allemands/
[iv] Katharina Ganz est favorable à l’accès des femmes au diaconat et au sacerdoce
[v] Golias Hebdo n° 806 (9 fev- 6 mars 2024)
[vi] On en est à inventer un « diaconat féminin en esprit », certains diocèses bénissent les couples homosexuels.
[vii] d’après la Conférence ses évêques
Source : Golias Hebdo n° 902, p. 13


