Marcel Légaut, un éclaireur et un compagnon de route
François Cassingena-Trévedy – Propos recueillis par Serge Couderc.
Ancien élève de l’École Normale Supérieure, docteur en théologie et enseignant à l’Institut Catholique de Paris, auteur de nombreux ouvrages (son dernier livre publié en 2024 chez Albin Michel s’intitule « Paysan de Dieu ») au carrefour de la spiritualité, de la philosophie, de la théologie et de la poésie, Frère François Cassingena-Trévedy est moine bénédictin de l’Abbaye Saint-Martin de Ligugé (Congrégation de Solesmes). Il vit actuellement avec le statut d’« ermite » dans les hautes terres du Cantal. Ermite à vrai dire très « social » puisqu’il est quotidiennement engagé dans les tâches de la paysannerie locale, avec une existence très consciemment apparentée à celle d’un prêtre ouvrier. En 2020, il se plonge dans les écrits de Marcel Légaut. Son style ramassé, dense, puissant l’a tout de suite séduit ainsi que la profondeur et l’originalité de sa voie spirituelle. Voici ce qu’il dit à propos de sa découverte de cette voie spirituelle et de son avenir. Interview…
François, peux-tu nous dire comment tu as découvert Marcel Légaut et ses écrits ?
Frère François Cassingena-Trévedy : Je cherchais un éclaireur et un compagnon de route au milieu d’un immense changement, d’une immense mutation de mon paysage spirituel. Je cherchais quelqu’un, une lecture, un livre spirituel, car beaucoup de livres de spiritualité me tombaient des mains depuis longtemps parce qu’ils étaient inadéquats. Je n’avais pas oublié la figure de Marcel Légaut dont m’avait parlé une religieuse quand j’étais adolescent qui, quand elle venait à la maison, parlait souvent de Marcel Légaut. Et, par curiosité, pendant le temps du confinement, pendant le temps de ma révolution spirituelle, j’ai cherché, et je suis tombé sur quelques livres de Légaut que je me suis mis à dévorer. Et puis, suite à mes lettres pascales aux amis confinés [1], et aux contacts qu’elles ont générés, j’ai rencontré Serge Couderc. Tout de suite, nous avons parlé de Légaut et il m’a envoyé d’autres livres. Et là, le contact, la fraternité spirituelle, si j’ose dire, est apparu immédiatement. J’avais trouvé cet éclaireur et ce compagnon de route que je cherchais, moi-même étant à la recherche de mon humanité.
Quelles furent tes découvertes à la lecture de Marcel Légaut ?
Il m’est apparu trois choses importantes : d’abord, une fraternité d’origine intellectuelle avec Légaut. Il se trouve et ce n’est pas indifférent que nous sommes de la même fabrique, de la même école, l’École Normale Supérieure, certes lui scientifique et moi littéraire, mais tout de même, c’est une origine fraternelle avec tout ce qui demeure pour moi de cette origine et toute la distance aussi que j’ai prise. Deuxièmement, une ressemblance d’itinéraire avec ce chemin qu’a pris Légaut jusqu’à embrasser une vie rustique. Et troisièmement, il y a la concentration et l’ampleur du style de Légaut. Je sais que ce style en gêne beaucoup… Pour ma part, j’aime beaucoup ce style qui patiemment, avec exactitude, embrasse et essaie d’embrasser la réalité. Une phrase de Légaut, c’est quelque chose ! Il y a vraiment un « style Légaut ». Évidemment, c’est un style qui n’est plus le style comme on en fabrique aujourd’hui avec des phrases courtes. Il y a là une gravité, une beauté, une honnêteté, une fabrique très belle pour moi !
Pour toi, les écrits de Légaut ont-ils toujours une actualité ?
