« L’esprit de Jésus, un art de vivre au monde, un humanisme inspiré »
C’est le thème de réflexion que la fédération Réseaux du Parvis a retenu pour sa prochaine Assemblée générale.
Nous proposons ici une contribution à partir d’une interview dans Golias Hebdo n°820 (accessible ici) d’André Sauge, auteur des deux ouvrages Enseignement de Jésus et De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme (éditions Golias), dont nous extrayons les passages suivants.

Golias : Qu’est-ce que les femmes et les hommes d’aujourd’hui peuvent trouver de vivant et d’universel dans la vie de Jésus de Nazareth ? Pourquoi cela vaut-il la peine de travailler son message et son projet plus que jamais ?
André Sauge : Je ne dirai pas « message », mais « enseignement » de Jésus. Ce que la lecture des seuls textes écrits en grec standard, dit aussi « grec de la koinè », langue véhiculaire du bassin méditerranéen de l’époque gréco-romaine, permet de comprendre, c’est que Jésus, dit de Nazareth, était né de père inconnu, mais dans une famille appartenant à la caste sacerdotale de Judée ; grâce probablement à un de ses grands-pères, il a suivi une formation à l’école d’un rabbi, peut-être thérapeute. Il est probable que son maître lui a parlé des maîtres de la sagesse grecque, et notamment de ceux que l’on appelle les Cyniques. Ce sont des philosophes qui se moquent des doctrines, préoccupés de dénoncer les travers humains et surtout les artifices qu’entraîne la vie en société par besoin de paraître. Or ce qui caractérise Jésus dans la tradition des Sages, c’est l’auditoire auquel il s’adressait, non pas une élite avertie des choses de la philosophie, mais la population que j’appelle des « besogneux », celle qui est vouée à l’obligation de satisfaire chaque jour à la demande des besoins vitaux, non seulement de leurs propres besoins, mais également celui, en Judée notamment, des lettrés, vivant de la dîme (la loi interdisait aux Lévites les travaux manuels).
Première leçon que nous pourrions retirer de l’enseignement de Jésus : c’est dans les lieux de leur vie et de leur travail qu’il importe d’instruire les « besogneux », c’est dans les quartiers des banlieues, par l’intermédiaire des mères, et des pères s’il en est de bonne volonté, qu’il importe d’instruire les enfants pour leur donner les outils – langage, écriture, lecture, calcul élémentaire, recul de l’histoire – qui leur permettent d’avoir une prise intellectuelle sur le monde dans lequel ils vivent et de le prendre en charge. Pour les enfants de ces milieux-là, l’école de la République est une colonie pénitentiaire, comme elle l’est encore dans le monde des paysans ou des artisans ruraux.
Seconde leçon : la concurrence, les rivalités, ramènent la norme des comportements humains à celle du monde animal. Or le fait que tout être humain, et c’est là le trait distinctif de l’humanité, dispose d’une langue, c’est-à-dire d’un langage reposant sur des signes à double niveau d’articulation – de sons entre eux et des assemblages de sons renvoyant à de l’immatériel, à de l’idéel, à du « sens » – ce fait-là introduit une coupure entre les êtres humains d’un côté, la nature et le monde animal de l’autre, et même entre les êtres humains eux-mêmes (les langues sont construites de telle sorte que ceux qui en usent, et ils le font pour communiquer, s’entendent, mais elles ne les solidarisent pas). En conséquence, les êtres humains sont condamnés à faire des choix, et notamment le choix de la solidarité ; la concurrence, la rivalité, est un choix, imposé, en raison de comportements dominants traditionnels, par les groupes détenteurs des pouvoirs qui, eux, ont intérêt à valoriser la rivalité puisque leur position sociale leur donne un avantage, sans cesse menacé, pensent-ils ; or ils disposent des moyens qui assurent leur triomphe. Après des penseurs grecs bien antérieurs à lui, mais lui était en prise directe avec la foule à laquelle il s’adressait, Jésus a expliqué de quelle façon il était possible de mettre en place des relations fondées sur la coopération et le partage (la redistribution des richesses) en promouvant un mode d’échange fondé sur la générosité et pas seulement sur l’équité (la réclame de l’égalité). Ce qui importe dans les échanges, c’est que celui qui « donne » (vend, remet, etc.) n’aliène pas la libre capacité de celui qui reçoit, d’abord de recevoir, ensuite de disposer librement de l’objet qu’il reçoit, enfin de répondre librement. Cette liberté de chacun des partenaires d’un échange, seule la générosité permet de l’entretenir. Dans l’organisation libérale de l’économie – fondée sur la concurrence – tous les travailleurs sont serfs.
