Comment prendre soin du monde ? Une lecture de la sociologue Dominique Méda
Jos. PIRSON
Depuis quelques mois, nous observons une croissance du nombre de discours politiques qui dénoncent la préoccupation écologique en y voyant une « obsession pour le développement durable ». Dernièrement, le gouverneur de la Banque Nationale Pierre Wünsch s’est fendu d’une déclaration à propos de la transition climatique en déclarant que celle-ci « ne tient pas la route » [1] ! Il ne s’agit pas ici d’opérer une lecture idéologique des positions politiques de celui-ci comme d’autres, mais de pousser plus loin l’analyse. L’occasion nous est fournie par la publication récente d’un ouvrage documenté, de lecture accessible, de la sociologue Dominique Méda [2].

Dominique Méda est née le 17 juillet 1962 à Sedan, dans les Ardennes françaises. Elle est une haute fonctionnaire, formée en philosophie et en sociologie. Ses travaux et publications portent sur le travail, les politiques sociales, les indicateurs de richesse, les inégalités femmes-hommes dans l’emploi, mais aussi sur la transition écologique. Elle insiste de manière constante sur l’importance de la recherche interdisciplinaire et sur la confrontation des théories aux enquêtes de terrain et au recoupement exigeant des données [3].
Vers une société de la coopération qui articule enracinement social et environnemental
L’ouvrage analysé ici reflète les activités de recherche de plusieurs années et le souci constant d’une organisation sociétale qui ne laisse pas de côté un ensemble de femmes et d’hommes. Pendant plusieurs mois, elle a présenté sur France Culture des chroniques intitulées « Le Pourquoi du comment : économie et social ». Celles-ci ont été remaniées afin de mettre en évidence quatre thématiques : le rapport au travail, les politiques de l’emploi, l’égalité femmes-hommes, les enjeux de justice sociale dans la reconversion écologique.
Loin d’être séparés, ces éléments constituent l’ossature de la manière dont nos sociétés sont invitées à reconstruire une société fondée sur la coopération, comme elle l’indique dans la préface de son ouvrage : « une société qui permettrait à ses habitants de respirer, de s’alimenter sainement, de retrouver des sols riches et la qualité gustative des choses, de vivre mieux, de renouer avec un travail porteur de sens ». (p. 16). Cette affirmation peut paraître utopique, mais comme l’énonçait un de mes professeurs de philosophie, Paul Ricœur, « l’utopie est féconde » et une société ne peut se construire qu’à condition de reconstruire un récit cohérent qui donne sens et relie les générations, en évitant le repli sur un peuple ou une nation.
Réfugié en Angleterre avant le début de la Seconde Guerre mondiale, l’économiste hongrois Karl Polanyi a montré dès 1944 l’évolution de la société industrielle occidentale dans un ouvrage qui associe étroitement l’analyse macroéconomique, l’histoire et l’anthropologie [4]. Grâce à cette approche multidisciplinaire, Polanyi a analysé le désencastrement de la sphère économique contemporaine de son contexte social : on pense en particulier aux études, à la même époque, de Von Hayek sur l’autorégulation des marchés (avec les conséquences, que nous connaissons, de déconnexion des marchés financiers du réel) [5}. Polanyi propose clairement déjà à cette époque le réencastrement de l’économie dans le cadre social et environnemental.
Dominique Méda s’inscrit pleinement dans une perspective qui articule les différents enjeux de l’économie réelle ainsi que les préoccupations de la manière dont vivent un ensemble de personnes dans notre société de plus en plus globalisée. Les questions de disponibilité de postes de travail et de qualité de l’emploi ne peuvent être dissociées comme je vais le présenter, de manière trop brève sans doute.
Les jeunes ne veulent plus travailler ? Les chômeurs sont-ils fainéants ?
