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VENEZUELA – Le changement de régime parfait. De l’autoritarisme au néocolonialisme ?
Home Actualité VENEZUELA – Le changement de régime parfait. De l’autoritarisme au néocolonialisme ?
Actualité
By Lucienne Gouguenheim8 mai 20260 Comments

VENEZUELA – Le changement de régime parfait. De l’autoritarisme au néocolonialisme ?

Andrés Izarra

Une opération militaire conduite le 3 janvier au matin par des troupes états-uniennes a conduit à l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro et de sa femme Cilia Flores, aussitôt transférés à New York où ils vont être jugés pour « narco-terrorisme ». Il est encore difficile de mesurer toutes les conséquences de cette ingérence violente et ce d’autant plus qu’une bonne partie d’entre elles ne se déploieront qu’avec le passage des semaines et des mois. Mais cet article d’Andrés Izarra, publié sur le site de la revue Nueva Sociedad, propose une première analyse.

Janvier 2026 – L’opération militaire des États-Unis au Venezuela semble redéfinir la stratégie de changement de régime pour le XXIe siècle. Comment comprendre ce qui s’est passé ces derniers jours et ce qui pourrait se produire dans un futur immédiat ? Que nous dit la structure de l’État vénézuélien sur le lendemain de la capture de Maduro par les forces militaires états-uniennes ?

Au petit matin du 3 janvier, Donald Trump a fait ce que nombre d’entre nous disaient qu’il ne pouvait faire sans le payer très cher : un changement de régime au Venezuela. Des hélicoptères Chinook avec des forces Delta sont entrés dans Caracas, ont enlevé Nicolás Maduro et l’ont déposé quelques heures plus tard dans une cellule à Brooklyn. Le 5 janvier il a été présenté devant un juge fédéral et inculpé de narcoterrorisme.

Impeccablement suspecte

Pour enlever le président panaméen Manuel Antonio Noriega en 1989, les États-Unis ont dû raser El Chorillo [1] et tuer des centaines voire des milliers de personnes. L’opération a pris presque un mois.

Où était donc l’armée « chaviste » ? Les collectifs armés ? La milice bolivarienne ? Les systèmes antiaériens russes ? La « guerre populaire prolongée » qu’ils promettaient ? « Ce qui est difficile, ce n’est pas d’entrer, mais de sortir » se vantaient-ils. Mais les États-Uniens sont entrés, sont sortis et ont enlevé Maduro sans la moindre résistance.

L’histoire devra éclaircir les détails de la négociation qui a ouvert les portes d’une prison fédérale de haute sécurité aux États-Unis pour Maduro et sa femme, Cilia Flores.

Le succès tactique n’a pas été uniquement celui des forces spéciales états-uniennes. La seule explication à tant de précision semble être une trahison parfaitement exécutée.

Le triomphe stratégique

Cette opération redéfinit « le changement de régime » pour le XXIe siècle à la lumière des enlisements en Irak et en Afghanistan. Son triomphe stratégique est d’obtenir le contrôle effectif du Venezuela sans payer le prix d’une reconstruction nationale. Il n’y a pas de reconstruction institutionnelle, ni de désarmement des milices, ni de création de nouvelles forces de sécurité. Il n’y a pas d’occupation par des milliers de soldats pendant une décennie. Il n’y a pas de soulèvement, ni de vide du pouvoir ou de chaos à contrôler.

Trump l’a dit sans détour : il s’agit de s’emparer des ressources, à commencer par le pétrole. La démocratie peut attendre.

Ce que Trump cherche aujourd’hui, avec la collaboration enthousiaste des sœur et frère Delcy et Jorge Rodríguez – la nouvelle présidente responsable de la République et le président de l’Assemblée nationale, respectivement – ce n’est pas une libération : c’est une appropriation néocoloniale. Donald Trump s’arroge, par la force seule, le droit de gouverner le pays. De décider de qui commande et qui ne commande pas. D’ouvrir le sous-sol vénézuélien à ses compagnies pétrolières. D’administrer un pays de 30 millions de personnes comme s’il s’agissait d’une concession.

S’il s’agissait d’une transition démocratique, si Delcy Rodríguez était le visage de la transition que certains imaginent, il y aurait des élections dans quelques mois, et non une période d’adaptation à l’occupation pétrolière états-unienne. C’est pour cette raison que María Corina Machado a été écartée, contrainte de « descendre du bus » par le président états-unien, qui ne s’est pas privé de l’humilier en disant qu’elle n’a ni la « légitimité » ni le « respect » de son pays. En d’autres termes, l’arrivée potentielle au pouvoir de celle qui était jusqu’à alors la leader comblée d’éloges de l’opposition engendrait le risque pour les États-Unis de devoir trop s’impliquer pour maintenir l’ordre dans le pays, avec les risques que cela suppose – et les difficultés pour Trump pour les justifier en interne.

