Le chemin de la parole
Michel Jondot.

La traversée de la parole
Une employée de la Poste sonnait à ma porte pour une démarche purement administrative. Comment se fait-il que les quelques mots de courtoisie que nous avons d’abord échangés aient entraîné un long discours ? Manifestement cette personne avait besoin de parler et ses propos, très vite, ont fait apparaître qu’elle était habitée par un autre ; la vie de son fils aîné était en danger après un accident ; elle ne pouvait pas se retenir d’en parler. Ses propos étaient remplis par la place que tenait dans sa vie cet être cher.
La parole qui traverse nos vies humaines est en effet le lieu où autrui vient se loger. Elle révèle nos désirs, nos amours, nos ressentiments peut-être. Elle cherche à se dire et, se disant, elle appelle une réponse.
La parole est humaine ; elle fait l’humanité.
Une parole lourde de la misère humaine
La parole vient de Dieu. En lisant l’Écriture, le croyant la voit à l’œuvre, en particulier dans la vie de Jésus. Lorsque celui-ci ouvre la bouche, les évangélistes fréquemment soulignent l’événement, le mettent en scène comme pour en montrer la solennité : « Voyant les foules, il gravit la montagne… Et prenant la parole, il disait » (Mat. 5,1). « Tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui ; alors il se mit à leur dire… » (Luc 4,20)
Quand on regarde d’un peu près comment fonctionne la parole dans la vie de Jésus, on voit qu’elle est particulièrement lourde. Elle est grosse à la fois des peines de ceux qu’il rencontre, du chagrin de la femme qui vient de perdre son fils, des malades ou des lépreux qui en appellent à lui, des pécheurs qui peinent sous le poids de leurs fautes. A cette présence en lui des plus démunis est lié le désir qu’Un autre a de lui et qu’il appelle Père. « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre ». Ayant prononcé ces mots, Jésus continue : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le fardeau et je vous soulagerai » (Mat. 11, 25-28)
La parole et la gloire
La parole a fait son chemin sur les routes de Judée et de Galilée. Arrive l’heure dont parle l’Évangile de ce jour : « Père, l’heure est venue ». Arrive l’heure, en effet, des toutes dernières paroles. Il se taira pendant le procès qui va suivre et, sur la croix, son langage ne sera plus qu’un grand cri. Ce dernier reprend sous forme de poème ce que fut cette vie. Le mot « gloire », dans le langage de la Bible, est l’équivalent du mot « poids ». « Gloire », « glorifier » : ces mots reviennent sans cesse comme un refrain, au cours de ces quelques lignes.
Ils sont l’écho du désir de Jésus. Bientôt, sur la Croix, il sera « vidé » de lui-même comme le dit Paul, et pourtant exalté au-dessus de tout, c’est-à-dire rempli de l’Autre qu’Il appelle « Père », ne tenant que dans le désir que cet Autre a de lui. Au Vendredi, la prière prononcée après le dernier repas est exaucée (« Père, glorifie ton Fils »). Cette parole lourde du Père est demeurée parmi les hommes. Conjointement à son Père qu’il prie et inséparable de Lui, les mots de Jésus véhiculent l’amour, le souci de cette poignée d’hommes offerts à son regard. S’ils n’étaient pas pris, eux aussi dans son désir, autant que le Père, sa prière n’aurait pas de poids : « je prie pour eux, je trouve ma gloire en eux ». Propos étonnants ! Le texte débute par une demande au Père (« Glorifie ton fils ») ; celle-ci trouve sa réponse lorsqu’il regarde ces quelques personnes qui pourtant vont l’abandonner ou le trahir : « Je trouve ma gloire en eux ».
La parole nous est donnée
Et Jésus poursuit : « Je trouve ma gloire en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux ils sont dans le monde ». Nous voici nous-mêmes, vingt siècles après, dans le même univers que la Parole a rejoint. Nous voici dans le monde et la parole nous est donnée. Elle est donnée à l’Église. « Malheur à moi si je n’évangélise », disait Saint-Paul. Le mot Évangile, on l’oublie trop souvent, est une manière de parler pour faire entendre le désir du Père inséparable du désir des hommes. Évangéliser revient à trouver les mots qui répondent aux attentes du monde en même temps qu’aux attentes du Père. Encore faut-il que l’Église sache écouter. L’Église ne tire pas sa gloire du nombre de ses fidèles, mais de son aptitude à comprendre « ce que dit l’Esprit » (Ap. 2,7) à travers les angoisses de nos contemporains, leurs colères, leurs espoirs ». On parle beaucoup de « nouvelle évangélisation » ; si c’est pour redonner à l’Église la place qu’elle a tenue parmi les grandes puissances, si c’est pour imposer une morale qui fait souffrir et crée des coupables plus qu’elle ne libère, nous sortons du chemin que la parole a frayé dans l’histoire.
La parole nous est confiée. À nous de la prendre pour ce qu’elle est. Non comme un moyen de nous imposer, mais pour écouter ceux qui nous entourent, « ceux que Dieu nous a donnés », pour reprendre les paroles de Jésus afin de pouvoir nous tourner en vérité vers Celui que Jésus appelle Père.



