Les discours de haine et la réaction des citoyens
Juan José Tamayo.
Il ne faut pas laisser la haine s’installer… Mais comment réagir face aux discours haineux, qui débouchent sur des actes de violence plus souvent qu’on ne le laisse entendre dans les médias ? Je propose quelques suggestions.
Les discours de haine, de plus en plus répandus, constituent aujourd’hui l’une des menaces les plus graves pour la démocratie, les droits de l’homme, la paix entre les peuples, la cohabitation civique, le droit international et les valeurs fondatrices des religions. J’ai l’impression que dans la guerre culturelle que les auteurs de ces discours ont déclenchée, c’est leur version, fondée sur les fausses informations, qui l’emporte et qui dicte l’agenda des débats politiques, culturels et religieux. Je vais maintenant proposer une réflexion qui, je l’espère, contribuera à identifier ces discours et à suggérer quelle devrait être la réponse des citoyens pour les endiguer.
Pour une première approche de la construction des discours de haine des partis de droite et d’extrême droite, je m’appuie sur la conférence intitulée « Les traits du nouveau radicalisme de droite », que Theodor Adorno, philosophe de l’École de Francfort, a prononcée en avril 1967 au Neues Institutsgebäude de l’Université de Vienne, à l’invitation de l’Association des étudiants socialistes d’Autriche.
L’analyse lucide d’Adorno sur le nouveau radicalisme de droite
La conférence avait pour but d’analyser la montée en puissance du Parti national-démocrate allemand (NPD), fondé en 1964. Ses analyses, qui se concentrent sur les objectifs, les ressources et les stratégies de l’extrême droite de l’époque, restent d’actualité aujourd’hui.
Adorno considère l’extrémisme de droite comme un problème réel et politique, et non comme un problème psychologique et idéologique. Il se caractérise par l’anti-intellectualisme, un caractère autoritaire et l’utilisation « d’un petit nombre de stratagèmes standardisés et totalement réifiés qui se répètent à l’infini, qui sont pour la plupart médiocres et fragiles, mais qui, d’un autre côté, en raison de leur répétition constante, parviennent à revêtir pour ces mouvements une certaine valeur propagandiste ».
Face à la montée de l’extrémisme qui caractérise les partis de droite, Adorno accorde une importance particulière à la propagande, qui est « avant tout une technique de psychologie des masses » et qui ne vise pas tant à diffuser une idéologie, trop inconsistante, qu’à occuper les masses. La propagande recourt aux mensonges ; aujourd’hui, on parle de fake news.
Le radicalisme de droite se caractérise également par un formalisme d’inspiration juridique, un «idéalisme vulgaire », l’irrationalisme, le nationalisme et un sadisme camouflé, qui réclame le rétablissement de la peine de mort tout en exigeant l’impunité pour les bourreaux d’Auschwitz.
Adorno estime qu’il ne faut pas sous-estimer les mouvements d’extrême droite ni considérer qu’ils sont voués à l’échec en raison de leur niveau intellectuel dérisoire, de leur manque de base théorique et de l’obscurité de leurs fins. Ce dont ils disposent, en revanche, c’est d’une extraordinaire perfection des techniques et des moyens de propagande, qui constituent « en soi la substance même de la politique », comme ce fut le cas avec les nazis.
Contre qui s’adressent les discours de haine ?
Les groupes enclins au fanatisme et au racisme se forment à partir d’expériences négatives. La haine ne surgit pas de nulle part ; elle s’inscrit dans un contexte historique et culturel spécifique, avec des motivations, des causes et des raisons. Pour reprendre l’allégorie de Shakespeare, reprise par l’intellectuelle allemande Carolin Emcke, quelqu’un a bien dû concocter le breuvage qui provoque cette réaction de haine farouche et ardente. Il s’agit de « pratiques et de convictions froidement calculées, cultivées de longue date et transmises de génération en génération », alimentées par des forums de débat, des publications, les médias, des chansons, des discours, des discussions.
Ces discours ne sont pas le fruit de la citoyenneté, mais sont induits par des instances qui cherchent à discréditer la démocratie, ancrent ce discrédit dans l’imaginaire social, sont récupérés par une partie importante de la droite politique et par l’extrême droite, et ont pénétré les différentes institutions de l’État : gouvernements nationaux et locaux, parlements régionaux et nationaux, magistrature et ordres professionnels. Le plus inquiétant est qu’ils sont normalisés, ce qui n’était pas le cas au cours des décennies précédentes.
L’extrême droite politique, culturelle, économique et sociale, les organisations religieuses intégristes et fondamentalistes et bon nombre de leurs dirigeants, qui constituent le phénomène que j’appelle « christo-néofascisme », ont une responsabilité non négligeable dans les discours et les crimes de haine à travers la dialectique qu’ils pratiquent : ami-ennemi, nous-eux, personnes autochtones jouissant de tous les droits-personnes étrangères en étant privées, masculinités hégémoniques-infériorisation des femmes, croyants-non-croyants, cultures hégémoniques-cultures subalternes, anthropocentrisme-prédation de la nature, etc.
Les discours et les crimes de haine visent les minorités religieuses, ethniques et culturelles, la théorie du genre qualifiée péjorativement d’« idéologie du genre », les mouvements féministes accusés d’être des « féminazies », les droits sexuels et reproductifs des femmes, considérés comme de la pure débauche féminine, les collectifs d’immigrés et de réfugiés, qualifiés de « squatteurs », les personnes LGTBIQ et l’éducation affective et sexuelle à l’école. Contredisant les données de la réalité et les recherches scientifiques, ils sont négationnistes du changement climatique et de la violence de genre. Ils encouragent l’homophobie, le racisme, le sexisme, l’anti-écologisme, l’islamophobie, l’antisémitisme et la suprématie blanche.