À la lecture des livres de Légaut, je me suis étonné : quand j’ai regardé la date des livres, je voyais des livres des années 1970-80, et pourtant, j’avais l’impression de lire des textes qui venaient d’être écrits et qui concernaient l’actualité et même l’actualité religieuse. Je m’étonnais devant la précocité et le caractère prophétique de cette pensée qui rencontrait mon questionnement spirituel, car, et c’est là, je crois l’essentiel, au-delà de l’institutionnel, au-delà du circonstanciel, le questionnement de Légaut va à des profondeurs proprement métaphysiques. Beaucoup remettent en question les fonctionnements institutionnels, l’entourage, les décors, mais peu vont aussi loin que Légaut, car Légaut va vraiment aux profondeurs métaphysiques. Il a la conscience qui s’impose à nous désormais comme elle s’est imposée à Teilhard de Chardin, il a la conscience de la majesté, de la rudesse et il ose même dire de la cruauté de l’univers, un univers qui nous dépasse, qui nous englobe. Comme il l’exprime bien, l’homme contemporain ne vit plus dans un cosmos, parfaitement donné, dont il serait le sommet, dont il serait le maître, mais il vit dans un monde dont les proportions sont vertigineuses et il est comme perdu. Je pense qu’à la racine de l’expérience de Légaut, il y a cette expérience pascalienne de l’homme perdu dans les espaces infinis, ce magistère des espaces infinis qui nous oblige à revoir nos représentations y compris nos représentations de Dieu. Et, pour moi, le fond de l’affaire, c’est la remise en question de Dieu même, d’une image de Dieu, d’un discours sur Dieu, de toute une théologie qui ne tient plus. Et Légaut, « l’homme qui est allé le plus loin » [2] en effet, est allé jusqu’à questionner ces profondeurs. C’est pour moi, comme cela a été pour lui, la foi elle-même qui est en question et qui éclate sous la pression des événements, sous la pression de la vie, sous la pression de l’histoire, sous la pression de l’univers dans son incontestable et redoutable majesté.
Comment, après la lecture de ses écrits, caractériserais-tu Marcel Légaut ?
Je dirais d’abord qu’il y a chez Légaut une honnêteté intellectuelle et existentielle avec la cohérence qui marche avec, car il ne suffit pas d’être honnête d’un point de vue intellectuel si l’existence ne suit pas. Or, chez Légaut, me semble-t-il, la pensée est en cohérence logique, imparable avec l’existence. Et cette cohérence est, je pense, une des grandes vertus qui a de l’avenir. Certes, la théologie traditionnelle a mis en vedette les quatre vertus cardinales, mais on peut aujourd’hui leur donner d’autres noms, en particulier, celui de cohérence, la cohérence entre le dire, le faire et le vivre.
Il y a ensuite chez Légaut une grande rigueur qui vient de sa formation, mais qui est davantage qu’une rigueur scientifique. Il y a chez lui quelque chose de solide, de rude même, une puissance de synthèse si bien que son gros-œuvre, en particulier L’homme à la recherche de son humanité [3], s’impose à nous – au moins à certains – comme une nouvelle somme théologique dans la manière dont se présente cet ouvrage avec certains passages, des préambules, des chapitres qui donnent déjà le contenu, certains passages en italiques, et tout cela indique des niveaux de lecture et invite à approfondir. Il y a là une véritable démarche théologique.
Ce qui me frappe également, c’est qu’il y a chez Légaut une piété – j’ose le mot – une piété pour Jésus. Piété dans le sens le plus noble, le plus profond, le plus affectif. On sent que Légaut, au cœur de son questionnement, n’a jamais lâché l’homme Jésus et que cet homme continue sans fin de le fasciner et l’on sent l’amitié profonde de Légaut pour cet homme. Par-delà les dévotions faciles, il y a quelque chose de très viril, de très fort dans ce lien de Légaut, tout au long de sa vie, à l’homme Jésus, quoiqu’il arrive !
Il y a aussi chez Légaut un sens du mystère, un sens de la transcendance. Pour beaucoup de ceux qui critiquent la foi chrétienne, il y a l’instinct de la table rase, destructrice, ironique, voltairienne, sarcastique : rien de tout cela chez Légaut ! Sa piété pour Jésus demeure et son sens de la transcendance d’un Dieu dont il ose dire qu’il ne sait pas et qu’il ne peut pas savoir qui il
est sinon à travers l’action, l’énergie qu’il sent en lui-même.
De plus, il y a donc chez Légaut ce que j’appellerais une contestation constructrice, non pas une contestation vandale comme il y a pu en avoir autour de mai 68. Légaut n’est pas un soixante-huitard dans le sens vulgaire du terme, si j’ose dire. Il s’inscrit comme contemporain de ce mouvement, mais également en marge et comme critique. Une contestation constructrice !
Il y a enfin chez Légaut une vie spirituelle très profonde à l’épreuve de la nuit et du doute, mais un doute inévitable : qui de nous ne peut douter ? Le doute, l’obscurité sont légitimes.
Finalement, qu’est-ce que tu apprécies chez Légaut ?
