Approfondir mon humanité pour rencontrer et suivre Jésus
Marie-François Thierry.
« Si chacun osait dire sa petite vérité de sa propre voix, alors beaucoup entendraient celle qui sommeille en leur cœur, la même et différente » (Jean Sullivan – « Devance tout adieu »)

J’ose donc dire moi aussi ma petite vérité… qui doit être lue comme le simple témoignage d’un cheminement personnel, sans portée générale ni autre prétention.
Depuis quelques millénaires l’humanité de l’Homme, malgré quelques turpitudes, s’est bien améliorée. Les Instances internationales – ONU notamment – font aussi beaucoup pour tenter d’éviter que les conflits entre pays et/ou entre ethnies ne se règlent par la guerre, toujours génératrice d’une spirale d’atrocités.
Toutefois, même si la barbarie recule globalement, des foyers réapparaissent périodiquement. L’actualité n’est pas avare de récits de massacres épouvantables, de viols, de tortures, de pillages, de droits humains piétinés. Inutile de les rappeler pour nous convaincre que l’espèce humaine n’a pas encore achevé son humanisation et qu’il reste beaucoup à faire.
Sur le plan individuel, on peut probablement en dire autant, chacun conservant au fond de lui-même des germes enkystés de violence, d’esprit de clan qui incline à se méfier de l’autre différent, voire à le rejeter. Un exemple : dans le journal « Le Monde » du 23 janvier 2014, il résulte d’un sondage que 79 % des Français estiment « qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres » !!!
Comment faire au moins société, à défaut de communauté, si la confiance a priori n’existe plus ?
Un autre sondage, plus récent, confirme le précédent, mais, heureusement et paradoxalement, les Français dans leur majorité disent également être attachés à la fraternité. Tout espoir n’est donc pas perdu et permet de croire en l’Homme. Ni les religions ni l’éducation civilisatrice n’ont définitivement éradiqué diverses attitudes et pratiques néfastes qui tirent leur origine probable dans ce qui reste en nous d’animalité. Si on n’y prend garde, elles réapparaissent à la moindre occasion. J’ai fait moi-même la triste expérience de la déshumanisation, la mienne et celles d’autres, pendant la guerre d’Algérie. Plongé dans une ambiance de violence et de non-respect de la personne, mes valeurs humanistes et chrétiennes que je croyais profondément enracinées se sont progressivement érodées et, pour certaines, ont été complètement bafouées. Revenu à la vie civile, je me suis demandé comment j’avais pu en arriver là. Ce qui m’a engagé à entamer un processus de réhumanisation, permanent et difficile, mais indispensable.
Être chrétien nous humanise-t-il automatiquement ?
On aimerait croire qu’il suffit d’adhérer à une religion, chrétienne entre autres, pour être véritablement humain. D’autant plus que l’humanisme occidental, sur lequel se fondent aujourd’hui des idéaux universellement reconnus, s’est largement inspiré du christianisme.
Encore faudrait-il que :
– notre adhésion ne soit pas superficielle, simple attachement culturel engendrant une bonne moralité, mais sans enracinement spirituel en profondeur
– notre christianisme repose sur une Foi fondée sur un attachement à la personne de Jésus et non seulement sur un mille-feuille de croyances issues du seul catéchisme de notre enfance ou se satisfaisant d’une routine cultuelle accompagnée de piété, mais quelquefois sans intériorité.
– notre Foi chrétienne soit accolée à un humanisme qui nous fonde en sens et nous anime en pratique et, pour cela, que soit enseigné simultanément, en particulier à l’occasion des cours de catéchisme, comment approfondir son humanité et comment devenir chrétien.
Certes apprendre le contenu des dogmes, du Message évangélique, de la Tradition – à condition de ne pas confondre concernant cette dernière, fidélité et répétition – est le socle incontournable de notre apprentissage de la vie chrétienne. Mais est-ce que cela suffit pour nous rendre ipso facto humains ?
