La guerre israélo-américaine en Iran et le « chaos constructeur »
Jean-Bernard Jolly (Administrateur de Chrétiens de la Méditerranée)

Le Moyen-Orient vient de basculer dans une guerre totale, menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Elle s’étend au Liban, visant le Hezbollah, proche de l’Iran chiite. Les représailles lancées par les forces iraniennes restent non négligeables et touchent plusieurs pays de la région. Il est impossible de savoir jusqu’où ira cette explosion de violence et quelles en seront les conséquences sur les peuples, d’abord de la région, et sans doute aussi bien au-delà.
Israël comme les États-Unis ont un long contentieux avec la République islamique d’Iran. Ce billet de Sylvain Gaillaud dans « L’œil de Réforme » (2 mars 2026) le rappelle de manière brève et précise. Il conclut sur la perspective d’un chaos qui n’est pas sans rappeler celui qui a été sciemment instauré en Irak, après l’invasion américaine de 2003.
LA GUERRE EN IRAN EXORCISE LES TRAUMATISMES AMÉRICAINS HÉRITÉS DE LA RÉVOLUTION ISLAMIQUE
En frappant massivement l’Iran le 28 février, Donald Trump a engagé les États-Unis dans une guerre ouverte contre un ennemi intime. Ce faisant, il s’est défait d’une promesse de campagne rejetant les engagements dans des « guerres étrangères » et s’est mis en porte-à-faux avec sa base électorale acquise aux principes de l’America First. C’est dire l’importance d’une décision dont les risques ont été mis en avant par les plus hautes autorités militaires américaines.
Menées de concert avec Israël, ces frappes ont conduit à l’exécution du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui a présidé aux destinées de l’Iran d’une main de fer depuis 1989, jusqu’à la répression sanglante des révoltes de cet hiver. Pour des États-Unis et un État hébreu voués aux gémonies par la République islamique depuis la révolution de 1979, ce moment qualifié d’historique a une portée cathartique.
Le « Grand Satan » américain venge un demi-siècle d’humiliations enracinées dans la prise d’otage du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran par des révolutionnaires islamistes entre 1979 et 1981. Le « Petit Satan » israélien venge une litanie de discours appelant, aux plus hauts sommets du régime islamique, à son éradication du Moyen-Orient.
Reste que la mort d’un tyran que peu regretteront n’est qu’une victoire à la Pyrrhus dans le jeu d’échecs auquel s’adonnent les États-Unis et l’Iran. Le président du deal s’est retrouvé pris au piège de la politique de pression maximale mise en œuvre depuis son premier mandat pour oblitérer le programme nucléaire, le programme balistique et la politique régionale de l’Iran. Le risque de la stratégie du chaos qu’il a fini par déployer à ce titre est de plonger la région dans un chaos stratégique dont la population iranienne promet de souffrir durablement.
Sylvain Gaillaud, docteur en histoire, spécialiste des relations entre les États-Unis et l’Iran (Rappelons que les opinions émises dans « L’œil de Réforme » n’engagent pas le périodique « Réforme », mais uniquement leurs auteurs.)
__________________________
Le terme employé là de « chaos stratégique », avec les conséquences qui en résultent sur les populations concernées, n’est pas l’indice d’une irrésolution ou d’une absence de perspective de la guerre israélo-américaine. Elle est plutôt le signe que les peuples arabes et musulmans sont de simples variables d’ajustement dans le projet sioniste du plus grand Israël et la vision états-unienne d’une suprématie mondiale. Plusieurs commentateurs ont déjà remarqué que les deux alliés n’ont pas nécessairement les mêmes objectifs politiques (1). Mais ils se retrouvent dans la vision d’un « chaos » étendu à l’ensemble du Proche-Orient comme gage de sécurité pour Israël et les bases militaires américaines. C’est une vision qui n’est pas propre à Donald Trump, et qui avait déjà été exposée lors de la guerre d’Irak par la Secrétaire d’État d’alors, Condoleezza Rice.