On ne transformera pas les rapports à la nature et au monde animal sans transformer les rapports entre les êtres humains. Pour Jésus, et cela dans la tradition de l’ancien Israël (du temps des Juges, antérieur à l’institution d’une royauté), un monde sans dominant, sans roi (sans messie, sans figure sacralisée) – ce qui ne veut pas dire sans exercice d’un pouvoir strictement défini par des règles – un tel monde est possible. Et je pense que c’est possible, mais on ne peut y parvenir sans travailler inlassablement contre ceux qui ne peuvent faire valoir leur Moi sans en asservir d’autres. Je donne un autre élément, sans le discuter parce que cela impliquerait de longs développements : dans le monde humain, toute relation à l’autre, inconnu, étranger, est une relation potentiellement violente qu’aucune loi, aucun système de lois ne peut, et ne doit résoudre. On se heurte à l’étranger qui suscite une méfiance immédiate (pour les gens du peuple, les étrangers, ce sont ceux qui viennent d’ailleurs, pour les membres des divers establishments, potentiellement, les étrangers, ce sont les besogneux et les haillonneux). La violence ne doit pas être refoulée, elle doit être – une obligation qui relève d’un apprentissage de conduites et non de commandements de « la » loi – accueillie afin de la canaliser, puis traitée de différentes façons, ironisée, détournée, etc.
Qu’est-ce qui vous fascine autant chez le Maître de Nazareth ? Vous, un amoureux du monde de la culture grecque !
Il y a, dans l’histoire de l’humanité, tenons-nous-en à celle de l’Occident, qui est la nôtre, quelques figures admirables, pour moi, des figures de la civilisation grecque que j’ai un peu mieux étudiées que d’autres, Solon, Homère, Hésiode, oui, j’ose dire, Pisistrate, Clisthène, Pindare, Sophocle, Platon tout de même, Diogène et Cratès les Cyniques, puis Jésus de Nazareth, en effet, et je m’arrêterai à l’antiquité. Solon, Homère, Hésiode, Pisistrate, Clisthène l’Athénien ont été admirables en ce qu’ils ont œuvré, par le geste ou par le verbe, dans le sens de l’égale dignité de tous les individus à l’intérieur d’un espace civique. Certes, ils n’ont pas aboli le statut d’esclave, ils n’ont pas donné aux femmes la même place dans l’espace civique qu’aux hommes (aux mâles). Mais ils ont conduit les membres de l’aristocratie équestre à renoncer à une idéologie qui les élevait au-dessus du commun des mortels et ils ont œuvré pour la mise en place d’un espace civique où tout citoyen avait « voix au chapitre ». C’est théoriquement le cas, aujourd’hui en Europe, pratiquement ce ne l’est pas, et je ne crois pas que nous réaliserons cette possibilité par les réseaux sociaux tels qu’ils fonctionnent comme défouloirs à sanies bordés de panneaux publicitaires. Dans cet ensemble Jésus de Nazareth occupe tout de même une place à part : à la différence des écrivains que je viens d’évoquer, il n’a pas été seulement un maître à penser les relations humaines sur un plan universel, intégrant les femmes et les esclaves, et il est le seul dans l’antiquité judaïque gréco-romaine à l’avoir fait, il a été l’un des rares intellectuels, et c’est sans doute l’une des raisons qui ont conduit à lui accorder une place à part dans l’histoire de l’humanité, dont les conduites se sont pleinement accordées à ce qu’il préconisait. Et ça n’était tout de même pas très facile. Il maniait fort bien le paradoxe en même temps qu’il offrait un modèle paradoxal – et cela est un paradoxe – de comportement. Encore aujourd’hui, à qui tente de le prendre au mot, il se dérobe, non pour trouver un refuge dans la mauvaise foi, il le fait en pleine lumière. Ou si vous voulez : dans un éclat de rire. J’aime les éclats de rire de Jésus de Nazareth, ses pirouettes, ses pieds de nez à la réclame du désir de paraître (son exhibition, nu, sur une croix, en tant qu’esclave, peut-être en est-il un) : il a été un authentique cynique de ce point de vue là.
Pour une réponse un peu plus personnelle, j’oserai une confidence : durant mes années de formation universitaire à Lyon, durant lesquelles j’ai été, sur le plan intérieur, abandonné à moi-même dans une solitude profonde, ayant dû renoncer aux repères de mon éducation paysanne catholique, l’auteur de la parabole dite du « Fils prodigue » a été mon compagnon le plus proche. Pour nous qui ne spéculions pas sur sa nature, Jésus-Christ – puisque telle était son identité pour moi comme pour tous les chrétiens à cette époque-là – était, non le Fils de Dieu, mais la figure transitionnelle de l’ombre de Dieu qui, dès le moment de la crucifixion inique du juste, tournait le dos à l’humanité et se retirait, inexorablement avalé par un trou noir. Le Christ est en vérité celui qui nous a donné la force d’endurer l’absence de Dieu. Une fois devenus conscients de cette absence, il nous est possible de nous tourner vers l’autre, en tant que celui qui nous empêchera de tourner en rond dans la cage de notre Moi. Mieux vaut qu’il ne soit pas un double.
Source : Golias Hebdo n° 820, p. 14
On peut lire aussi : André Sauge : trois entretiens pour entrer dans sa quête de Jésus




Lire le commentaire de Jacques Musset :
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