Néointégralisme : comment les catholiques radicaux combattent la démocratie sous couvert de religion.
Interview par Steffen Zimmermann.
Ils méprisent le libéralisme et rêvent de régimes catholiques autoritaires : les néo-intégristes planifient la transformation antidémocratique de pays entiers. Dans une interview, le politologue James M. Patterson parle du mouvement, de son principal idéologue et de sa proximité avec le vice-président américain J. D. Vance.
Dans les débats sur les tendances conservatrices ou d’extrême droite dans l’Église et la politique, on parle souvent ces derniers temps du néo-intégrisme catholique comme d’un mouvement important au sein de cette scène. Mais qu’est-ce que le néo-intégrisme exactement ? Quelles sont les racines historiques et idéologiques de ce mouvement ? Quels sont ses objectifs politiques ? Et qui sont ses principaux représentants et modèles politiques ? Le politologue américain James M. Patterson, de l’université du Tennessee, explique tout cela dans une interview accordée à katholisch.de.

James M. Patterson est professeur associé en affaires publiques à l’université du Tennessee depuis juin 2025. Auparavant, il a occupé pendant six ans le poste de professeur associé en sciences politiques à l’université Ave Maria en Floride.
Professeur Patterson, lorsqu’on parle de tendances conservatrices de droite, voire d’extrême droite, au sein de l’Église catholique, le terme de néo-intégrisme revient souvent ces derniers temps. Que signifie ce terme ?
Ce terme désigne une théologie politique radicale qui vise à rétablir l’Église catholique comme autorité suprême sur l’ordre séculier. Les néo-intégristes exigent que l’Église soit responsable non seulement du salut des âmes, mais aussi du bien commun des États – et ils en déduisent le droit d’imposer des obligations aux gouvernements séculiers. Leur objectif est une société imprégnée de catholicisme, dans laquelle l’État promeut activement la « vraie foi ». Pour les néo-intégristes, la paix civile n’est possible que si tous les citoyens sont catholiques.
Cela semble assez théorique…
C’est vrai. Mais les principaux représentants du néo-intégrisme ont depuis longtemps rédigé des programmes politiques concrets. Dans leur livre « Integralism: A Manual of Political Philosophy », Alan Fimister et Thomas Crean écrivent par exemple qu’une communauté chrétienne doit exclure les non-baptisés de tous les domaines de la vie publique. Seuls les baptisés qui professent la foi catholique pourraient être des citoyens à part entière. Pour les personnes d’autres confessions, cela signifierait en pratique, entre autres, l’absence de participation politique et de liberté de mouvement. Au fond, cela reviendrait à un retour aux ghettos religieux du Moyen Âge. Même les chrétiens baptisés, tels que les protestants ou les orthodoxes, seraient concernés, car ils ne font pas partie de la communauté catholique.
Cela est difficilement compatible avec les valeurs fondamentales des démocraties modernes…
Exactement. Et ce n’est pas un hasard. Les néo-intégristes s’opposent délibérément aux principes des démocraties libérales. Des représentants tels que Patrick Deneen ou Chad Pecknold affirment que le libéralisme a rompu ses promesses, car il a éloigné les gens de la religion, de la famille et de la communauté. La liberté sans lien avec la vérité conduirait à une société d’isolement, de solitude et de désorientation. Contrairement à Fimister et Crean, Dennen et Pecknold ne réclament certes pas publiquement la discrimination des personnes d’autres confessions. Mais ils n’ont jamais non plus rejeté catégoriquement leurs positions.
« Le héros incontesté de nombreux néo-intégristes est Viktor Orbán. Le fait qu’il soit protestant ne les dérange guère ; ce qui compte, c’est sa politique : renforcement du pouvoir exécutif, promotion des familles traditionnelles, restriction de la liberté de la presse et de l’opposition. »
— Citation : James Patterson
Quelles sont les racines intellectuelles du néo-intégrisme ?
