Pourquoi assiste-t-on à une montée de l’extrême droite ?
Claude Simon [1].
Il y a déjà un bon moment que je pose cette question. Depuis, Trump est arrivé au pouvoir, Netanyahu se livre à un génocide, en France la droite anciennement gaulliste copie le RN… partout dans le monde les élections montrent une poussée très forte d’une extrême droite de plus en plus fascisante. Ces néo-fascistes allient xénophobie, rejet de l’état de droit (et notamment séparation des pouvoirs et indépendance de la justice), populisme pour accéder au pouvoir puis autocratie quand ils l’ont conquis (cf. le comportement de Trump). Lecteur de Philosophie Magazine, je fais mien ce que j’y ai lu récemment : « nous sommes sûrement nombreux à nous sentir impuissants aujourd’hui face à la violence aveugle des dirigeants politiques et au développement technologique qui paraît incontrôlable. Cependant chez Philosophie Magazine nous sommes convaincus que penser, c’est déjà commencer à agir. ». Lire et cogiter sur cette montée mondiale de systèmes de pensée et d’action fascisants est devenu pour moi une obsession.
Globalement j’y vois 4 raisons que je tenterai de justifier et développer : la mondialisation de l’économie, la perception de la contradiction entre des besoins de « toujours plus » dans un monde fini, un monde de plus en plus complexe et enfin la conquête de l’hégémonie culturelle par les milliardaires et autres dominants économiques.
La mondialisation de l’économie (à tort souvent baptisée « globalisation »)
Pourquoi ? Sans recourir à des courbes, il semble évident qu’elle s’est accentuée au cours de la décennie 80. J’y vois une raison matérielle et une autre plus politique. La raison matérielle est l’apparition (ou développement) de la technologie des conteneurs (et porte-conteneurs) ; qui ont permis une diminution des coûts de circulation des biens matériels. Le développement de l’idéologie néolibérale (pour faire simple : l’homme au service de l’économie et non l’économie au service de l’homme) en constitue le ferment idéologique (plus de pouvoir au marché).
Comment ? L’ouverture généralisée des frontières a été organisée par l’OMC. Elle affecte les biens, mais aussi les services (lesquels, électroniquement, circulent à la vitesse de la lumière et sans coût) ainsi que les capitaux. Par contre, pour les humains, la circulation est davantage ségréguée : certains circulent comme ils veulent (au grand dam du CO2 et du climat) alors que pour d’autres la circulation est interdite (cf. les nombreux migrants morts dans les mers et océans).
Quels effets ? Cette mondialisation de l’économie a engendré une perte évidente de pouvoir des états qui se trouvent souvent confrontés à des revendications des citoyens auxquelles ils ne peuvent apporter de réponse puisqu’ils n’ont pas prise sur des productions externalisées. Cette impuissance réelle me semble une cause fondamentale de la poussée (illusoire !) vers la demande d’un état plus fort, et une légitimation (illusoire aussi !) des autocraties. Mais un autre effet doit être pointé : comme toute mutation économique, elle engendre des gagnants et des perdants et donc une augmentation des inégalités. D’autant plus importante et rapide que le sous-jacent économique l’est de son côté.
La perception de la contradiction entre des besoins de « toujours plus » et un monde fini.
Le besoin de croissance existe tant au niveau individuel (psychologique) que social. Chacun aspire à « plus » pour lui-même ou ses descendances. Mais cela est encore davantage vrai au niveau collectif et notamment national : les partis sont souvent jugés à l’aune de la croissance du PIB qu’ils ont obtenue ou qu’ils promettent. En 1972 à la demande du club de Rome, quatre économistes dirigés par le couple Meadows publiaient un rapport explosif intitulé « The limits to growth » ; il a été réédité en 2022 (487 pages, à lire tout de même). Son principe est simple : le monde (la terre) est limité et par conséquent une croissance infinie (exponentielle) dans un monde fini est impossible. Cela parait évident et découler du bon sens ; pour autant aucun État, aucun parti politique ne fonde son action ou son programme sur ce principe ; ce serait suicidaire.
Cependant on peut penser, et c’est mon cas, que de très nombreux individus perçoivent cette contradiction et qu’elle crée en eux une peur, une angoisse. La droite extrême, fascisante, en proposant des solutions simples, simplistes, mais qui règlent tout (du moins selon leurs dires) peut paraître comme le remède.