Ce que j’aime chez Légaut, c’est son sourire, son esprit de finesse, son esprit de finesse paysanne. Je dirais quand je regarde des photos de lui – je n’ai pas eu la chance de le connaître – je vois une espèce de transfiguration : ce scientifique, ce normalien qui lorsqu’on le regarde est devenu complètement un paysan du cru. Il y a là une transfiguration rustique et spirituelle qui atteste l’authenticité de la conversion existentielle que Marcel Légaut a réalisée et dont il dit lui-même à quel point elle est difficile, car il est difficile lorsque l’on vient de là d’où il vient de faire ce pas et de devenir semblable aux autres… Et c’est là un chemin d’incarnation, au fond, que Marcel Légaut a accompli et qui est le nôtre puisque cette incarnation réalisée en Jésus est notre propre chemin : chacun de nous est appelé à s’incarner et à devenir semblable aux hommes en toutes choses !
Et il y a aussi chez Légaut un grand courage, un courage qu’il a manifesté à différentes étapes de sa vie, en particulier, pendant la guerre, et cette expérience de la guerre a été pour lui décisive. Courage d’un choix radical ! Courage, je dirais aussi, de l’échec puisque ce qu’il a semé est resté au fond très humble, très humble dans sa propre famille, très humble autour de lui. Légaut n’a pas cherché la publicité, la réussite, mais, en bon paysan, en paysan honnête, il a simplement connu l’aventure du grain qui meurt et qui tombe en terre et qui porte beaucoup de fruits, dont nous sommes, anciens ou plus récents, en espérant que cette germination va continuer.
Ce qui me frappe chez Légaut, c’est également, bien sûr, la centralité, la dynamique, l’utopie eucharistique. La Cène, la célébration humble et communautaire de la Cène, est vraiment à l’horizon de tout le projet de Marcel Légaut. Et cela me touche beaucoup étant données mes réflexions personnelles sur l’eucharistie [4]. Je dis utopie parce que, bien sûr, pour arriver à cette célébration de la Cène telle que la projette Légaut, elle est à bien des égards, idéale et, c’est difficile de s’en approcher. Mais, quand je parle d’utopie, c’est dans un sens tout à fait noble, c’est un horizon eschatologique, je dirais. En tout cas, Légaut, « l’homme qui va le plus loin » est celui qui nous indique la meilleure direction.
Y-a-t-il un texte ou deux de Légaut que tu voudrais partager avec nous ?
Je crois qu’un des grands sommets de son œuvre, c’est le chapitre V de Devenir soi [5,] ce fameux « devenir soi » qui n’est pas du tout quelque chose de soft comme on peut en voir ou en entendre aujourd’hui. J’aime bien lire et relire la page 137 de ce chapitre :
« Dieu et l’homme. Deux mystères, chacun au coeur de l’autre, mais l’un, parce que c’est son mode d’être, “se donne en agissant” et ainsi s’accomplit, et l’autre, de par sa nature “accueille en s’y donnant” et ainsi par ce qu’il devient se reçoit, sans qu’en aucune manière on puisse parler d’antériorité et de postériorité entre le don de Dieu qui est appel et l’accueil de l’homme qui est réponse. Dieu, un dans la multiplicité et la diversité des modes du déploiement de son Acte, l’homme unifié à partir de son appropriation de la multitude et de la variété des contingences de son histoire ». Et puis, j’aime bien aussi ce qu’il dit de la prière, parce que Marcel Légaut est un homme de prière, une prière dont il a montré que l’homme ne cesse d’être créateur. Et j’aime bien ce passage écrit dans Intériorité et engagement [6] :
« Ce que l’homme sait faire, son métier, la manière dont il l’exerce sont ici plus importants que ce qu’il est en lui-même. Au contraire, l’œuvre créée porte d’une façon indélébile l’image de son auteur. Toutes les œuvres créées par l’homme, malgré leur diversité parfois, sont marquées par sa personnalité. L’histoire de l’activité créatrice d’un homme s’identifie fondamentalement avec son devenir spirituel. Ces œuvres sont en puissance sacrement de la présence de leur auteur. Inversement, c’est dans la mesure où l’on atteint cette présence qu’on se hisse au niveau exact où elles sont proprement créations et portent fécondité ». Je dois dire que cela, j’ai le sentiment de l’avoir vérifié dans ma propre vie.
Comment perçois-tu Marcel Légaut par rapport à l’Église ?
