Vivre à côté
Adrien Subiela, frère & voisin de palier
Je lie un jour amitié avec JC, lorsqu’il vient dédicacer un recueil de poésies dans la librairie où je travaillais. Nous avons un grand écart d’âge, mais nous nous retrouvons autour d’un intérêt pour toutes les formes de spiritualités, et, tout à fait par hasard, par nos deux histoires familiales : sa famille était pieds-noirs d’Algérie, la mienne, d’origine italienne, a fait partie des colons tunisiens et a fui vers la France quand ma mère avait trois ans. Nos familles portent cette blessure étrange des éternels déracinés – déracinés qui savent pourtant (parfois confusément) qu’il était légitime qu’ils soient expulsés de cette terre qu’ils avaient un jour cru leur.
Selon les tempéraments, cette blessure peut créer une rancœur sourde qui mène à se fermer complètement à l’extérieur (j’ai connu des pieds-noirs assez racistes) ; ou causer la nostalgie utopique d’un monde toujours à inventer, assortie d’une ouverture à l’autre et d’une curiosité insatiable. Avec JC, nous sommes plutôt de la deuxième trempe – et je dis cela sans aucun jugement, mais c’est un fait. Aussi, le jour où JC nous contacte ma femme et moi pour créer une fraternité Charles de Foucauld, nous répondons immédiatement présents. Je ne sais pas encore qui est Charles, mais j’ai confiance en JC. Lorsque je commence à me pencher sur la vie du plus anthropologue des saints, ma première pensée est de me dire : « Ce mec était complètement taré, on aurait dû le stopper ! » [1]
Avançant plus loin dans sa biographie, je finis par être touché et par formuler ceci : Charles, c’est le saint [2] de la fraternité, celui de la rencontre, du dialogue. Ce n’est certainement pas ce que met en avant l’Église Catholique, mais il me semble que la morale de sa vie est la suivante : Charles n’a converti personne ; et s’il n’a converti personne, c’est qu’il n’y avait personne à convertir, puisque les gens auprès de qui il s’est rendu étaient déjà convertis. Charles a vécu en frère, au côté des musulmans. C’est ce qui me touche.
De fil en aiguille, je me retrouve invité dans une rencontre nationale à Orsay. J’y suis touché par les propos des gens, par un certain esprit qui ne ressemble pas à ce que je connais dans les paroisses locales que je fréquente. Je retiens ce prêtre qui se présente à moi en ne me donnant que son prénom : « Bonjour, je suis Xavier. » Plus tard, témoignant d’une expérience, il souligne qu’il a toujours été embêté qu’on l’appelle « père », et qu’il est plus à l’aise avec le mot de « frère ». Je suis encore touché.
Quelques mois plus tard, nous nous rendons, JC, ma femme et moi à Arras pour une rencontre régionale. Cette fois-ci, c’est le père JCB qui accompagne la rencontre. Il est aussi évêque et auteur d’ouvrages sur Charles de Foucauld [3]. Sa première intervention est pertinente et interpelle tout le monde. Jusqu’à ce qu’ait lieu l’épisode…
Durant le trajet en voiture pour rejoindre Arras, JC évoque une rencontre qui l’a secoué : un homme qui témoigne dans un petit groupe de parole confie être le fils illégitime d’un prêtre. Plus tard, un temps d’intentions de prières est pris avec le groupe. Dans un rythme méditatif, les intentions s’égrènent lentement, ponctuées du refrain classique « Seigneur, entends nos prières ». Quand soudain JC, encore hanté par le témoignage de l’homme, formule : « Seigneur, prends soin de tous les enfants de prêtres qui vivent dans le secret. Que la vérité éclate. » Aussitôt, sans la moindre respiration, le père JCB reprend les rênes ! Il fait partir le refrain, et clôt le temps d’intentions.
Je ne peux m’empêcher de sentir que l’autorité a coupé court pour éviter d’autres faux pas.
Il reprend d’ailleurs la parole un peu plus tard, sans évoquer les mots de JC frontalement, mais plutôt en évoquant un sujet connexe : celui des prêtres ouvriers.
L’évêque réaffirme son rôle et énonce la doctrine officielle : l’Église catholique dans sa grande sagesse a bien fait de mettre un terme à cet ordre ! En effet, comment un prêtre pourrait-il être parfaitement au service ? Si ce n’était en se dévouant entièrement à sa tâche, en l’épousant pleinement, en œuvrant pour Dieu seul ! JCB botte ainsi en touche et défend l’institution : ce sont ces mauvais prêtres qui ont failli à leur devoir, non point l’Église ! L’honneur est sauf.
Je revois alors ce moment où nous avons passé en famille quelques jours à Lourdes pour la fin d’année. À la messe de Noël, mon regard a été frappé par cette double rangée de bancs isolés par un cordon. (Notons que la messe avait lieu dans la basilique Saint-Pie X [4] !) Une rangée entièrement occupée par tout le groupe des prêtres ; l’autre rangée, entièrement vide et laissée pourtant inaccessible. Rien ne pourrait mieux signifier cette frontière infranchissable : les saints hommes en sécurité dans leur petit enclos, isolés de la plèbe, protégé par un cordon sanitaire de nous autres pauvres laïcs pécheurs !
Je me souviens d’une chose qu’a un jour écrite le dessinateur Matt Groening [5] dans une liste de conseils à l’intention de ses jeunes lecteurs désireux de devenir auteurs de BD : « Ne lisez jamais de méthodes de dessin ni d’ouvrages pour apprendre à faire des BD. Parce que si les gens qui font ces livres savaient de quoi ils parlent, ils seraient occupés à faire des BD et pas ces fichues méthodes. »
Je crois que c’est l’exacte même intuition qui a poussé ceux qui ont créé l’ordre des prêtres ouvriers [6] : comment auraient-ils pu être de bons conseillers, de bons frères humains, s’ils ne vivaient pas aux côtés des gens ?
Ici, ce sont deux conceptions diamétralement opposées de ce que devrait être un « homme de Dieu » (et/ou une femme de Dieu·e ?!) qui s’affrontent. Deux discours, deux visions théologiques. L’une d’entre elles est partagée par la majorité des lecteurs de ces pages, et nous avons de bonnes raisons de la croire bien plus fidèle à l’enseignement de Yeshua. Malheureusement, vu la tournure du monde, je ne suis pas certain que ce soit celle-ci qui l’emporte… À moins que… Aussi, restons éveillés, alertes et soudés !
[1] J’ai l’exacte même pensée lorsque je découvre la vie de Simone Weil, pour laquelle j’aurais toujours une éternelle amitié, et dont je pense qu’elle est une des plus importantes penseuses du vingtième siècle.
[2] Notons que je ne souscris pas au terme « saint » tel que pensé par l’Église, mais que je l’utilise, pour faire simple.
[3] Je ne le nomme pas, mais une brève recherche devrait vous permettre de trouver les livres en question.
[4] Bon antimoderne, prompt à dénoncer les hérésies partout, et dont se réclame la Fraternité sacerdotale Saint Pie X que l’on connaît pour ses positionnements pour le moins controversés !
[5] Créateur de la famille américaine iconoclaste et un brin vulgaire, Les Simpson !
[6] Et c’est l’exacte même intuition qui a poussé Simone Weil – encore elle ! – jeune femme provenant d’une famille bourgeoise, à aller travailler à l’usine pour être en mesure d’écrire sur la condition ouvrière.
Source : Golias Hebdo n° 914, p. 10