Un monde de plus en plus complexe engendrant de l’angoisse
L’accélération technologique (pensons aux téléphones portables notamment nous les anciens pour lesquels avoir une ligne fixe passait par une file d’attente de plusieurs années, aux ordinateurs individuels, bientôt à l’IA, ainsi que d’autres encore inconnues et auxquelles on ne pense pas encore…) rend le monde plus complexe, imprévisible.
Par ailleurs l’interpénétration entre l’économique, le militaire, le politique, le scientifique s’accentue d’année en année. La guerre d’Ukraine nous en offre un exemple quotidien : ce sont certes des hommes qui s’affrontent, mais on voit aussi un « progrès » incessant des techniques utilisées.
Cette complexité, croissante et générant de l’imprévisible, engendre de l’angoisse. Là encore les solutions simplistes de la droite extrême, et il faut le reconnaître également de l’extrême gauche, rassurent et recueillent plus facilement les suffrages que ceux qui, réalistes, posent les vrais problèmes aux solutions nécessairement coûteuses, longues et souvent bousculant nos habitudes (pensons à tous les sacrifices que nous devons tous faire pour limiter le réchauffement climatique).
La conquête de l’hégémonie culturelle par les milliardaires et autres dominants économiques.
Gramsci, penseur italien marxiste, avait énoncé le concept d’« hégémonie culturelle » selon lequel le pouvoir ne s’exerçait pas seulement par la propriété du capital comme une lecture incomplète de Marx peut le laisser penser. Selon Gransci la classe au pouvoir acquiert et conserve le pouvoir en imposant également sa culture, son mode de pensée, son vocabulaire, ce qu’il dénomme : l’hégémonie culturelle. On trouve des traces de celle-ci dans l’histoire récente, mais elle parait se développer actuellement avec une puissance nouvelle.
Ainsi les traditionalistes, plus ou moins créationnistes, ont imposé le terme de « théorie » à celui de l’évolution. Or cette dernière est un fait établi, indéniable qui peut faire l’objet de théories dans son explication, ses conséquences… ; mais parfaitement établie, prouvée elle ne peut être qualifiée de théorie c’est-à-dire objet de doute quant à sa réalité. Pourtant à ce titre certaines écoles des USA interdisent son enseignement. Ils mettent en œuvre l’hégémonie culturelle de Gramsci.
Plus récemment le réchauffement climatique et sa cause anthropique sont maintenant parfaitement établis et ne font plus l’objet d’aucun doute pour tous les spécialistes scientifiques. Pourtant, dans les bons cas, ceux qui le nient s’affublent du qualificatif de « climato-sceptiques ». Or tant dans les sciences dures (physiques, chimie…, celles où l’on peut étayer le raisonnement par des expériences) que dans les sciences sociales, le doute, le scepticisme sont des comportements louables et même indispensables ; cependant dans toutes les sciences les faits acquis, indiscutables ne peuvent être l’objet de doute. Tel est maintenant le cas du réchauffement climatique et de sa cause anthropique. On ne peut donc être « climato-sceptique » et l’on devrait qualifier ceux qui le nient de climatonégationnistes. Trump et ses proches ont compris les enjeux de la maitrise du vocabulaire et des idées avec l’usage constant de « vérités alternatives » (les « fake news ») ou le bannissement de certains mots ou thèmes notamment dans les sphères académiques. Hannah Arendt dans son plus célèbre ouvrage : Le système totalitaire, commence son deuxième chapitre par le thème de la propagande totalitaire où elle indique : « Les mouvements totalitaires cessent d’être obsédés par les preuves “scientifiques” dès qu’ils ont le pouvoir. Les nazis se séparèrent même des savants qui étaient prêts à les servir ».
En guise de conclusion provisoire, je pense que la montée mondiale de l’extrême droite fascisante constitue actuellement l’enjeu majeur de nos sociétés pour les années à venir. N’oublions pas qu’Hitler comme Mussolini sont arrivés au pouvoir par des voies démocratiques. Réveillons-nous !
[1] Claude Simon est professeur émérite d’économie à l’ESCP-Europe, et auteur en particulier de deux ouvrages à propos desquels NSAE a eu le plaisir de le rencontrer.




