François et Léon XIV dans le scénario géopolitique actuel
Juan José Tamayo.
Lorsqu’un pape est élu et qu’on l’interroge sur son orientation politique, on dit souvent que la sphère politique doit être séparée de la sphère religieuse et que le pontife n’est qu’un chef religieux qui ne s’implique pas dans les affaires politiques. On oublie cependant que l’Église catholique est un État, que le pontife est le chef de cet État et qu’il joue un rôle politique très important dans la sphère internationale. L’exemple le plus proche est celui du pape François qui, en 12 ans de pontificat, est devenu un leader international non seulement dans la sphère morale, mais aussi dans les sphères politique, économique et sociale par ses interventions publiques, ses gestes, ses voyages et ses encycliques, qui n’ont laissé personne indifférent.
Sa place sur la scène politique était le Sud global, compris non seulement géographiquement, mais, selon le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos, comme une métaphore de la souffrance systémique de l’injustice structurelle des classes sociales et des peuples opprimés causée par les différents systèmes de domination qui agissent en alliance et en complicité : capitalisme, colonialisme, patriarcat, xénophobie, racisme, suprémacisme blanc, impérialisme, fondamentalisme politique, religieux et économique.

La plupart de ses voyages se sont déroulés dans des pays du Sud. Ses messages de dénonciation et ses propositions alternatives visaient à améliorer les conditions de vie des peuples du Sud. Il a donné un rôle de premier plan aux églises du Sud en tant qu’incarnation de l’Église pauvre et des pauvres. C’est dans le Sud que François s’est adressé aux périphéries humaines.
Il a déclaré que le système économique néolibéral génère des inégalités extrêmes, l’appauvrissement et le sous-développement dans le Sud et tue, non seulement métaphoriquement, mais réellement, des millions d’êtres humains. Et il situe ce système meurtrier dans le Nord global. Dans l’encyclique Laudato Si’, sur le soin de la maison commune, il affirme que le Nord a une dette écologique envers le Sud qu’il refuse de payer, tout en obligeant les peuples appauvris à payer sa dette extérieure, devenue une dette éternelle. Face à cette injustice, il exhorte les pays du Nord à rembourser la dette écologique contractée par le Sud en limitant substantiellement leur consommation d’énergies non renouvelables et en fournissant davantage de ressources aux pays qui en ont le plus besoin par le biais de politiques et de programmes de développement durable (Laudato Si’, n. 52).
François a reconnu que ce sont les peuples du Sud qui possèdent d’importantes réserves de biosphère et qui contribuent au développement des pays plus riches. Leurs terres sont riches et peu polluées grâce au bon traitement qu’elles reçoivent de leurs habitants, qui forment une communauté éco-humaine avec la nature. Cependant, « l’accès à la propriété des biens et des ressources pour satisfaire leurs besoins vitaux leur est refusé par un système structurellement pervers de relations commerciales et de propriété » (ibid., n. 52).
Il a critiqué le colonialisme culturel de l’Occident, par exemple à l’égard de pays à forte structure tribale comme l’Irak et la Libye, auxquels l’Occident a tenté d’imposer ses propres valeurs et, en particulier, son propre style de démocratie, qui n’est pas vraiment un exemple de transparence et qui est soumis à la dictature du marché. Et tout cela en échange d’une aide financière. Il a également établi un lien entre le colonialisme culturel et la progression du terrorisme. C’est le colonialisme qui génère la violence. Il l’a reconnu dans une interview publiée dans le quotidien catholique français La Croix le 16 mai 2016.
Se rangeant du côté de la Cour pénale internationale et des organisations internationales de défense des droits de l’homme, il a qualifié de génocide les attaques d’Israël contre la population civile de Gaza. Il a dénoncé la cruauté des bombardements israéliens sur Gaza à l’occasion de la mort de 25 Palestiniens, dont sept mineurs. « Ce n’est pas une guerre, c’est de la cruauté. Je veux le dire parce que cela me touche au cœur », a-t-il déclaré. Il a tenu tête à Trump en dénonçant sa politique d’expulsion des immigrés dans des conditions inhumaines et de nettoyage ethnique à Gaza en soutien à Netanyahou.
Lors du voyage de François en Bolivie en juillet 2015, Evo Morales a fait référence au colonialisme : « en 1492, nous avons subi une invasion européenne et espagnole ». Face à cette dénonciation, le pape a répondu par une humble demande de pardon « non seulement pour les offenses faites à l’Église, mais aussi pour les crimes commis contre les peuples indigènes lors de la soi-disant conquête de l’Amérique ». Jean-Paul II et Benoît XVI avaient fait des déclarations similaires, mais pas avec autant de force. Dans un acte de justice, il a reconnu ceux qui, lors de la conquête, « ont opposé à la logique de l’épée la logique de la croix ».
En se situant dans le Sud, François a tracé la voie à suivre pour Léon XIV dans le scénario géopolitique d’aujourd’hui. Le nouveau pape avait déjà donné quelques indications dans le discours qu’il a prononcé après son élection. Il y prônait une « paix désarmée et désarmante », qu’il liait à la justice. Son message était clair : la paix juste contre la guerre juste. Il s’agit d’une proposition alternative aux discours et pratiques bellicistes de Trump, Poutine, Netanyahou et du sionisme chrétien. C’est aussi un appel à la dissuasion face à la politique de réarmement de l’UE et à l’augmentation des dépenses de défense. C’est aussi une invitation à rechercher des voies de négociation pour résoudre les 56 conflits armés impliquant 92 pays, qui menacent de transformer le monde en un colosse en feu, si ce n’est déjà le cas.
Une autre des manifestations les plus en phase de Léon XIV avec François, qu’il cite à plusieurs reprises dans ses discours, est sa défense des personnes et des groupes d’immigrants et de réfugiés, qui s’oppose frontalement aux politiques xénophobes, racistes et anti-immigration de Trump et de pas mal de dirigeants européens, peu compatissants à l’égard de ceux qui arrivent dans nos pays en fuyant la guerre, la faim, la pauvreté et le terrorisme. L’engagement de Léon XIV en faveur de l’hospitalité est un exemple d’humanité face aux pratiques inhumaines de plus d’un dirigeant qui ferme les portes de son pays à ceux qu’il considère comme des étrangers.
La troisième ligne d’action du nouveau pape est la création d’une « Église qui construit des ponts et un dialogue toujours ouvert ». C’est la réponse au climat de polarisation qui règne aujourd’hui dans l’Église, dans la société, dans la vie politique et dans les relations internationales. Un climat alimenté par des discours de haine qui empêchent la coexistence pacifique et conduisent souvent à des pratiques violentes à l’encontre des personnes les plus vulnérables, des groupes appauvris et des peuples opprimés.
Je souhaite que le bon départ de Léon XIV et l’excellent accueil qu’il a reçu de la part de la communauté internationale, des responsables des autres religions et de la communauté chrétienne se traduisent tout au long de son pontificat par des attitudes, des pratiques, des gestes, des engagements et des choix en faveur du Sud global, en harmonie avec les mouvements sociaux et les groupes qui œuvrent pour « un autre monde possible ».



