La liberté intérieure
Joseph PIRSON
Pour nourrir et approfondir la liberté intérieure : un ouvrage stimulant de Stéphane Machinal.

La Collection Sens et Conscience des Éditions Karthala dirigée par Robert Ageneau nous propose des ouvrages qui s’éloignent toujours des sentiers battus et du « prêt à penser », afin de nourrir une réflexion personnelle et des échanges en profondeur. J’ai relevé dans ces derniers mois un livre qui propose un itinéraire passionnant, celui de Stéphane Machinal. Je ne vais pas redoubler ici la préface de Jacques Musset qui énonce de manière très claire le chemin spirituel que l’auteur, « ni homme d’Église ni issu d’un parcours religieux institutionnel » s’efforce de vivre, en vérité, chaque jour.
Pour dissiper toute équivoque, vous ne trouverez dans ce livre ni les propos de quelque soixante-huitard attardé, d’un militant new Age, encore moins un rébarbatif traité philosophique. L’auteur nous présente un parcours exigeant, qui nourrit un questionnement et, en même temps, permet une liberté intérieure que nul ne peut ravir. Cet itinéraire ne se vit pas en solitaire : il se découvre par rapport à une fraternité très concrète.
Le livre se laisse découvrir tel le synopsis d’une pièce de théâtre. Au fil du récit, l’auteur donne en effet des précisions de lieux et livre des détails sur la posture et les déplacements opérés par les protagonistes au fil du récit. Il met en scène autour de Sander, qui est en quelque sorte son porte-parole, quatre amis de longue date, qu’il a rassemblés chez lui dans une atmosphère conviviale. Nous rencontrons Jules, bohème, toujours amateur d’échanges autour d’un verre. Paul-Éric, issu d’une famille de croyants, paraît assez crispé face à ce qu’il perçoit comme remises en question fondamentales. Fred apparaît de son côté comme l’entrepreneur sans cesse sur la brèche et l’esprit sceptique par rapport aux discours religieux. Lucie, la seule femme du groupe, intervient ensuite : c’est une littéraire, très critique dans ses remarques sur notre société occidentale qui opère une réduction de l’être humain à la sphère consumériste.
Les pages 51 à 64 de l’Acte 3 s’articulent autour d’un débat sur la question : « A-t-on besoin d’une religion ? » Il ne faut pas attendre ici une réponse définitive, si ce n’est l’invitation forte à abandonner l’idolâtrie et, de manière positive, à retrouver selon Sander un chemin d’intériorité, sans que celle-ci s’enferme dans un système, mais se vive quotidiennement dans un chemin toujours en cours. L’auteur castillan Antonio Machado aurait pu trouver place ici, avec sa fameuse phrase tirée des Champs de Castille : « Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant… » [1]
Six mois après une nouvelle rencontre permet à nouveau de relancer le questionnement prolongé à nouveau par Sander par la proposition de l’intériorité comme « notre terre natale, notre centre de gravité ».
Le dernier Acte s’intitule « Ça me fait peur le bonheur, c’est trop simple ». Une phrase clef est prononcée par Sander quand il propose : « La spiritualité s’intéresse à un au-delà de nous-mêmes, à un indicible, un intangible. En revanche la lecture que nous avons de cette expérience intérieure prend des formes diverses et variées, en fonction de notre individualité et de notre culture » (p.90).
Je ne m’étendrai pas ici sur l’impression d’échec émise par Sander à la fin de l’ouvrage quand il estime que les athées le prennent pour un bigot, les croyants pour un hérétique et les agnostiques pour un illuminé ; paradoxalement c’est Jules, le dilettante qui énonce la proposition finale : « Tous les grands arbres sont nés d’une petite graine », phrase qu’il attribue à Lao Tseu. C’est tout le sérieux de l’humour qui s’exprime ici, dans la proposition de tracer un chemin effectif en liberté.
Pas plus ici que dans d’autres ouvrages de la Collection Sens et Conscience on ne trouve une sorte de manuel à l’usage de bien-pensants post-théistes. Le questionnement est exprimé de manière directe : la construction sous forme d’échange entre personnes liées par l’amitié permet à la fois d’énoncer les questions, sans tomber dans la caricature. La lectrice ou le lecteur pourra y trouver trace de ses propres interrogations, critiques ou réticences.
L’intérêt particulier que j’ai retiré personnellement de cette lecture réside dans la capacité de Stéphane Machinal d’énoncer des propositions qui font sens dans un contexte sociétal bouleversé où les relations sociales risquent d’être atomisées ou cantonnées dans un entre-soi. Comme indiqué par ailleurs, le livre se prête au jeu théâtral et au débat plus large, déjà ouvert par les protagonistes dans les divers Actes de la pièce !
Une caractéristique importante de la Collection Sens et Conscience émerge à travers les différents ouvrages publiés : refuser à travers des propositions ouvertes les intégrismes, qu’ils soient religieux ou laïcards. Je retrouve des interrogations ouvertes dans le courant du XXe siècle par Simone Weil, Edith Hillesum. Dans le contexte chrétien, catholique en particulier, je pense bien entendu à Maurice Bellet ou à Ivone Gebara et, de manière plus proche encore, au sociologue allemand Hans Joas, et au sociologue et philosophe tchèque Thomas Halik [2]. Je reconnais également des accents d’entretiens passionnants avec un de mes professeurs de philosophie, Paul Ricœur sur le travail constant d’interprétation, de questionnement à mener, pour ne s’enfermer ni dans une morale corsetée d’interdits, ni dans la répétition de formules toutes faites.
[1] A. MACHADO, Campos de Castilla, 1912 : « Caminante, no hay camino. El camino se hace al andar » [2] Pour Maurice BELLET je pense en particulier à son ouvrage de 2008, Dieu, personne ne l’a jamais vu, aux éditions du Seuil. Philippe Liesse a présenté le dernier ouvrage de Thomas HALIK, L’après-midi du christianisme, dans la précédente livraison de notre bulletin, pages 30-33.Source : Source : Bulletin PAVÉS n° 85, p. 13