Je remarque la spécificité de Légaut au sein d’une pléiade, ce que j’appellerais une pléiade de la marginalité créatrice. Il y a toujours eu dans l’histoire du christianisme des latéraux qui sans cesser d’être à l’intérieur sont tout de même en marge, des marginalités créatrices. Notre temps nous a fourni et continue de nous fournir ces exemples de marginalités créatrices : je pense à Jean Sulivan, à Joseph Moingt, à Maurice Bellet, et plus près de nous, plus subtil, plus discret, moins connu peut-être, à Philippe Mac Leod. Autant de marginaux, dans le sens le plus sérieux du terme, une marginalité créatrice, non pas en dehors de l’Église, mais toujours au-dedans. Vous connaissez l’expression de Légaut : « L’Église, ma mère et man croix ». Personnellement, c’est ce que j’ai le sentiment de vivre depuis quelques années au moins : l’Église, ma mère et ma croix !
Je pense aussi à un théologien comme Hans Küng, évidemment tonitruant, très médiatisé, très puissant, avec lequel je me sens aussi des affinités. Par-delà la figure des théologiens très médiatisés, une figure comme celle de Légaut, le paysan dans l’ombre, a la modestie du grain qui est aussi extrêmement efficace et féconde pour nous. En tout cas, elle montre bien que l’Esprit est à l’œuvre pas toujours dans le sanctuaire, mais plus souvent peut-être dans les bas-côtés ou en ce fond de l’église où se tient le publicain, en ce fond de l’église où se tenait Légaut lui-même. Sans fracas, sans insolence, avec gravité, avec exactitude, avec modestie, modestie de son questionnement, car la foi modeste – j’aime bien ce mot de modeste – ne va pas sans une position modeste, une position existentielle. Chez Légaut, il y a à la fois la modestie de la foi et la modestie de la position existentielle. On ne peut pas professer une foi modeste si l’on a une vie dénuée de modestie. Et une vie humble appelle une foi modeste. Modeste pour la foi, cela veut dire qu’elle ne fait pas de chèque en blanc, qu’elle ne fait pas croire trop, qu’elle ne donne pas à croire étourdiment les représentations, ni les mythologies concernant l’origine de Jésus, concernant la résurrection, concernant ce que l’on appelle et ce qu’on a appelé les fins dernières. Légaut bénéficie, de son temps déjà, des progrès et des acquisitions de toute une exégèse. Légaut est à envisager dans le prolongement de ce que l’on a appelé la crise moderniste, cette crise qui, à mon avis, n’est pas finie et qui est en train de rebondir et dont je me sens partie prenante. Crise moderniste… vous savez combien ont souffert que ce soit le Père Lagrange, que ce soit Teilhard, que ce soit de Lubac, que ce soit Congar, tous ces soupçons, tous ces théologiens qui voulaient faire avancer les choses et qui se sont heurtés à des censures extrêmement dures. Légaut est dans le prolongement de cette crise moderniste.
Que nous dit, pour toi, Marcel Légaut sur l’être chrétien et sur son engagement comme paysan ?
Pour moi, être chrétien, c’est être à la fois critique et poète. Chez Légaut, je trouve qu’il y a ces deux attitudes : l’une critique et l’autre poétique. On pourrait penser que l’attitude critique est incompatible avec une attitude poétique. Et bien, pas du tout ! Je crois que chacun de nous est appelé à être à la fois critique – c’est normal que notre foi passe par l’épreuve critique – et en même temps poétique, j’entends une poétique de la vie elle-même, une poétique du rapport à l’écriture elle-même, ce que j’essaie moi-même de développer dans mes ouvrages intitulés Étincelles. Il y a donc deux versants possibles en nous qui ne sont pas incompatibles. Poète de la foi tout en vivant l’épreuve critique de la foi, à des degrés différents, suivant les âges. Je pense à Jaccottet, poète qui lui aussi a vécu certainement aux marges et une épreuve critique de la foi et dont la poésie nous parle tellement. Ce ne sont pas les officiels qui nous parlent, ce sont les poètes !