Plusieurs propos que nous pouvons entendre autour de nous contiennent des affirmations redondantes, en particulier sur la paresse des jeunes et sur la volonté de certains de ne pas travailler et de bénéficier de revenus sans avoir d’efforts à fournir : les mesures décidées par le gouvernement fédéral en faveur de l’exclusion de l’assurance-chômage après deux ans seraient tout à fait justifiées. Or les réflexions émises négligent souvent les références aux types d’emploi (postes rémunérés) et les analyses sur l’évolution des conditions réelles du travail. Même si l’auteure met plutôt en évidence les enquêtes réalisées en France sur les conditions de travail, le même type d’enquêtes a été mené en Belgique : il montre une détérioration des conditions de travail dans plusieurs domaines d’activités professionnelles (qu’il s’agisse de risques psychosociaux ou de troubles musculaires).
On ne peut par ailleurs, toujours selon l’auteure, isoler indûment les réflexions sur l’emploi de celles émises sur l’enseignement et la formation. En parallèle, elle fait observer, dans la ligne de plusieurs travaux, que la massification scolaire ne s’est pas traduite par une démocratisation scolaire. D’autres pourront mieux que moi décoder le caractère trompeur de « l’égalité des chances méritocratique » et mettre en relief les diverses composantes du système formatif et éducatif [6]. Ces approches rigoureuses et documentées montrent que ce n’est pas l’effet du hasard si certains jeunes passent plus facilement de leur formation scolaire à l’emploi et si d’autres se retrouvent sous les radars du système de gestion des emplois [7].
Ici Dominique Méda met en relief de quelle manière on ne peut arbitrairement mettre en place des mesures et des dispositifs qui contraignent au travail, sans avoir posé la question de la qualité du travail et de l’emploi, ainsi que l’accompagnement nécessaire au fur et à mesure que des personnes, femmes ou hommes, se retrouvent en marge des parcours classiques de l’emploi : quelle est la capacité de la puissance publique et des entreprises « de proposer en nombre suffisant des postes aux conditions de travail soutenables et convenablement payés » ? (p. 74)
Faire l’Europe sociale. Reconstruire l’État Providence
Dans un chapitre suivant, l’auteure propose ses investigations sur l’édification lente et contrariée de l’Europe sociale, l’égalité femmes-hommes et l‘État Providence. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements nationaux ont entrepris de mettre en place un système de coopération au plan européen, de l’approche constituante (élection d’une assemblée européenne au suffrage universel) à l’approche souverainiste (priorité aux états nationaux) en passant par l’approche fédéraliste. En 1948, c’est l’approche souverainiste qui a triomphé : elle marque aujourd’hui encore la limitation des compétences européennes et la dimension minimaliste de l’Europe sociale. (p. 131-132)
D’autre part, malgré l’augmentation du niveau de formation des femmes, la construction sociale du rôle des femmes limite trop souvent encore la possibilité d’accès à des postes importants. Certes, on peut observer une évolution à certains niveaux de responsabilité, mais en même temps la différence d’échelle salariale reste notable, selon les sources les plus documentées. (p. 155-159)
Par ailleurs, la mise en place de dispositifs de protection sociale dans plusieurs pays industrialisés (depuis le New Deal de Roosevelt à la fin de la grande crise de 1929) a connu elle-même une évolution allant de mesures fortes à une diminution des interventions d’un système considéré comme trop généreux, avec une volonté de plus en plus affirmée des gouvernements de laisser aux individus la plus grande charge de cette protection ! (p. 194-195)
L’engagement de nos sociétés dans la reconversion écologique
Les changements nécessaires aujourd’hui impliquent la prise en compte de l’humain en reconnaissant notre qualité de « terrestres » comme l’ont fait remarquer Bruno Latour et d’autres auteurs. C’est ainsi que l’auteure fait référence aux travaux de Tom Dedeurwaerder philosophe des sciences et de la gouvernance à l’UCLouvain [8]. Ce dernier propose de construire la recherche et les politiques du développement durable « sur un mode transversal, au-delà des limites des disciplines, des facultés, des universités ». (p. 228)
La justice sociale et la justice écologique se révèlent comme des enjeux liés : les théories de l’économie classique ne considéraient les problèmes environnementaux que comme des anomalies à corriger par quelques mesures techniques. Or l’enjeu est bien plus vaste que nous pourrions l’imaginer. L’auteure montre que nous vivons de plus en plus « hors sol », en oubliant que le sol « est le support et le produit du vivant, il est la partie vivante de la géosphère et il remplit d’innombrables fonctions indispensables à la vie sur terre. » (p. 251-252)
Pour amorcer des prolongements de réflexion et d’action
Dominique Méda ne propose pas de solution miracle. Elle énonce les conditions dans lesquelles une société peut être effectivement démocratique et ne pas être le repaire d’une oligarchie financière ni de gouvernants qui construisent un récit basé sur l’exclusion et le déni de réalité. Les discours qui articulent justice sociale et climatique ne sont pas l’expression de doux rêveurs. Ils mettent en relief la conjonction entre la manière d’affronter des changements climatiques et la mise en place de mesures pour plus de justice sociale. Ils amènent à reconnaître que les relations entre l’humain et son environnement ne peuvent être éludées.