Marcel LÉGAUT disait ; « Il est nécessaire d’être vigoureusement humain pour être chrétien »
On ne peut le soupçonner de n’avoir pas été un homme de Foi solidement construite, arrimée à la personne de Jésus. Je prends donc très au sérieux son exhortation. Et je ne crois pas le trahir en disant qu’il faisait de l’approfondissement de notre humanité un préalable, un indissociable travail à mener de pair avec l’affermissement de notre christianisme.
Yves BURDELOT dans son livre « Devenir Humain. La proposition chrétienne aujourd’hui », le disait sous une forme différente, mais qui allait dans le même sens.
À défaut, la seule adhésion à une religion risque de n’être qu’un verni qui peut, s’il est posé sur un fond friable, s’envoler à la moindre bourrasque. Le pire des exemples est celui du génocide rwandais perpétré par deux ethnies pourtant chrétiennes l’une et l’autre. Est-il nécessaire de rappeler que la France et l’Allemagne, nations bien chrétiennes elles aussi, se sont entretuées trois fois en moins d’un siècle ?
Pourquoi dois-je approfondir mon humanité ?
Pour trois raisons principales
La première raison est évidente
Qui que nous soyons, croyants ou non, nous avons à faire un travail permanent sur nous – même afin de n’être pas trop invivable pour notre entourage, pour que nous soyons acteurs d’un vivre ensemble correct et pour participer, même très modestement, à la construction d’un monde un peu moins inhumain (il n’y a pas de progrès collectif sans progrès individuel). Et pour cela nous avons à être des femmes et des hommes les plus « humains » possibles envers les personnes que la vie met sur notre chemin.
Qu’est-ce qu’être humain ?
Antoine de St Exupéry, dans « Terre des Hommes » disait, à propos de son ami Guillaumet qui avait fait preuve d’un courage et d’une responsabilité hors du commun à la suite du crash de son avion dans la Cordillère des Andes :
« Il fait partie des êtres larges qui acceptent de couvrir de larges horizons de leur feuillage. Être homme c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d‘une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde » …
Il y aurait d’autres propositions à ajouter, mais c’est déjà un bon programme.
Nous avons donc à entreprendre un travail permanent, d’abord en nous appropriant les valeurs de l’humanisme telles qu’elles se sont progressivement affinées en occident depuis 5 siècles. Certes il y a d’autres sagesses en ce monde.
Le Dalaï-Lama, à un chrétien qui lui demandait quelle était la meilleure religion, répondait : « celle qui vous rendra le plus humain ».
Alors comment faire ?
Pour répondre à cette question, je ne puis que faire part de ma propre démarche. Ce qui suit doit donc être lu comme un témoignage personnel, sans prétention, sans portée universelle, car c’est à chacun, en fonction de sa singularité et du constat de ses carences, de trouver sa voie.
Activer ma capacité de réflexion
Marcel LEGAUT (encore lui…) disait dans un de ses livres (Intériorité et engagement) :
« Pour cheminer vers son humanité, pour préparer en soi l’avènement de ses secrètes possibilités toujours plus ou moins inconnues de soi, la première étape est simple. Et pourtant elle n’est pas courante… c’est prendre la vie au sérieux. »
Et il insistait aussi sur la nécessité « d’être vivant et non seulement vécu… d’être présent à soi-même pour atteindre une véritable intériorité » (cf. : « Patience et passion d’un croyant »). Ce qui ne veut pas dire se regarder le nombril…
Il appartient à chacun, selon ce qu’il est appelé à être pour devenir lui-même, en portant un regard lucide sur ses propres faiblesses – avec toutefois un minimum de compassion, sinon comment comprendre celles des autres – d’activer sa conscience pour conduire son existence au lieu de se laisser entrainer passivement par ses pulsions ou par certaines valeurs négatives de ce temps.