Par ailleurs, la vocation de Légaut comme paysan berger n’a rien de romantique, n’a rien de rêvé, n’a rien de baba cool. Retour austère, exigeant, en retrait. Anachorèse de Légaut – pour reprendre un mot traditionnel de la vie chrétienne dans le désert au IVe siècle – c’est-à-dire changer de lieu en montant. Une anachorèse féconde et créatrice non pas de négation, mais de fécondité. Au fond, le paysan Légaut a une vocation séminale : c’est un semeur et c’est une semence, car on ne peut pas être semeur si on n’est pas aussi semence ! On ne peut pas semer si l’on n’est pas semé ! Légaut, le paysan, est un semeur et une semence. En lui, dans son aventure, je vois la cohérence, la rencontre de l’aspect sociologique, de l’aspect économique, de l’aspect écologique, car Légaut est un écologiste de premier plan et prophétique, sans rien imposer, très réaliste. Légaut a su faire ce pas d’entrer dans ce monde paysan, ce qui n’était pas facile. Cohérence du plan sociologique, existentiel, économique, théologique, spirituel.
Comment vois-tu l’avenir de ce que Légaut a semé ?
Je m’interroge sur l’avenir de Légaut. Que vat-il devenir ? Nous en sommes d’une certaine manière tous responsables. Dans les circonstances présentes, quels jeunes s’intéressent à Légaut ? Combien se repaissent aujourd’hui de livres de spiritualité faciles, charismatiques, de seconde zone. Je pense aux prêtres à beaucoup de prêtres qui ne lisent pas, qui ne lisent plus ou qui lisent des sucreries. Alors que la lecture de Légaut serait tellement urgente, tellement tonique, tellement bénéfique. Il y a peut-être pour nous une responsabilité à continuer ce travail et à assurer la suite pour le faire connaître, pour l’indiquer, pour le recommander, pour que la direction manifestée par Légaut à la fois théologique, spirituelle, existentielle puisse heureusement tenter beaucoup de jeunes, de plus jeunes aujourd’hui face à la grande déroute des fausses certitudes, des faux témoins, des faux prophètes même si ce que Légaut propose ne débouche pas sur une réussite tonitruante, ne débouche pas sur une conquête. L’Église a voulu trop longtemps vivre sur le modèle de la conquête, d’un certain colonialisme, d’un certain triomphalisme, même aujourd’hui encore ! Heureusement, le pape François allait tout à fait aux antipodes de tout cela ce qui représente pour nous une immense espérance fraternelle. En tout cas, Légaut nous dit que l’avenir du christianisme – dont parle magnifiquement Joseph Moingt – cet avenir n’est pas dans une réussite mondaine, mais dans une condition humble, séminale, des petites choses. Il ne s’agit pas pour nous de conquérir le monde, mais d’être une présence, une humble présence comme celle du ressuscité lui-même qui n’est pas un conquérant, mais qui apparaît et qui disparaît comme une étincelle : « notre coeur n’était-il pas tout brûlant quand il nous expliquait les écritures ? ». Donc, condition humble au lieu d’une réussite, d’une conquête, d’une majorité. Peut-être que l’Église a vécu trop longtemps sur ce modèle mondain, en copiant le modèle mondain. C’est une autre voie qui est à trouver. Et justement, Légaut, dans la simplicité, dans l’exigence, de sa pensée et de sa vie nous indique ce chemin de l’avenir. Je souhaite vraiment personnellement que beaucoup – confortés, comme je l’ai moi-même été et comme je le suis toujours par la lecture de Légaut. Encore une fois, j’insiste sur la responsabilité que nous avons tous de faire connaître et puis, si possible, surtout de vivre – car c’est de vie qu’il s’agit – de vivre cette expérience de Marcel Légaut.
Notes :
[1]. Ces lettres ont été publiées en 2021 aux éditions Tallandier avec les titre et sous-titre : Chroniques du temps de peste. Donner un sens à ce que nous vivons. [2]. Expression d’Alexandre Grothendieck (1928-2014), mathématicien français, à propos de Légaut. [3]. Marcel Légaut, L’homme à la recherche de son humanité, Aubier-Montaigne, 1971. Ouvrage disponible sur le site de l’Association culturelle Marcel Légaut au lien : https://marcel-legaut.org/ [4]. Voir, en particulier, dans ses Chroniques du temps de peste, op. cit., la lettre intitulée De la fabrique du sacré à la révolution eucharistique. Quelques propos sur le retour à la messe, pp. 91-108. [5]. Marcel Légaut, Devenir soi et rechercher le sens de sa propre vie, Éditions du Cerf, 2006. [6]. Marcel Légaut, Intériorité et engagement, Aubier Montaigne, 1977, p. 123.Golias Hebdo n° 869 p.5




