Les Lumières, le catholicisme, Vance, Cyrile et Léon XIV
Patrice Dunois-Canette.
L’institution catholique se présente par trop comme un édifice de pouvoir bâti par les clercs, une cathédrale de dogmes et de disciplines. Elle a figé depuis la Révolution, le catholicisme dans les répétitions et représentations qui l’éloignent d’être en mesure de pouvoir rappeler aux Lumières ses promesses et participer à la réforme engagée de ses ambitions et catégories. Elle s’est montrée et se montre profondément rétive à inscrire l’historicité de la démocratie libérale comme une réalité dans laquelle elle doit réinventer véritablement sa place.
L’institution a choisi depuis longtemps un mode de rapport extérieur avec une anthropologie sur laquelle s’est construit un projet politique et social émancipateur de l’individu et de la société. Elle s’est mise elle-même ainsi hors d’état de participer à une critique constructive et exigeante d’une modernité philosophique qui doit développer aujourd’hui, dans des enjeux nouveaux, une éthique fondée sur la dignité et la considération, une « attitude globale (qui) témoigne d’une certaine qualité de présence à soi aux autres, disposant ainsi le sujet à leur faire de la place et à prendre soin d’eux », pour citer Corine Pelluchon (Les Lumières à l’âge du vivant, Seuil 2021).
Cet édifice de pouvoir s’interdit ainsi, d’entrer dans le tour de table de ceux qui conçoivent les Lumières comme un éthos, une attitude, une posture ouverte aux défis nouveaux que portent les tragédies modernes, les volontés d’exister du monde non occidental, les rapports des sociétés humaines à leur environnement non humain, le creusement des inégalités, la tentation des verticalités et des désinformations théorisés en vue des conquêtes de pouvoir et des solutions aux maux du moment, mais aussi les nouvelles revendications et façons de vivre.
Cet édifice de pouvoir est fragilisé, déstabilisé par un monde qui veut librement penser son destin, choisir ses valeurs, fait des choix qui ne sont pas forcément d’institution.
Le catholicisme institutionnel doit comprendre qu’une autre histoire nouvelle a commencé depuis longtemps avec la naissance d’un homme libre, d’un sujet autonome et critique, et se poursuit.
Nos contemporains ne vivent plus sur un sol qui longtemps a construit le monde et sur lequel les clercs régnaient.
L’institution doit imaginer que sa théologie, son ecclésiologie, son droit… ses dogmes et ses disciplines ne sont pas immuables. Elle doit repenser son rapport au monde, sortir d’« une guerre civile » d’intensité variable réactivée il y a peu encore par Léon XIV quand le 9 janvier 2026, devant les ambassadeurs il déclare : « Il est douloureux de constater, en revanche, que, surtout en Occident, les espaces de véritable liberté d’expression se réduisent de plus en plus, tandis que se développe un nouveau langage à la saveur orwellienne qui, dans sa tentative d’être toujours plus inclusif, finit par exclure ceux qui ne se conforment pas aux idéologies qui l’animent ».
Le patriarche de Moscou Cyrille, caution religieuse de Poutine dans sa croisade contre l’Ukraine et l’Occident, Vance, Musk, influenceurs de Donald Trump et de leur credo néo-conservatisme construit sur une théocratie morale et spirituelle, le cardinal Sarah, gardien de vérités qu’il voudrait éternelles se réjouiront : « La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe, c’est la menace de l’intérieur : le recul de l’Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales… La liberté d’expression, je le crains, est en recul », « Nous n’admettons pas ce que l’Occident a en vue derrière le slogan de “droits de l’Homme”, et qui ne vise en réalité à rien d’autre qu’à la destruction de la morale humaine », « À travers l’Europe, la liberté d’expression, je le crains, est en retrait. Les Européens sont de moins en moins libres de dire ce qu’ils pensent »… À chacun d’attribuer ces paroles. Elles peuvent être tenues par l’un ou l’autre et réciproquement.
Léon XIV est l’héritier de Jean-Paul II et de Benoît XVI et d’un pape François virulent quand, dans les dernières années de son pontificat, il intervenait sur les mœurs, l’intime, la démocratie des mœurs… la laïcité. L’intervention de l’actuel pontife en août dernier devant des élus français du Val-de-Marne a pu passer inaperçue : difficile mission des élus devant les « dérives de toutes sortes que connaissent nos sociétés occidentales », « laïcité parfois mal comprise », qui rend difficile d’agir et de décider en cohérence avec sa foi »… Mais devant le corps diplomatique, Léon XIV a de fait manifesté de manière plus explicite encore qu’il s’inscrivait dans la tonalité conservatrice de ses prédécesseurs : défense de la conception catholique de la famille et, à travers elle, du « droit naturel » et de ce que Benoît XVI avait appelé en 2007 les « principes non-négociables » de la bioéthique catholique. Condamnation de la gestation pour autrui et de l’euthanasie. Condamnation, ici, dans le discours aux ambassadeurs de l’initiative citoyenne « Ma voix, mon choix », visant à garantir l’accessibilité à l’avortement dans toutes les régions d’Europe, et des législations adoptées ou en cours qui autorisent l’euthanasie et/ou le suicide assisté, comme celle actuellement en débat au Parlement français. Léon XIV est américain et semble partager la mésestime que son prédécesseur américain lui aussi avait de l’Europe, sans bien vouloir la comprendre ou la connaître, ni reconnaître le projet d’émancipation par l’établissement et la défense des libertés individuelles fondées sur la raison. Léon XIV n’est pas qu’un pape tchat GPT du discours édifiant et religieux quotidien sur lequel il n’y a rien à redire ou dire. Il a un discours « politique » confluent avec des discours qui prônent une verticalité nécessaire à un nouvel ordre du monde qui comme tout discours politique doit être soumis à l’examen, fût-ce-t-il tenu par un pape.
L’institution doit s’interroger, si elle veut jouer un rôle entraîneur, sur son entêtement plus ou moins affiché, à vouloir regarder modernité et christianisme comme naturellement antagonistes et persister à demeurer dans un face à face alternatif, l’un des deux bien sûr étant du côté d’un humanisme inhumain, de l’abandon et de la décadence, de la fin du monde.
Il faut sortir des fondamentalismes rampants et des injonctions à devoir vivre si l’on veut vivre une vie humaine sous le poids d’une loi naturelle qui de concept délaissé sous la poussée, notamment, des sciences humaines, et semble-t-il peu opératoire pour penser les questions de l’humanité de l’homme et des « invariants » qui constituent son identité propre, mais aussi les questions d’éthique sexuelle familiale, etc., a fait son retour. Retrouver un compagnonnage avec l’homme moderne confronté à des exigences nouvelles, prendre sa part à la refondation des Lumières, habitées par une posture critique et dans les horizons éthiques qu’elles ouvrent est un chemin à emprunter. Cette conversion peut redonner à l’institution une vitalité et une fécondité qui mal employées se perdent, lui permettre de substituer au magistère clérical, le « magistère » de l’Évangile, c’est-à-dire de la liberté et du courage, d’une foi qui travaille le monde, l’universalité des ambitions humanisantes sans céder à volonté de puissance.