Réaction des citoyens
Mais la société – c’est-à-dire nous tous – n’est pas exempte de responsabilité dans la mesure où elle légitime souvent les discours et les crimes de haine ainsi que les pratiques violentes par son silence, son inaction, son immobilisme, en croyant qu’il n’y a rien à faire pour les éviter et que la seule réaction possible est d’attendre que la vague réactionnaire passe.
Nous pouvons nous aussi être des générateurs et des transmetteurs de haine. C’est pourquoi nous devons faire un travail d’introspection éthique et examiner nos émotions et nos penchants incontrôlés vers la colère, le dégoût, la haine et les microphobies nichées dans nos recoins sentimentaux et mentaux.
Nous sommes face à un problème auquel il faut s’attaquer au sein de la famille, à l’école, dans les associations de quartier, les mouvements sociaux, les syndicats, les partis politiques, les associations de parents d’élèves, les associations sportives, étudiantes, professionnelles, religieuses, culturelles et les ONG. L’engagement dans cette tâche éducative est prioritaire et concerne l’ensemble de la société.
Dans le système éducatif espagnol, l ‘éducation à la citoyenneté et aux droits de l’homme a été une matière éphémère qui a été supprimée peu après son intégration. Cette matière n’a certes pas sa place dans un paradigme de plus en plus technologique comme celui de l’Espagne. Je crois qu’il est nécessaire de la réintroduire et de la considérer non pas comme marginale, mais comme la pierre angulaire de l’enseignement scolaire, même si, pour qu’elle donne les résultats escomptés, il faut changer le modèle et les contenus de cet enseignement.
Theodor Adorno nous rappelle que la tactique consistant à garder le silence sur ces sujets ne sert à rien, qu’il est nécessaire de mettre en évidence les contradictions sur lesquelles reposent les partis qui encouragent les discours de haine ; en d’autres termes, de faire voir aux citoyens la scission dans la conscience des personnes autoritaires, répressives et réactionnaires d’un point de vue politique, qui réagissent différemment lorsque leurs intérêts sont en jeu. C’est l’un des points de départ les plus importants pour réagir contre ces mouvements.

Comment les citoyens doivent-ils répondre aux discours de haine, qui débouchent sur des pratiques violentes plus souvent qu’il n’apparaît dans les médias ? Je propose quelques pistes :
– Ne pas considérer la haine comme quelque chose de naturel et d’inévitable ni invoquer des raisons biologiques ou psychologiques pour la justifier. La haine est un sentiment qui se développe, se programme, se cultive et s’alimente par le biais des mécanismes multiples et souvent subtils mis en œuvre par ceux qui la pratiquent et la soutiennent par leur silence, leur passivité ou leur permissivité.
– Ne pas normaliser la haine, aussi dramatiques que soient les situations qui prétendent la justifier. Il ne faut pas laisser la haine devenir une habitude ou une tradition et s’installer dans l’imaginaire social.
– Reconnaître et respecter l’égale dignité et les droits de tous les êtres humains, sans aucune forme de discrimination fondée sur la culture, l’origine ethnique, le genre, l’identité sexuelle, la classe sociale, l’origine géographique, le type d’éducation, etc.
– Construire des communautés inclusives du plurivers ethnique, culturel, religieux, politique, affectif et sexuel, où nous avons toutes et tous notre place, ainsi que la nature, en pratiquant l’écofraternité-sororité, la citoyenneté mondiale et la citoyenneté des soins.
– Ne pas croire les fausses informations sur lesquelles se fondent les discours de haine, mais les remettre en question de manière argumentée.
– S’engager dans les mouvements sociaux qui luttent contre le racisme, l’exclusion sociale, la discrimination culturelle, le patriarcat, le sexisme, l’aporophobie, l’homophobie et la phobie LGBTQI.
– Encourager un changement dans le langage et les relations humaines : de l’anti à l’inter, du « nous-eux » à un « nous » inclusif, de l’identité singulariste à l’interidentité, de l’unique au multiple, de l’anathème au dialogue, de la polarisation au débat d’idées.
– Faire preuve d’ironie, d’humour et de doute, des attitudes qui font défaut aux générateurs de haine, enfermés qu’ils sont dans des certitudes absolues, des mentalités dogmatiques, des attitudes intolérantes, des comportements fanatiques, des identités singularistes, des certitudes inébranlables, des attitudes intolérantes et des gestes colériques.
Face aux discours de haine, je suggère de suivre les orientations et les pratiques de trois femmes sages et d’un penseur lucide :
– Frida Khalo, peintre mexicaine : « Rire m’a rendue invincible. / Pas comme ceux qui gagnent toujours, / mais comme ceux qui n’abandonnent jamais ».
– Almudena Grandes, romancière espagnole dans Les trois mariages de Manolita : « J’ai appris que la joie est supérieure à la haine, les sourires plus utiles que les gestes de rage et de découragement ».
– Paula Ortiz, réalisatrice du film Teresa : « Il n’y a pas d’outil plus puissant contre les dogmatismes que le doute […]. Le doute est pour moi le moteur le plus subversif ».
– Albert Camus, écrivain et prix Nobel de littérature : « Au milieu de la haine, il m’a semblé qu’il y avait en moi un amour invincible. Au milieu des larmes, il m’a semblé qu’il y avait en moi un sourire invincible. Au milieu du chaos, il m’a semblé qu’il y avait en moi un calme invincible. Je me suis rendu compte, malgré tout, qu’au milieu de l’hiver, il y avait en moi un été invincible. Et cela me rend heureux. Car peu importe la force avec laquelle le monde me repousse, il y a en moi quelque chose de meilleur qui me repousse en retour ».