Comme par hasard, Machado – qui a quitté le Venezuela avec l’aide des États-Unis pour recevoir le prix Nobel de la Paix en Norvège – était toujours hors du pays où elle était censée revenir, également avec l’aide des États-Unis, quand l’opération militaire a eu lieu.

Le changement de régime n’était pas destiné à réinstaurer la démocratie au Venezuela. Il visait à établir le contrôle gringo.

On n’est pas en République dominicaine

On dit que Delcy serait une Balaguer : la « continuiste » qui prépare la transition démocratique. L’analogie, répétée ces derniers jours, fait référence à Joaquín Balaguer qui, issu des entrailles du régime dominicain, assuma la présidence en 1960 comme marionnette du dictateur Rafael L. Trujillo et lui succéda après son assassinat en 1961. C’est à lui que revint d’organiser la transition, pas à son opposant Juan Bosch. « Au lieu de rompre avec Trujillo, Balaguer adapta le trujillisme à un nouveau langage, plus doux, plus présentable pour la communauté internationale, mais avec la même logique de contrôle clientéliste, de personnalisation et de verticalité du pouvoir ». Ce fut un « pont invisible entre époques, entre la dictature et la démocratie ».

Mais Delcy Rodríguez n’est pas Balaguer.

Trujillo construisit un régime personnaliste, il incarnait l’État. Quand il a été assassiné, le vide était inévitable. Balaguer fit office d’amortisseur tandis que s’organisait la transition.

Le madurisme est très différent. Ce n’est pas un régime personnaliste, mais patrimonial : un réseau de militaires, de bureaucrates et de chefs d’entreprise qui s’est emparé de l’État pour le gérer comme un butin. Un régime ne se définit pas par les noms de ceux qui le gèrent ni par sa rhétorique. Il se définit par la façon dont le pouvoir fonctionne : à qui il doit allégiance, sous quelle pression il opère, quelles sont les limites de ce qu’il peut faire ou dire.

Pendant des années, le madurisme s’est légitimé, au moins dans son discours, par sa « résistance » aux États-Unis. Il pouvait être corrompu, autoritaire ou incompétent, mais il était « anti-impérialiste ». Cette fiction lui assurait cohésion interne et soutien politique. Mais cette fiction n’existe plus.

Delcy Rodríguez ne représente pas une succession personnelle, comme Balaguer, mais la continuité d’un projet politique qui a été capturé.

Ne pas détruire l’État, le capturer

La nouvelle présidente responsable du Venezuela est là où elle est parce que Trump l’y a mise. Elle doit son poste à Washington. Elle peut répéter des consignes, réunir son cabinet, invoquer Hugo Chávez et même diriger la campagne « Free Maduro » [Libérez Maduro]. Mais la substance du régime a changé. C’est de facto un pouvoir subordonné au diktat états-unien.

Le triomphe de Trump a été de pousser Maduro hors d’une voiture en marche et de s’installer au volant.

Lorsqu’un leader d’un régime personnaliste tombe, le système s’écroule. Sans lui, il n’y a plus d’État. Quand le capo d’une maffia tombe, la structure ne s’écroule pas : elle s’adapte. Elle cherche un nouveau patron. Elle négocie sa survie. Les loyautés ne sont ni idéologiques ni morales. Elles sont contractuelles. Ce qui importe c’est que les affaires continuent.

C’est pour cela que Trump a pu sortir le capo sans démonter la structure. Il n’a pas détruit l’appareil chaviste pour construire quelque chose de nouveau. Il l’a capturé et l’a mis à son service. C’est cela le changement de régime parfait. Non pas parce qu’il est moralement acceptable ou légalement justifiable, mais parce qu’il atteint son objectif : contrôler un pays sans en assumer les coûts qui ont coulé les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

Il n’y aura pas besoin d’expliquer pourquoi il y a des troupes qui meurent à Caracas d’ici à cinq ans. Ni de justifier les milliards de dollars pour la reconstruction. Le pétrole coulera à flots, des contrats seront signés et un gouvernement local obéira sans que Washington ait à gouverner directement. C’est pour cette raison que ceci est historique. Non en raison de l’opération militaire, mais du fait du modèle qu’elle inaugure.

Ne pas détruire des États. Les capturer. Ne pas occuper des territoires. Contrôler les élites. Ne pas construire des nations. Prendre la direction de celles qui existent.

Et tout a fonctionné parce que le régime de Maduro n’était pas révolutionnaire, mais maffieux. Et les États maffieux, par nature, sont transmissibles.

[1] El Chorrillo est un quartier populaire de Panama City – NdlT.

Source : https://www.alterinfos.org/spip.php?article9952

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