Découverte d’une histoire longtemps enfouie
Michel Gigand et Jean-Marie Peynard – Propos recueillis par Christan Terras.

Michel et Jean-Marie, l’interview que vous nous avez accordée précédemment (voir Golias hebdo n°900 ou ici) mérite d’être prolongée. Ainsi vous affirmez que le monde actuel ne serait pas devenu ce qu’il est, s’il n’y avait pas eu un changement de cap dans le chrestianisme transformé en christianisme à la fin du premier siècle et cela s’est poursuivi dans les siècles suivants jusqu’à maintenant. Pouvez-vous apporter davantage d’explications ?
Ce n’est pas une mince transformation que celle qui a eu lieu dans le bassin méditerranéen à ce moment de l’histoire. L’enseignement de Jésus de Nazareth, transmis par ses premiers disciples par l’intermédiaire de deux recueils des années 30, va être défiguré pour être progressivement remplacé par ce qui s’appellera le christianisme, un système, une religion contraire aux volontés tant du Maître que de ses premiers disciples.
Mais là vous parlez de réalités qui concernent des divisions entre courants judéo-chrétiens au premier siècle. Et vous dites en même temps que cela nous concerne tous aujourd’hui, quelle que soit notre croyance ou notre incroyance, et vous parlez beaucoup de changement de cap interne à la réalité chrétienne de l’époque. Comment des personnes qui ne se reconnaissent pas dans la foi chrétienne peuvent-elles se sentir concernées aujourd’hui ?
Vous n’êtes pas sans constater que nous baignons tous en France et dans bien d’autres pays dans une culture et un imaginaire social judéo-chrétiens. Dans les têtes des incroyants comme dans celles des croyants sont imprégnées des références qui nous viennent de choix faits par la chrétienté. Les exemples sont si nombreux qu’il est impossible ici d’en faire l’inventaire. Ainsi, prenez le calendrier, même si ça commence un peu à bouger, presque toutes les fêtes qui permettent d’avoir des jours fériés sont liées à la religion. Si vous regardez les positions morales, éthiques, elles sont encore fortement marquées par la religion catholique : avortement, mariage, sexualité, homosexualité, etc. Et combien de nos réflexes sont conditionnés par la formation initiale reçue ! Tant de choses demeurent imprimées malgré nous dans notre inconscient.
Et vous pensez que tout cela nous vient d’un tournant qui s‘est passé à partir de la fin du premier siècle. Expliquez-nous quelle nouvelle orientation vont mettre en place ces christiens qui ont pris le pouvoir dans les assemblées chrestiennes.
Ils vont imposer au fil du temps leur propre conception de ce qui est bon à leurs yeux pour l’humanité. Et progressivement ils vont pouvoir le faire avec le soutien des pouvoirs politiques. Il ne faut jamais oublier que nous sommes dans l’Antiquité (attention à ne pas raisonner comme nous pouvons le faire aujourd’hui). En leur temps, les deux seules religions reconnues par le pouvoir romain sont la religion de l’empereur et la religion juive. Ce qui veut dire que les assemblées nazaréennes prises en main par des sadocites et des esséniens vont s’orienter dans une direction contraire à celle des nazaréens, des chrestiens.
Qu’est-ce qui dans le christianisme naissant est contraire aux enseignements de Jésus de Nazareth transmis dans les deux recueils de bases ?
Répondre à votre question nécessiterait un long développement. Retenons quand même quelques aspects qui sont suffisamment éclairants pour comprendre que ce qu’ils mettent en place est tout à fait contraire aux volontés et de Jésus de Nazareth et de ses premiers disciples. Ainsi ils vont faire de Jésus quelqu’un de si important qu’ils vont en faire le fils unique de Dieu ; ils vont en faire un christ qui meurt sur la croix pour racheter les péchés des humains ; ils vont structurer leurs assemblées en donnant tout pouvoir aux évêques bien sûr et aux clercs en écartant les femmes ; ils vont instituer des rites, en premier baptême et eucharistie, qui seront suivis des autres sacrements. Rien de tout cela ne correspond aux pratiques des quelque soixante années qui ont suivi l’assassinat de Jésus de Nazareth.
Quelle a été la cause de sa mort en avril 30 ? S’est-il sacrifié, comme il est dit, pour racheter les péchés des humains ? Qu’est-ce qui a permis qu’il y ait une telle suite à son aventure ?
