La haute mer, zone de non-droit pillée par quelques États
Hortense Chauvin (Reporterre)

N’appartenant à aucun État, la haute mer est victime d’une pêche massive et destructrice. Le biologiste Daniel Pauly et une dizaine de scientifiques appellent à interdire son exploitation.
Biologiste franco-canadien, Daniel Pauly est l’un des meilleurs spécialistes des ressources marines au monde. Ce professeur d’halieutique à l’université canadienne de Colombie-Britannique a contribué à plus de 1 000 publications scientifiques et est à l’origine du concept d’« amnésie environnementale », l’acclimatation des humains à la dégradation de leur environnement.
Avec onze autres scientifiques de renom (l’océanographe Callum Roberts, le pionnier de l’étude des limites planétaires Johan Rockström, etc.), il a appelé, dans un article publié le 4 juin dans la revue Nature, à interdire définitivement les activités extractives en haute mer, une zone couvrant 64 % des océans et n’appartenant à aucun État. Une idée qui mériterait d’être entendue par les États réunis à la troisième conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc), qui a débuté le 9 juin à Nice.
Reporterre — Dans quel état se trouve aujourd’hui l’océan ?
Daniel Pauly — Nous sommes en train d’éliminer les grosses espèces de poissons. La moitié des requins sont menacés d’extinction. Des gens me demandent parfois quand les poissons commenceront à disparaître. Nous sommes déjà en plein dans la sixième extinction globale !
Le début de la fin a commencé en 1880, quand nous nous sommes mis à utiliser des bateaux à vapeur. Avant, nous dépendions du vent et de nos muscles, qui nous limitaient. Aujourd’hui, plus rien ne nous limite. On peut construire des bateaux de 150 mètres de long, pêcher à 2 km de profondeur, sous la glace… Même l’absence de poissons ne nous limite pas, elle est compensée par des subventions [la pêche industrielle, notamment hauturière est massivement subventionnée].
Pourquoi faudrait-il interdire la pêche en haute mer ?
En haute mer, on attrape principalement des thons, qui ont une grande valeur économique, mais ne sont pas cruciaux pour la sécurité alimentaire. Qui les attrape ? Seulement une demi-douzaine de pays, dont l’Espagne, le Japon, la Chine, la Corée du Sud et Taïwan. Puisque la haute mer n’est sous la juridiction d’aucun pays, ils peuvent y faire n’importe quoi.
Il y a un problème d’équité. Ces pays ont une sorte de monopole sur la capture des thons. Si la pêche était fermée en haute mer, ces poissons pourraient être attrapés par une cinquantaine de pays dans leurs zones économiques exclusives [les espaces maritimes situés jusqu’à 200 milles marins (370 km) des côtes, et sur lesquels les États sont souverains]. Dix fois plus de pays pourraient profiter des dons du monde.
« Aucune autorité nationale ne peut y intervenir »
La situation actuelle est absurde. La pêche en haute mer n’est pas profitable à cause de la distance. Ce ne sont que des pêches subventionnées. C’est aberrant : on paie pour pêcher un poisson que l’on pourrait attraper à meilleur prix et en émettant beaucoup moins de gaz à effet de serre.
D’autres espèces sont-elles pêchées en haute mer ?
On y pêche aussi des requins et des calmars. Mais ces espèces sont forcées de migrer en permanence vers les zones côtières [où il y a plus de nourriture pour elles]. La haute mer est une sorte de désert : la productivité primaire [des plantes et du phytoplancton, bases de la chaîne alimentaire] y est plus basse que dans le désert du Sahara. Il n’y a pas besoin d’aller si loin pour attraper ces espèces.
Ces pêcheries ont aussi un coût humain important…
La haute mer est une zone de criminalité. C’est impossible à réglementer, aucune autorité nationale ne peut y intervenir.
Les propriétaires de ces bateaux ne sont pas des marins, ce sont de grands armateurs aux pratiques flottantes. Leurs ouvriers ne peuvent pas se sauver. Ils viennent du sud-est de l’Asie, du Cambodge, de Thaïlande, d’Indonésie… Ce sont souvent des paysans sans terre, des jeunes qui n’ont pas de travail. On les fait boire [pour les rendre vulnérables], on leur promet des contrats mirifiques, et ils se retrouvent le lendemain sur un bateau avec leur passeport confisqué. Ils y travaillent pendant cinq ans avant de pouvoir s’en sortir. C’est ça, la pêche au thon.
Vous proposez également d’interdire définitivement, dès maintenant, l’extraction minière en haute mer…
L’exploitation des nodules polymétalliques [sortes de patates concentrées en minerais] dans les abysses tuera tout ce qui vit dans la mer. Pourquoi ? Parce que les eaux profondes sont très pures. Prélever des nodules soulèvera des sédiments. Lorsque les bateaux s’en débarrasseront, ces sédiments retomberont dans la mer. Les animaux de ces zones mourront : leurs branchies seront bouchées par la turbidité. C’est inévitable. Relâcher ces sédiments libérera également les millions de tonnes de gaz à effet de serre qui y sont piégés.
Nous n’avons même pas besoin de ces nodules pour faire des batteries électriques. Il y a assez de métaux rares sur Terre à exploiter rationnellement et humainement. La technologie des batteries évolue par ailleurs très rapidement, surtout en Chine, où les métaux rares sont remplacés par des métaux communs. On peut maintenant faire des batteries avec du sodium. Dans une demi-décennie, nous pourrions ne plus avoir besoin de métaux rares.
Craignez-vous que votre proposition soit considérée comme trop radicale ?
Ceux qui pensent cela n’ont pas une perspective sur le long terme. Quand les zones économiques exclusives ont été proposées dans les années 1960, cela semblait aberrant. L’Union soviétique et le Japon considéraient que c’était impossible, qu’il fallait combattre cette idée. C’est ce qu’ils ont fait. Et finalement, seuls les États-Unis ont refusé de ratifier la Convention des Nations unies qui établit des zones économiques exclusives partout dans le monde.
Les Nations unies pourraient proposer de fermer la haute mer, et tout pourrait très bien se passer. Nous serons de toute manière amenés à y réfléchir quand nous ferons face à une vraie crise, avec des millions de morts à cause du changement climatique. Pourrons-nous alors continuer d’émettre des gaz à effet de serre pour pêcher en haute mer, pour rien ?
L’état de l’océan s’améliorera-t-il en adoptant cette proposition ?
Quand on fait ce que la science et la raison demandent, les stocks se remettent très rapidement. En quelques années, on a une abondance incroyable. La mer nous pardonne nos plus grandes bêtises.
Mais ce premier pas est nécessaire. Certains pays et certaines personnes ne nous laissent pas le faire. Il y a quelques jours, la porte de [l’appartement de la fondatrice de l’association Bloom] Claire Nouvian a été badigeonnée de peinture. Elle a été menacée, juste parce qu’elle demande aux armateurs de justifier leur main basse sur les subventions, et parce qu’elle veut que les intérêts des pêcheurs artisans soient mieux représentés. Les bras m’en tombent.
La troisième Conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc) permettra-t-elle, selon vous, de mieux préserver les océans ?
Ça va être de beaux discours, c’est tout. Je n’imagine pas Emmanuel Macron créer des aires marines protégées interdites à la pêche ou mettre fin aux subventions. J’espère avoir tort.