Je ne peux ici que recommander un autre ouvrage, très lisible, de Jean-Marie Pierlot, spécialiste de la communication d‘organisation : de manière très pédagogique, il montre également que l’on ne peut séparer indument l’humain de son contexte environnemental global ; par ailleurs les solutions ne peuvent être que collectives, dans les actions menées en groupe (associations, coopératives) ainsi que dans les mesures politiques adoptées [9]. Certes, dans le contexte sociopolitique que nous connaissons dans plusieurs pays, les défis paraissent plutôt ceux de la sécurité et de la défense militaire. Toutefois, on ne peut séparer les guerres actuelles des volontés d’accaparement des terres et d’expulsion des populations pour prendre le contrôle de zones pourtant occupées par des populations : les crimes contre l’humanité commis à Gaza et dans d’autres régions l’attestent suffisamment. Nous ne pouvons séparer les enjeux de paix de ceux de justice, de l’accès à la terre, à l’eau, au logement et à l’alimentation.
Une prochaine livraison permettra d’articuler davantage ces questions et de remettre en évidence celle qui reste pour moi un enjeu permanent : qu’avons-nous en commun, quels communs construisons-nous aujourd’hui ? Dans son ouvrage Dominique Méda montre de quelle manière ces questions ne peuvent être considérées comme des variables indépendantes, mais comme des domaines liés qui exigent des réponses collectives et des interactions entre plusieurs acteurs de la société civile.
Notes :
[1] V. Le Soir, 2 mai 2025. [2] Dominique MÉDA, Une société désirable. Comment prendre soin du monde. Paris, Flammarion et France Culture 2025. [3] V. nt. Dominique MÉDA, Isabelle FERRERAS et Julie BATTILANA, Manifeste Travail : démocratiser, démarchandiser, dépolluer, Le Seuil, 2020. V. également Dominique MÉDA, Isabelle CASSIERS et Kevin MARÉCHAL, Vers une société postcroissance : intégrer les défis écologiques, économiques et sociaux, Éditions de l’Aube, 2017. [4] Karl POLANYI, The Great Transformation, London Farrar a. Rinehart, 1944. V. La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard (1944), 1983. [5] F.A. HAYEK, The Pure Theory of Capital, London, Routledge&Kegan, 1941. [6] V. en particulier les travaux de Stéphane BEAUD et de François DUBET. Voir les travaux de Bernard DELVAUX, chercheur au GIRSEF à l’UCLouvain et ses analyses de l’institution scolaire. [7] D. MÉDA, 52-55. On parle des NEETS (ni dans l’emploi, ni en éducation ou en formation). Le psychologue conseiller général au FOREM et enseignant à l’ULB, Bernard VAN ASBROUCK, a pu parler de « sherwoodisation », par allusion à la forêt de Sherwood dans la légende de Robin des Bois. [8] Dominique MÉDA cite T. DEDEURWAERDERE, Les sciences du développement durable pour régler la transition vers une durabilité forte, Rapport au gouvernement belge fédéral, 2013. V. aussi O. DE SCHUTTER et T. DEDEURWAERDERE. (Éd.), L’État partenaire. Transition écologique et innovation citoyenne, Presses universitaires de Louvain, 2022, 325 p. [9] J.M. PIERLOT, Vivant ! Résistance et solidarité face au désordre climatique, Couleur livres 2025.Source : REVUE COMMUNE DU RÉSEAU PAVÉS N° 83



