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L’encyclique disparue
Home Faire église autrement L’encyclique disparue
Faire église autrement
By Lucienne Gouguenheim25 avril 20260 Comments

L’encyclique disparue

Michel Levine.

En 1937, le pape Pie XI, alarmé par la montée en puissance de l’Allemagne hitlérienne et la diffusion de ses thèses racistes et antisémites en Europe, publie l’encyclique Mit brennender Sorge (« avec une brûlante inquiétude ») qui dénonce ces menaces pesant sur le monde. Sa mise en garde est formulée avec une certaine prudence – ainsi, le souverain pontife ne s’oppose-t-il pas frontalement aux mesures antisémites hitlériennes, dont on sait par ailleurs qu’elles sont admises et même parfois justifiées au sein même du Vatican par certaines congrégations, comme celle des Jésuites [1].

Le 14 juillet 1938, un manifeste non signé intitulé « Le fascisme et le problème de la race » parait dans le quotidien romain Il giorrnale d’Italia pour être repris dans les premiers numéros de la revue raciste la difesa della raza « (la défense de la race »). Ce texte présenté comme le travail d’un groupe d’universitaires, aurait été en réalité rédigé presque exclusivement par Mussolini lui-même [2]. On y affirme l’appartenance des Italiens à la « race aryenne » et la nécessité de mener une politique antisémite, spectaculaire revirement du régime qui servira d’argument de référence aux lois mussoliniennes promulguées à l’automne 1938 excluant les Juifs de la vie publique, professionnelle et sociale.

Profondément préoccupé par ces évènements, Pie XI envisage de rédiger une nouvelle encyclique, portant également condamnation du racisme et de l’antisémitisme, mais cette fois de façon plus explicite et doctrinalement mieux structurée. Lors d’une audience privée avec John LaFarge, un jésuite américain engagé dans une lutte frontale contre la ségrégation des noirs aux États-Unis, il lui demande de rédiger le texte de cette encyclique en lui faisant cette recommandation : « Dites simplement ce que vous diriez si vous étiez pape vous-même ».

Pour effectuer son travail, LaFarge fait appel à deux autres jésuites, Gustav Gundlac et Gustave Desbuquois. Le premier est un éminent théologien allemand connu du pape, car il a participé à la rédaction de son encyclique Quadragesimo anno [3]. Antinazi convaincu, il possède de par sa nationalité une expertise très documentée sur le sujet. Le second, Gustave Desbuquois, un Français, animateur de l’Action populaire (mouvement de réflexion sociale catholique) sera très compétent pour traiter du volet social de l’encyclique. 

Les trois hommes entreprennent leurs travaux dans le plus grand secret – indispensable à ce genre d’entreprise – mais aussi parce que Gundlach vit lui-même sous la menace du régime nazi. C’est à Paris, au siège de la revue jésuite Études, que le texte est rédigé au cours de l’été 1938, alors que le monde bruisse des rumeurs de guerre. Malgré les précautions prises, la présence de Gundlach dans la capitale est dénoncée à Berlin par un familier des cercles du Vatican, Il est averti qu’il sera arrêté par les autorités nazies s’il retourne dans son pays.

Fin septembre 1938, LaFarge se rend à Rome pour remettre trois versions du projet rédigées en français, en anglais et en allemand. Il se trouve qu’il ne les donne pas directement au Saint-Père, mais au Général des jésuites Vlodimir Ledóchowski.

Considérant leur mission terminée, les trois rédacteurs se séparent et reprennent leurs activités habituelles. LaFarge repart poursuivre son combat contre la ségrégation aux États-Unis, Gundlach se consacre à son enseignement de la doctrine sociale de l’Église et Desbuquois continue d’exercer un rôle actif dans le catholicisme social français. Liés par leur un vœu de silence, les trois auteurs attendent sereinement la promulgation de l’encyclique.

Pie XI décède le 10 février 1939, sans que son encyclique ait été publiée. 