Un article de l’historienne Sandrine Mansour, publié dans les Actes de l’université d’hiver de CDM à Lyon (mars 2023), en fait une analyse qui éclaire aujourd’hui les perspectives de la guerre en Iran. Une déclaration de Condoleezza Rice, en 2006, présente « l’espoir de faire du Liban le point de tension permettant un “chaos constructeur”, c’est-à-dire une réorganisation des territoires et des populations. Au lendemain de sa déclaration, Israël lance une offensive sur le Liban. Ce rapport envisageait des guerres et de la violence dans toute la région (…). L’enjeu étant, pour les États-Unis, de redessiner la carte de la région à leur guise, c’est-à-dire : une reconnaissance d’Israël par les États arabes, la partition de l’Irak en trois régions, une coalition contre l’Iran et la Syrie… Force est de constater que tout s’est déroulé comme ce plan le prévoyait. » (2)
Dans le même article, Sandrine Mansour note :
« En 1917, au moment de la répartition territoriale entre la France et la Grande-Bretagne, le mouvement sioniste avait fait sa propre demande sur la Palestine, la Jordanie, une partie de la Syrie, le Liban et la moitié du Sinaï. » (3)
Il manque malheureusement la référence précise à cette prise de position de 1917. Ce qui est connu, pourtant, c’est qu’Israël n’a jamais défini ses frontières de manière formelle (4), ouvrant la voie à toutes les possibilités d’expansion territoriale vers l’Est. Ce projet global est aujourd’hui en voie de réalisation, avec l’annexion du Golan syrien reconnue par les États-Unis, le survol constant de la région par l’armée de l’air israélienne, frappant à discrétion au Liban et en Syrie, et la démarche d’annexion de l’ensemble de la Cisjordanie. L’entretien récent donné par l’ambassadeur américain en Israël Mike Huckabee en témoigne, affirmant le « droit biblique » d’Israël à régner de la mer au Fleuve, ce dernier étant, non pas le Jourdain, mais l’Euphrate. Ce qui répond en plus grand aux exigences alléguées en 1917. On sait que cette position n’a pas été endossée par le département d’État américain (5).
Sandrine Mansour développe ensuite son propos en analysant les « Trois enjeux majeurs », qui sont les piliers sur lesquels repose le « chaos constructeur » : l’eau, l’armement et l’énergie.
___________________
On sait les dommages catastrophiques que l’Irak a subis du fait de la stratégie du « chaos constructeur », dont il ne s’est toujours pas relevé après plus de 20 ans. Elle a permis, entre autres, l’essor de l’État islamique, Daesh, qui a pu y naître et y sévir, au prétexte de l’instauration de la démocratie. Les Iraniens ont des raisons d’être mécontents d’un régime qui reste en place au prix d’une répression sanglante, menée depuis janvier 2026. Ils auraient lieu aussi d’être inquiets de ce que la même stratégie présage pour leur avenir, sous le même prétexte trumpien de leur « apporter la liberté ».
Les réactions internationales montrent l’isolement de l’Iran. La Russie montre encore que sa guerre en Ukraine l’a durablement privée d’influence réelle au Moyen-Orient. La réaction de la Chine est à suivre de plus près, dans la mesure où elle est la première acheteuse du pétrole iranien.
Notes :
(1) Voir par exemple l’article de Charlie Deume et Alain Guillemoles paru dans le quotidien La Croix le 3 mars 2026 : « Guerre en Iran, la grande incertitude stratégique de Trump et Netanyahou »
(2) La paix au Moyen-Orient : quelles implications des chrétiens ? Actes de l’université d’hiver, Lyon, 17-19 mars 2023, Rémy Caucanas (dir.), Chrétiens de la Méditerranée. Publications de Chemins de Dialogue, Marseille, 2024, p. 149.
(3) Ibid. p. 150.
(4) C’est le thème d’ensemble de l’ouvrage de l’historien israélien Shlomo Sand, Comment la terre d’Israël fut inventée, éditions Flammarion/Champs, 2012, 365 pages. Une thèse de droit international a été entièrement consacrée à la question de la définition des frontières d’Israël, soutenue à l’université de Nancy 2 en 2010 : Sylvain Thiébaut, « La définition des frontières de l’État d’Israël dans le cadre du processus de paix au Proche-Orient ». Droit. Université Nancy 2, 2010.
(5) Voir, par exemple, l’article Israël « du Nil à l’Euphrate » : Washington rassure les capitales arabes après les propos de Mike Huckabee, publié sur le site i24News le 24 février 2026 et citant le média en ligne Politico. « Le département d’État a indiqué que les propos de l’ambassadeur relevaient de ses opinions personnelles et ne traduisaient aucun changement de la politique américaine ».