Le néo-intégrisme s’inscrit dans une longue tradition d’idées catholiques sur le pouvoir. Dès le Moyen Âge, les fidèles du pape affirmaient que celui-ci était au-dessus des souverains temporels, notamment en ce qui concernait la nomination des évêques. Au XIXe siècle, les ultramontains réclamaient une sorte de monopole papal dans les États catholiques, notamment en matière d’éducation, d’aide sociale et de vie publique. Le néo-intégrisme s’inscrit encore plus directement dans la lignée des réactionnaires catholiques du XIXe et du début du XXe siècle : Joseph de Maistre, Juan Donoso Cortés ou Charles Maurras sont encore cités aujourd’hui. Beaucoup de ces auteurs étaient des antisémites déclarés, des théoriciens du complot et des ennemis acharnés des mouvements démocratiques. Les néo-intégristes évitent certes ces chapitres sombres de leur histoire intellectuelle, mais les parallèles sont évidents.
Sur quels modèles historiques les néo-intégristes s’inspirent-ils concrètement ?
Il existe deux courants au sein du mouvement. L’un d’eux est celui que j’appelle les « antiquaires ». Ce groupe est principalement basé aux États-Unis, notamment autour de la petite université catholique Franciscan University à Steubenville. Leur modèle est la France médiévale sous Saint-Louis, une époque où l’Église et l’État étaient étroitement liés. Pour ce groupe, la bureaucratie moderne est le mal incarné. Son rêve est un retour à des modèles de pouvoir personnels et hiérarchiques, une sorte de féodalisme catholique. Le deuxième courant est beaucoup plus important sur le plan politique : c’est ce que j’appelle le « fascisme clérical ». Ses représentants admirent ouvertement les dictatures catholiques du XXe siècle, par exemple l’austrofascisme sous Engelbert Dollfuß, l’Espagne de Franco ou le Portugal de Salazar. Des auteurs tels qu’Adrian Vermeule, Gladden Pappin ou Nathan Pinkoski affirment que la démocratie libérale a échoué et que l’Occident a besoin d’un nouvel ordre post-libéral. Leur solution : un État fort, peu contrôlé, qui gouverne au nom de la foi catholique.
Quels sont les politiciens actuels qui servent de modèles aux néo-intégristes ?
Le héros incontesté de nombreux néo-intégristes est Viktor Orbán. Le fait qu’il soit protestant ne les dérange guère – ce qui compte, c’est sa politique : renforcement du pouvoir exécutif, promotion des familles traditionnelles, restriction de la liberté de la presse et de l’opposition. Des auteurs tels que Pappin, Pecknold ou Sohrab Ahmari le louent régulièrement. Les politiciens populistes de droite tels que Matteo Salvini en Italie ou Marion Maréchal en France trouvent également grâce à leurs yeux. L’attitude de certains néo-intégristes envers la République populaire de Chine est également particulièrement révélatrice. Adrian Vermeule, par exemple, admire le gouvernement chinois pour son utilisation efficace du pouvoir étatique. Ahmari a écrit un jour sur X qu’il avait « trouvé la paix » dans le fait que la Chine devienne la première puissance mondiale – car, selon lui, la loyauté familiale y existe encore. Mais l’allié politique le plus important des néo-intégristes est le vice-président américain J.D. Vance. Il évolue dans l’entourage direct de penseurs tels que Deneen, Vermeule et Pecknold. Vance se distingue régulièrement par des déclarations qui laissent transparaître un autoritarisme d’inspiration catholique. Il incarne une nouvelle droite aux États-Unis, qui ne pense plus de manière conservatrice classique, mais radicalement post-libérale.
Comment les néo-intégristes évaluent-ils l’état des démocraties occidentales ?
Pour eux, le libéralisme est mort. Ils affirment que les démocraties libérales n’ont été possibles que grâce à l’existence, autrefois, de familles fortes, de communautés locales et d’Églises vivantes. Mais le libéralisme lui-même aurait détruit ces fondements. Il ne resterait plus qu’une société individualiste, sans cohésion et avec peu d’enfants. C’est pourquoi un nouvel ordre doit voir le jour : une société imprégnée de catholicisme, avec des règles religieuses claires et une organisation autoritaire.