Que s’est-il passé ? Selon certaines rumeurs, Vladimir Ledóchowski, le Général des Jésuites, serait intervenu pour retarder la transmission du projet au souverain pontife. Alors à la tête de l’Institut biblique pontifical(Pontificium Institutum Biblicum) [4], Ledóchowski, obsédé par la menace communiste, est réticent à toute rupture avec le IIIe Reich, considérant que malgré ses excès, ce régime se comporte en défenseur de la chrétienté. Ainsi, deux ans auparavant, lorsqu’un article critique du fascisme est paru dans la revue jésuite américaine America, il a exigé le renvoi immédiat de son auteur pour le remplacer par un partisan déclaré du régime mussolinien. La lecture du projet d’encyclique, critiquant plus ouvertement le nazisme, a dû lui faire craindre d’entrainer une crise ouverte avec les pouvoirs politiques de Rome et de Berlin, d’où son peu d’empressement à le transmettre au souverain pontife. Peut-être a-t-il agi avec l’accord de Mgr Pacelli, à l’époque secrétaire d’État du Vatican. Agir avec prudence et dans l’intérêt exclusif du monde des croyants, telle sera la pensée dominante qui guidera l’action de Mgr Pacelli, devenu pape sous le nom de Pie XII. Tout au long de la Seconde Guerre mondiale, usant de ses précieux talents de diplomate, le chef de l’Église catholique prendra soin de ne jamais s’opposer frontalement aux puissances de l’Axe, les considérant lui aussi comme de précieux remparts face au communisme athée. Tenir cette conduite, considérée comme essentielle, le conduire à fermer pudiquement les yeux sur les crimes et les souffrances qui en seront le prix. Au Saint-Siège, nul ne semble particulièrement se soucier de la disparition du projet d’encyclique.

Il faudra attendre 1967 pour qu’on en entende parler à nouveau. Un séminariste jésuite, Thomas Breslin, en cataloguant les papiers de John LaFarge, trouve des microfilms d’une partie du texte. Il les transmet au Woodstock College de Manhattan où ils vont encore dormir cinq ans avant qu’en 1972, Jim Castelli, un journaliste du National Catholic Reporter, les découvre et publie un article les concernant. Commentant le texte des microfilms, il suggère que Ledóchowski aurait discrètement retardé la transmission du projet au pape. L’article suscite un grand intérêt et des chercheurs demandent au journal de pouvoir en étudier les sources. Curieusement, les microfilms sont alors introuvables : la rédaction du National Catholic Reporter répond qu’elle n’a aucun microfilm en sa possession. C’est une réponse semblable que donne le père Lamalle, responsable à Rome des archives générales de la Compagnie de Jésus, quand on lui adresse des demandes de renseignements.

Officiellement, ce texte n’existe donc pas, mais des témoignages viennent affirmer sa réalité. Des fragments en circulent dans quelques réseaux discrets où on s’emploie à le reconstituer. Un jésuite néerlandais, Johannes Nota, parvient à se procurer une pièce précieuse : un fragment de la version anglaise, d’une quinzaine de pages, traitant spécifiquement de la question de l’antisémitisme. Néanmoins, la connaissance de Humani Generis Unitas demeure encore lacunaire, fragmentée, partagée entre plusieurs chercheurs isolés.

Enfin, deux chercheurs interviennent de façon efficace et définitive dans ce travail. Georges Passelecq, moine bénédictin de l’abbaye de Maredsous, en Belgique, est un ancien résistant et déporté. Bernard Suchecky un historien juif. Patiemment, les deux hommes affrontent pesanteurs et silences afin de reconstituer les pièces du puzzle. En combinant les fragments obtenus par différents canaux – les papiers LaFarge, les témoignages de jésuites survivants et certaines recherches individuelles – ils parviennent à reconstituer le texte intégral du projet. Les résultats de leur travail sont publiés en 1995 aux éditions La Découverte [5].

La lecture de cette d’encyclique éclaire les raisons pour lesquelles le Général des jésuites et le futur pape n’ont pas repris ce projet.

