Naissance du Christ en nous
Michel Leconte.

Aujourd’hui, parler de la naissance de Jésus, ce n’est plus raconter un prodige ancien ni demander à quiconque de suspendre son intelligence. C’est consentir à dire autrement ce que ces récits ont voulu dire dès l’origine : non pas comment Jésus est né, mais ce que sa venue signifie pour l’humain.
Nous savons que les Évangiles de Matthieu et de Luc ne sont pas des reportages, mais des confessions de foi mises en récit, et que les premières communautés chrétiennes — à commencer par Paul — ont cru sans rien dire d’une nativité miraculeuse. Ce silence n’est pas un oubli : il dit que l’essentiel n’est pas dans l’événement biologique, mais dans l’expérience spirituelle qu’un homme a rendue possible.
Nous proclamons donc que la naissance de Jésus ne parle pas de biologie divine, mais de gratuité : cet homme ne doit son autorité ni à une lignée sacrée, ni à une pureté morale, ni à une élection religieuse. Il est donné, non produit. Il surgit là où rien ne le préparait, hors du Temple, hors du pouvoir, hors des sécurités religieuses. Sa naissance dit que le sens ne vient pas d’en haut, mais qu’il se lève au ras de l’humain.
Nous disons que Noël n’est pas un récit surnaturel à défendre, mais une parole symbolique à entendre : Dieu ne s’impose pas, il advient dans la fragilité ; il ne s’exhibe pas, il se confie ; il ne règne pas, il naît. Et cette naissance n’est pas celle d’un être exceptionnel retranché de notre condition, mais celle d’un homme qui assume pleinement la nôtre pour l’ouvrir de l’intérieur.
Nous affirmons que naître, au sens où Jésus naît, ce n’est pas seulement venir au monde, mais entrer dans une liberté nouvelle : sortir de la peur, de la culpabilité, de la dette infinie envers Dieu ; découvrir que la relation au divin peut se vivre sous le signe de la confiance et non de la menace ; apprendre qu’une vie humaine juste est possible sans exclusion, sans sacrifice, sans violence sacralisée.
Nous proclamons que parler de Noël aujourd’hui, ce n’est pas renoncer au mystère, mais le déplacer : le mystère n’est pas dans la suspension des lois naturelles, il est dans cette expérience toujours considérable qu’un être humain puisse vivre et faire vivre autrement, qu’un rapport au monde, aux autres et à Dieu puisse être transfiguré sans miracle, simplement par une justesse de vie.
Nous disons enfin que la naissance de Jésus n’est pas derrière nous. Elle continue chaque fois qu’un homme ou une femme se relève de la culpabilité, refuse la fatalité de la violence, choisit la vie contre toutes les formes de mort intérieure. Noël n’est pas un souvenir à célébrer, ni un dogme à croire : c’est une naissance à faire advenir, encore et toujours, dans l’histoire humaine.
« Jésus pourrait naître mille fois à Bethléem, s’il ne naît en ton cœur, cela ne sert à rien ». Angelus Silesius (1624-1677)