Le court temps de moins de deux ans où Jésus le Nazaréen a entraîné des femmes et des hommes à sa suite est déterminant, d’où l’importance d’avoir la connaissance des recueils de ce qu’il a dit et fait. En permanence il a pris parti pour les nécessiteux, les opprimés, les exclus, les moins que rien, les pauvres, en fait pour la quasi-totalité de son peuple qui était sous le joug de la loi de Moïse et de ses 613 prescriptions. Il ne supportait pas que le peuple soit méprisé par l’élite de la religion juive, celle du temple de Jérusalem en particulier. Ayant le soutien du peuple, il avait projeté de faire un coup au temple, mais les autorités juives l’ont arrêté et, contrairement aux habitudes, pour empêcher la présence du peuple qui n’aurait pas laissé faire, c’est de nuit qu’ils vont l’arrêter et décider de le livrer au préfet romain pour l’obliger à leur livrer pour qu’ils l’assassinent.
Vous pensez que son enseignement et ses actes étaient tels qu’ils vont pousser des disciples courageux à poursuivre ?
Ils ont dû naturellement être vigilants, mais tout ce qu’ils avaient reçu était pour eux si important qu’ils allaient mettre tout en œuvre pour poursuivre. Leur combat acharné avec le soutien du peuple était déterminant pour la libération de leur peuple. Ils étaient convaincus qu’ils ne pouvaient rien lâcher. Et pour les motiver en permanence, la présence des deux recueils leur était indispensable. L’entreprise des christiens pour enfouir les sources nazaréennes va conduire à défigurer le message. Des auteurs (Moingt, Kérimel, Burdelot, Froidure, Mori…) que nous citons dans le livre nous ont permis de savoir qu’il y a eu un changement de cap, une rupture. André Sauge, spécialiste du grec ancien, par ses travaux de recherche a conclu à l’existence de deux recueils à la mort de Jésus. C’est aussi Alexandre Faivre, que nous avions eu en formation, qui nous avait expliqué le sens du mot « chrestos » dans les années 40, à savoir « utile et serviable ».
Le sous-titre de votre livre c’est « revenir avant le tournant qui a défiguré le chrestianisme ». Immense chantier ! Déjà il y a du boulot à faire comprendre tout ce qui s’est passé et pourquoi ce changement de direction a été contraire au projet des adeptes de la Voie, comme se nommaient les premiers disciples. Pouvez-vous nous en dire plus sur les changements que vous attendez ?
Vous avez raison de dire que c’est un chantier colossal. Guy de Longeaux, que nous citons, parle d’une évolution qui va demander beaucoup de temps. Surtout que notre volonté est bien de revenir avant les déformations mises en place par les christiens, et retrouver le message fondamental des chrestiens à la suite de l’humain Jésus de Nazareth. Pour répondre à votre question à laquelle nous apportons des propositions dans les derniers chapitres de notre livre impossibles à résumer dans cet interview, nous allons surtout pointer le positif auquel nous tenons. Il est important pour nous de continuer à faire mémoire du Nazaréen, au cours de repas qui n’ont rien à voir avec une messe ou un rite sacré. Il est important de former des petits groupes, des petites équipes de chrestiens qui partagent leurs convictions et analysent en permanence leur vie en tous domaines à la lumière des enseignements du Nazaréen. Ces deux choix-là, nous y sommes très attachés, mais d’autres propositions seront à faire. D’ailleurs nous n’avons pas voulu de conclusion définitive à notre livre, nous avons écrit « Pour clore provisoirement ».
La première tâche, vu l’ampleur de ce qu’il y a à mettre en œuvre, n’est-elle pas de se donner les moyens de faire connaître aux gens la rupture entre chrestianisme et christianisme, revenir au projet du Nazaréen et de ses disciples ?
Tout à fait. Notre objectif, c’est de permettre de faire connaître le Jésus historique et ce qui a passionné les disciples qui l’ont suivi y compris après sa mort. Il fallait qu’ils soient accrochés pour ne pas l’abandonner vu tous les vents contraires qu’il y avait pour les décourager. S’ils ont persisté, c’est parce que le combat de libération en valait le coup. Nos ancêtres chrestiens tenaient bon parce que conscients de lutter pour une juste cause. Nos ancêtres militants en classe ouvrière se battaient aussi pour une juste cause. Nous devons tenir bon à la suite des uns et des autres.
Source : Golias Hebdo n°904, p. 15



