Abbé Pierre : un nouveau rapport accable l’ex-icône
Bernadette Sauvaget (Témoignage Chrétien).

Un an après les premières révélations le concernant se font jour de nouvelles exactions de l’abbé Pierre, qui a longtemps incarné la lutte en faveur des plus démunis. Il aura fallu plus de dix-sept ans après sa mort pour que ses victimes prennent la parole.
Le quatrième rapport du cabinet Égaé – chargé par le mouvement Emmaüs de recueillir des témoignages –, publié le 10 juillet, porte à quarante-cinq le nombre de victimes identifiées. Parmi celles-ci figurent, à ce jour, une dizaine de personnes qui étaient mineures au moment des faits. Le nouveau rapport marque un tournant. Jusqu’à présent, les prédations sexuelles de l’abbé Pierre concernaient principalement des femmes majeures. En fait, le fondateur d’Emmaüs apparaît de plus en plus comme un pédocriminel avéré. En janvier dernier avait été révélé qu’un homme faisait état d’un viol subi à l’âge de 13 ans. Est-ce cela qui a libéré la parole d’autres victimes ? En tout cas, sur les douze nouveaux témoignages, sept concernent des mineurs. Une femme affirme notamment qu’elle et sa sœur ont subi, âgées respectivement de 11 ans et 15 ans, des agressions sexuelles et un viol dans une maison achetée pour Emmaüs. Le récit de ces violences pose la question redoutable d’une possible activité criminelle en réseau.
Après de longs mois de négociations, l’épiscopat français et le mouvement Emmaüs ont trouvé un accord pour mettre sur pied un dispositif spécial de réparations pour les victimes de l’abbé Pierre. Selon des informations internes à l’Église catholique, les contributions financières seront gérées par un double dispositif en fonction des périodes de l’histoire de l’abbé Pierre. C’est la Commission reconnaissance et réparation, présidée par l’ancien magistrat Antoine Garapon, qui accueillera les victimes mineures et majeures de l’abbé Pierre. Les trois dossiers déjà ouverts à l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation, qui concernent des mineurs, resteront à cette structure, créée par les évêques après le rapport Sauvé.
Un an après son ordination, l’abbé Pierre obtient, en 1939, de sortir de l’ordre des Capucins, où il a prononcé des vœux religieux solennels. À partir de cette date, il est incardiné dans le diocèse de Grenoble. Mais, dans les faits, il y reste peu de temps en fonction. En juillet 1942, il est nommé vicaire à la cathédrale de Grenoble, son dernier poste diocésain, qu’il occupe à peine pendant un an. Le futur abbé Pierre, malade, est, dit-il, recherché par la Gestapo. Il se cache d’abord à Lyon, puis à Paris, avant de gagner Alger en juin 1944. À la fin de la guerre, il entame une carrière politique. Mais, jusqu’à sa mort, l’abbé Pierre demeure incardiné dans le diocèse de Grenoble. Suite à son voyage aux États-Unis en 1955, séjour marqué par des incidents graves, une procédure canonique est ouverte au Saint-Office et transmise officiellement à l’épiscopat français. Pendant une quinzaine d’années, le fondateur d’Emmaüs est sous très haute surveillance des autorités ecclésiales, avec des mesures qui restreignent notamment ses pouvoirs sacerdotaux. Il a l’obligation de faire, en quelque sorte, superviser son agenda par le secrétaire général de l’épiscopat, auprès de qui il doit par exemple obtenir l’autorisation de se déplacer dans tel ou tel diocèse. Mais il va peu ou prou contourner ces restrictions en voyageant de plus en plus fréquemment à l’étranger.
Cette surveillance stricte de l’abbé Pierre mise en place à partir du milieu des années 1950 semble s’arrêter à compter des années 1970. Mais, d’après les témoignages reçus, les prédations sexuelles de l’abbé Pierre ne cessent pourtant pas. Elles paraissent même s’aggraver dans les années 1980. Pourquoi l’Église n’a-t-elle jamais envisagé une mesure de réduction à l’état laïc ? Il est très peu vraisemblable que la mémoire de la grande crise qui a conduit à l’internement de l’abbé Pierre dans une clinique suisse en 1958 ait disparu au sein de l’Église catholique. En France, à cette période, l’homme clé, qui gère le dossier, est Jean-Marie Villot, prélat français qui poursuivra une très belle carrière au Vatican, jusqu’à être Secrétaire d’État sous trois papes successifs, de 1969 à sa mort, en 1979.
De leur côté, les anciens dirigeants d’Emmaüs affirment toujours n’avoir pas eu connaissance de la gravité des prédations sexuelles. Est-ce crédible tant elles sont massives ? La sociologue Céline Béraud est à la tête d’une commission d’enquête dont les résultats sont attendus pour le début 2027. Celle-ci doit notamment éclaircir ce point : comment l’abbé Pierre a-t-il pu sévir aussi longtemps et aussi massivement ?
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