Pour ma part, je tente ensuite d’avoir les préoccupations suivantes, à partir de mes points faibles à corriger :
Combattre la violence qui est encore tapie au fond de moi et qui, si je ne suis pas vigilant, ne manque pas de se manifester dans mes réactions et surtout dans mes jugements portés sur les autres. En particulier, en confondant la personne et ses actes, concernant notamment les tortionnaires en tous genres, ceux qui me paraissent mus par l’appât démesuré de l’argent sans se soucier des conséquences pour autrui et l’environnement, ainsi que tous les semeurs de haine – xénophobe ou homophobe -, les promoteurs de guerre. Je sais pourtant que cette violence à leur encontre ne fera pas avancer les choses, bien au contraire. Si j’ai le devoir de combattre leurs pratiques délétères, je n’ai pas à m’ériger juge des personnes qui les commettent. Vivre désarmé est nécessaire. Mais pas simple…
Sortir de mon esprit tribal, de clan qui m’incite à éviter la fréquentation, à refuser, quand c’est possible, le dialogue avec celui qui ne pense pas comme moi, qui est trop différent de moi dans son mode de vie ou dans ses attitudes. Ce qui, de fait, me conduit à le rejeter.
Et pourtant les différences sont porteuses de richesses
Qu’il me soit permis d’ajouter que je suis réservé quant on s’en tient à la seule tolérance envers l’autre dont je ne partage pas les opinions, laquelle m’interdit de l’agresser, mais qui ne m’engage pas à une véritable reconnaissance de son altérité et de sa singularité.
Maurice BELLET disait : « Si vous pensez, pensez dur… mais pratiquez l’hospitalité, c’est-à-dire reconnaissez qu’une pensée autre est aussi une pensée »
Avoir le souci d’autrui. Que l’autre soit aussi l’Autre pour moi.
Je ne pense pas nécessaire de développer ce que j’entends par là. Sauf à ajouter :
– être attentif à l’autre. Il y a plus d’actes manqués par inattention que par indifférence délibérée.
– « être contemplatif du mystère de Dieu en l’autre » comme le dit B.FEILLET
– m’engager communautairement (comme le définissait E. MOUNIER) selon mes capacités, pour faire « ma part » comme le colibri de la légende amérindienne.
Me défaire de mon instinct de propriétaire.
Certes ne pas me laisser mener par le désir d’accumuler argent, biens matériels entre autres. Mais aussi ne pas me « laisser posséder » par ce que je possède au point d’occuper tout mon esprit, de ne laisser aucune place à ce qui me sollicite de l’intérieur et de l’extérieur. Et aussi me dépouiller de ce qui m’encombre, qui demande à être élagué comme les branches d’un arbre qui ne produiront plus de fruit, pour que d’autres soient plus fortes et créatrices.
Et ne pas me croire le créateur exclusif, grâce à mon seul génie (sic), donc le propriétaire, de mes « découvertes » intellectuelles ou spirituelles, mais reconnaître bien humblement que je suis aussi inspiré par ceux qui m’ont précédé, éduqué et, aujourd’hui, par les échanges fraternels.
M.LEGAUT disait, à propos de l’action de Dieu en nous : « quelque chose qui est en moi, qui n’est pas que de moi, mais qui n’est pas sans moi», je peux appliquer ce constat à ce qui m’est inspiré pour me ramener à un peu d’humilité.
– Être respectueux de l’environnement, des animaux, soucieux de la préservation des ressources, ne pas me laisser entraîner sur la pente du mimétisme consumériste. La « Sobriété heureuse » de Pierre RABHI me semble être un bon guide.
La deuxième raison d’approfondir mon humanité est peut-être moins évidente de prime abord, mais est incontournable si je veux découvrir Jésus, entrer dans l’intelligence de ce qu’il a été, de ce qu’il a dit et fait.
Tenter de l’appréhender d’abord par sa dimension divine, dogmatique, est bien difficile, trop mystique. Par contre, le rechercher à partir de sa dimension humaine est à ma portée, à condition d’essayer d’arrimer ma propre humanité à la sienne. Distinguer son visage ne passe pas par des rites et des dogmes. S’efforcer de me mettre sur la même « longueur d’onde » que lui, en m’inspirant de son exceptionnelle humanité, est une porte d’entrée accessible pour le découvrir.