Quelle est l’ampleur du danger que représente le néo-intégrisme ?
Numériquement, le mouvement est petit, mais il est stratégiquement très dangereux. Son objectif n’est pas de remporter la majorité aux élections. Son objectif est d’occuper des postes clés dans la politique, l’administration, les universités et l’Église – de manière insidieuse, à long terme et systématique. Vermeule, par exemple, est professeur à la Harvard Law School, Deneen à la prestigieuse University Notre-Dame. De nombreux autres acteurs sont actifs dans les universités catholiques. Vermeule aime parler d’un « nouveau ralliement », en référence au pape Léon XIII qui, au XIXe siècle, appelait les catholiques de France à participer activement à la vie politique. Aujourd’hui, Vermeule entend par là une entrée ciblée dans les administrations, les ministères et les think tanks afin de transformer les États de l’intérieur. Il s’agit d’un plan à long terme, ce qui le rend d’autant plus dangereux.
Edmund Waldstein est un nom qui revient souvent dans le contexte du néo-intégrisme. Quel rôle joue ce père cistercien de l’abbaye autrichienne de Heiligenkreuz dans le mouvement ?
Waldstein a été la figure centrale de la création du mouvement. Sans lui, le néo-intégralisme n’existerait pas sous sa forme actuelle. Avec son projet en ligne « The Josias » et ses contributions dans les médias catholiques conservateurs, il est devenu une figure intellectuelle de premier plan. C’est lui qui a familiarisé des théologiens comme Vermeule ou des publicistes comme Ahmari avec les idées du néo-intégralisme. Aujourd’hui, Waldstein est moins présent sur la scène publique, mais son influence reste palpable. Ses textes ont particulièrement influencé de nombreux jeunes conservateurs aux États-Unis. Ses livres sont également toujours lus dans ces cercles.
« L’Église doit clairement nommer et condamner le néo-intégrisme. Le pape François l’a déjà fait en 2019, lorsqu’il a qualifié l’intégrisme de “peste”. »
— Citation : James Patterson
Selon les médias, Waldstein aurait également été une source d’inspiration pour J.D. Vance. Que savez-vous à ce sujet ?
Vance évoluait dans les mêmes forums de discussion en ligne que Waldstein et ses acolytes, il a découvert les idées du néo-intégrisme par l’intermédiaire de personnes telles que Vermeule et Pecknold. Dans les cercles conservateurs, c’est un secret de polichinelle que les collaborateurs de Vance se seraient penchés de manière intensive sur les textes de Waldstein. Il en résulte un réseau d’influence indirect mais clair. En bref, Waldstein est très important pour comprendre Vance, en particulier dans son évolution politique d’un conservateur modéré à un post-libéral proche de Trump.
En raison des reportages médiatiques sur le père Waldstein, l’université d’Innsbruck lui a récemment recommandé de ne pas soumettre sa thèse d’habilitation à l’université. Comment évaluez-vous cette décision ?
À mon avis, il est bon que les institutions fixent des limites claires dès le début. Plus on laisse libre cours à des mouvements tels que le néo-intégralisme, plus il devient difficile d’endiguer leurs idées. Je regrette personnellement pour Waldstein que les choses en soient arrivées là. En même temps, c’est pour lui l’occasion de se détacher de ces idéologies. Reste à voir s’il franchira le pas.
Comment l’Église catholique devrait-elle réagir au néo-intégrisme ?
L’Église doit clairement dénoncer et condamner le néo-intégrisme. Le pape François l’a déjà fait en 2019, lorsqu’il a qualifié l’intégrisme de « peste ». Les États démocratiques doivent également être vigilants. Interdire ces groupes pourrait toutefois s’avérer contre-productif, car cela les rendrait plus intéressants. Il est beaucoup plus important de dénoncer les promesses manipulatrices de cette idéologie : il ne s’agit pas de protéger la foi, mais d’une politique de pouvoir impitoyable sous couvert de religion.
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