Prenant pour titre un extrait de la phrase d’ouverture : Humani generis unitas (« L’unité du genre humain »), le texte exprime une dénonciation sans appel des théories raciales, considérées comme contraires à la foi chrétienne. Il pourfend aussi les maux de l’époque : libéralisme exacerbé, prosternation devant le dieu argent, inégalités sociales frappant particulièrement les plus démunis. Il met aussi en garde contre le faux remède que constitue la doctrine marxiste athée, par ailleurs déjà dénoncée dans son encyclique de 1937 Divini redemptoris. Le nationalisme y est également dénoncé, mais avec une moindre sévérité.

Pour ce qui est de l’antisémitisme en particulier, le texte présente quelques limites. S’il affirme que « Les persécutions dirigées contre un peuple en raison de son origine ou de sa race sont contraires à la justice et à la charité chrétienne » il ne manque pas de rappeler ensuite que : « Le peuple juif, malgré les dons reçus, demeure dans une condition d’aveuglement spirituel tant qu’il ne reconnaît pas la vérité du Christ ». On retrouve cette constante distinction propre à la doxa ecclésiastique entre le peuple juif que l’on se doit de protéger et son aveuglement, sa faute initiale, qui demeurent condamnables et nécessitent sa conversion [6].

On peut cependant considérer qu’Humani generis unitas exprime une prise de position plus avancée et plus explicite, plus engagée même, que celle de Mit brennender Sorge. Son existence même montre à l’évidence qu’à l’orée la Seconde Guerre mondiale, au sein de l’institution ecclésiastique, des esprits éclairés avaient pris conscience de l’ampleur de la menace mortelle qui pesait sur le monde – en particulier sur les populations juives. On peut donc logiquement penser que l‘édition et la diffusion de Humani generis unitas auraient sans doute conduit la politique vaticane à dénoncer fermement fascisme et nazisme au lieu de de s’en accommoder au nom des intérêts supérieurs de l’Église, comme cela s’est malheureusement produit.

La disparition de ce texte et de la voie qu’il aurait dû suivre procure le goût amer d’un accomplissement manqué.

Sources
Bailey (Richard G.) « The Hidden Encyclical of Pius XI », Canadian Journal of History, vol.36, n°2, 2001.
Commission biblique pontificale, Le peuple juif et ses Écritures saintes dans la Bible chrétienne,Vatican, Libreria Editrice Vaticana, 2001.
Connelly, John, From Enemy to Brother. The Revolution in Catholic Teaching on the Jews, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2012.
Gilbert (Maurice) L’Institut biblique pontifical : un siècle d’histoire (1909-2009), Rome, Pontificio Istituto Biblico, 2009
Kertzer (David I.) The Pope and Mussolini. The Secret History of Pius XI and the Rise of Fascism in Europe, New York, Random House, 2014.
Passelecq (Georges), Suchecky (Bernard) L’Encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995 (comporte le texte du brouillon de Humani generis unitas)
Pollard (John) The Vatican and Italian Fascism, 1929-32, Cambridge, Cambridge University Press, 1985.
Robert (Michael), A History of Catholic Anti-Semitism. The Dark Side of the Church, New York, Palgrave Macmillan, 2008.
Valbousquet (Nina) Catholique et antisémite. Le réseau de Mgr Benigni, 1918-1934, Paris, CNRS Éditions, 2020. 

Notes :

[1] Ainsi, la revue jésuite La Civiltà Cattolica, mène une campagne antijuive virulente, recourant aux accusations de meurtre rituel, de complot économique en s’appuyant sur les thèses des Protocoles des Sages de Sion.

[2] C’est tout du moins ce qu’affirme dans son journal le ministre des Affaires étrangères Galeazzo Ciano, gendre du Duce 

[3] Promulguée en 1931, en pleine dépression économique, cette encyclique visait à restaurer un ordre social conforme aux préceptes évangéliques.

[4] Cette institution a été fondé en 1909 par Pie X dans le contexte tendu de la crise moderniste de l’Église

[5] https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1996_num_78_314_5094_t1_0105_0000_2

[6] Il faudra attendre l’année 1965 et la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II pour que disparaisse de l’enseignement officiel catholique la désignation des Juifs comme « peuple déicide ».

Source : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/23/lencyclique-disparue/?jetpack_skip_subscription_popup

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