Comment « entrer dans l’intelligence de ce qu’il a été, a fait et dit », dans la compréhension de son extraordinaire humanité pour me mettre un peu dans son sillage ?
Pour ma part, pour y parvenir, je ne vois d’autre moyen qu’être « le plus vigoureusement humain possible ».
Certes, se nourrir des textes bibliques est de l’ordre de l’indispensable. Mais l’essentiel me parait être la Source elle-même.
Les Évangiles, les Actes des Apôtres, ont été rédigés, il y a vingt siècles, dans un style conditionné par l’univers mental des auteurs, dans un objectif de catéchèse de groupes de fidèles ciblés. Ce ne sont pas des interviews, en direct des faits et gestes de Jésus. Ils ont été, probablement, « interprétés », avec les meilleures intentions, par les théologiens et copistes des différentes époques. Ils ont engendré, comme le présente G. BESSIERE (L’arborescence infinie), de multiples déclinaisons théologiques, dogmatiques. Tout cela n’enlève rien à leur valeur, mais m’invite à les lire avec les lunettes de notre temps, à « réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible » comme le dit si justement J. MUSSET (« Être chrétien dans la modernité »).
Dans cette « arborescence infinie », je retiens principalement que Jésus plaçait l’Homme au centre de ses préoccupations, avant la Loi, qu’il était libre, qu’il était conduit par la compassion, le non-jugement, la non-exclusion. J’essaye de faire de ces attitudes mon cap personnel pour m’approcher de sa personne. En particulier en tentant de mettre en pratique : « Aimez-vous les uns les autres… j’avais faim et vous m’avez donné à manger… ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugés… », etc.
La troisième raison qui m’engage à approfondir mon humanité, tient dans la conviction que le Souffle, l’Esprit saint, est agissant en chacun.
Dans l’évangile de Jean (XIV -15-18 et 25-26), Jésus nous annonce la venue du Paraclet, du Saint-Esprit. Certes. Mais pour être accueilli, il faut qu’Il trouve en nous un espace disponible. Si, comme évoqué précédemment, je suis envahi par la violence, la méfiance envers l’autre différent, possédé par ce que je possède, préoccupé par le consumérisme, etc., il n’y aura plus aucun interstice pour laisser une petite place à ce qui monte en moi de l’intérieur. Ou qui me vient de l’extérieur,
M. RONDET SJ, et son livre « Laissez-vous guider par l’Esprit » m’ont permis de passer d’une croyance (pas très affirmée d’ailleurs…) dans le « Saint-Esprit » du catéchisme de mon enfance à une composante appropriée de ma Foi.

J’aime beaucoup ce passage du livre d’Éloi LECLERC « Sagesse d’un pauvre » :
« François avait repris ses méditations solitaires. Dans les petits sentiers sous les pins, la lumière vive du printemps s’atténuait et se faisait extrêmement douce. Il aimait venir s’y recueillir… Sa prière n’était point faite de formules. Il écoutait surtout. Il se contentait d’être là et de prêter attention… À travers les pins le vent soufflait doucement… Et François écoutait le vent lui parler. Le vent était devenu son grand ami… Pauvre entre les pauvres, il portait dans son dénuement les riches semences de la création. Il ne gardait rien pour lui. Il semait et il passait. Sans s’inquiéter où cela pouvait tomber, sans rien savoir du fruit de son travail… Il soufflait où il voulait, à l’image de l’Esprit du Seigneur, comme il est dit dans l’Écriture. »
Il y a beaucoup à méditer dans ce texte.
Le Souffle peut ouvrir mes yeux et mes oreilles à condition de me mettre à son écoute et pour cela ne pas être trop encombré.
À une dame qui lui demandait s’il réussissait à appliquer tout ce qu’il préconisait pour grandir humainement et spirituellement, Jean SULIVAN répondait :
« Hélas, non. Mais les mots me tirent en avant ».
J’espère qu’il en est de même pour moi…


