L’« auctoritas » morale de Léon XIV : il est temps de l’apprécier pour ce qu’elle est
Juan José Tamayo.
« Je pense qu’il est temps d’apprécier Léon XIV pour ce qu’il est, sans établir de comparaisons qui, même si elles ne sont pas nécessairement scandaleuses, peuvent dans ce cas ne pas lui rendre justice ».
Au cours des premiers mois du pontificat de Léon XIV, ses gestes, ses actions, ses discours, sa pensée, sa manière de gouverner l’Église catholique et même son caractère n’ont pas été évalués de manière autonome, mais en comparaison avec la façon de penser, de vivre, de parler et d’agir de son prédécesseur et mentor, le pape François. C’est le courant idéologique qui sous-tendait la comparaison conduisant à déterminer si le jugement porté sur le nouveau locataire du Vatican était favorable ou défavorable.
Les milieux conservateurs ont apprécié sa modération et son équilibre, les opposant à la théâtralité de François. Les intégristes l’ont immédiatement accusé d’être un disciple de François, de suivre son programme à la lettre et de dynamiter les valeurs chrétiennes traditionnelles. Les progressistes ont apprécié sa continuité dans l’option pour les pauvres et la pratique libératrice de son prédécesseur, ainsi que son ancrage dans le Sud global, même s’ils ont critiqué son manque de radicalité dans la dénonciation des injustices et la faible dimension politique de son discours.

Je pense qu’il est temps d’évaluer Léon XIV pour ce qu’il est, sans établir de comparaisons qui, bien qu’elles ne soient pas nécessairement scandaleuses, risquent dans ce cas de ne pas lui rendre justice. À cet égard, je voudrais rappeler deux mots latins que l’on a tendance à confondre et qui, pourtant, ont une signification différente : potestas et auctoritas, tous deux issus du droit romain, et les appliquer au pape actuel.
Succéder à François n’était pas chose facile compte tenu de la personnalité charismatique du pape argentin, et Léon XIV n’en a d’ailleurs pas eu l’intention.
La potestas est confédérée à une personne en raison de la fonction officielle qu’elle occupe. L’auctoritas définit l’autorité morale d’une personne, le prestige qui lui est socialement reconnu, le respect qu’elle mérite pour ses qualités personnelles, intellectuelles ou morales, et sa capacité à influencer les gens sans avoir besoin de recourir à la contrainte.
Les premiers mois du pontificat de Léon XIV ont été marqués par une période d’adaptation, de tâtonnements et de prise de repères dans ses nouvelles responsabilités à la tête des quelques 1,5 milliard de fidèles que compte l’Église catholique dans le monde. Succéder à François n’était pas chose facile compte tenu de la personnalité charismatique du pape argentin, et Léon XIV ne l’a d’ailleurs pas prétendu. De plus, c’est François qui l’a nommé d’abord évêque du diocèse péruvien de Chiclayo, puis cardinal-président du dicastère chargé de la nomination des évêques, l’un des plus importants et décisifs avec celui de la Doctrine de la Foi. Au cours des premiers mois de son pontificat, on peut dire que Léon XIV disposait du potestas que lui conféraient les fonctions de Souverain Pontife et de chef d’État de la Cité du Vatican.
Mais peu à peu, il a acquis une auctoritas morale, notamment grâce à ses prises de position en faveur de la paix, à un moment où le monde est devenu un colosse en flammes avec près de 100 pays impliqués dans des conflits armés, et où Poutine, Netanyahou et Trump ont fait voler en éclats le droit international et les droits de l’homme avec la bénédiction de secteurs chrétiens fondamentalistes et juifs orthodoxes. Poutine a déclaré la guerre à l’Ukraine pour s’emparer d’une partie de son territoire et fait des dizaines de milliers de morts avec le soutien du patriarche Cyrille.
Netanyahou a provoqué un génocide à Gaza avec le meurtre de près de 75 000 personnes, pour la plupart des femmes, des enfants et des personnes âgées ; il a violé l’accord de paix et continue d’assassiner la population gazaouie tout en défendant l’occupation par les colons juifs de terres de plus en plus vastes en Cisjordanie. Il mène des interventions militaires au Liban qui sèment la destruction, provoquent des déplacements de population et entraînent le meurtre de milliers de civils. Il justifie ces agressions en invoquant des textes bibliques interprétés de manière fondamentaliste et bénéficie du soutien de 95 % de la population israélienne ainsi que du sionisme juif et chrétien.
Le pape Léon XIV, qui a fait de la défense de la paix la priorité de son pontificat, se positionne à l’opposé de la position belliciste du patriarche de l’Église orthodoxe, Kirill, des pasteurs évangéliques fondamentalistes et du sionisme juif et chrétien.
Trump a enlevé en toute impunité Nicolás Maduro, président du Venezuela, ainsi que son épouse, et a tué des dizaines de personnes au cours de cette opération. Le motif ? Non pas la « restauration » de la démocratie, mais l’appropriation du pétrole et d’autres biens. Il a mené, aux côtés de Netanyahou, une intervention militaire en Iran qui s’est soldée par l’assassinat du chef du Conseil de la Révolution et de milliers de citoyens et citoyennes iraniens. Lors de cette opération, il a bénéficié du soutien d’un groupe de pasteurs évangéliques fondamentalistes qui lui ont imposé les mains et ont prié avec lui dans le Bureau ovale pour le succès de l’invasion militaire.
À l’opposé de la position belliciste du patriarche de l’Église orthodoxe, Kyrill, des pasteurs évangéliques fondamentalistes et du sionisme juif et chrétien, le pape Léon XIV prend position. Il a fait de la défense de la paix la priorité de son pontificat, mettant ainsi en pratique sa proposition d’« une paix désarmée et désarmante », qu’il avait déjà exprimée dans le discours prononcé après son élection papale.
Il s’est prononcé contre l’intervention militaire en Iran et a qualifié de « véritablement inacceptable » la menace irrationnelle de Trump de détruire la civilisation perse. Face à l’accusation infondée que lui a adressée Trump, selon laquelle il serait d’accord pour que l’Iran dispose d’armes nucléaires, il a manifesté son opposition catégorique à ces armes.
En référence claire à Trump et à Netanyahou, il a affirmé que « le monde est en train d’être détruit par un groupe de tyrans » et a condamné le fait qu’ils utilisent le nom de Dieu pour justifier une telle destruction. Il a vigoureusement condamné l’atrocité de la guerre qui menace de déboucher sur une barbarie et a exprimé son inquiétude face à la faiblesse du multilatéralisme et au fait que la diplomatie fondée sur le dialogue et la recherche du consensus soit remplacée par une diplomatie fondée sur la force.
À l’heure actuelle, Léon XIV est, à mon avis, l’adversaire moral principal et le plus crédible de Trump et de Netanyahou. Il est passé de la potestas que lui confère la fonction papale à l’auctoritas morale qu’il tire de sa condamnation énergique de la guerre et de ses effets destructeurs pour l’humanité.
Les insultes et les dénigrements de Trump ne l’ont pas effrayé, bien au contraire : « Je continuerai à m’élever avec force contre la guerre », lui a-t-il répondu. À l’heure actuelle, Léon XIV est, à mon avis, le principal et le plus crédible adversaire moral de Trump et de Netanyahou. Il est passé de la potestas que lui confère sa fonction papale à l’auctoritas morale qu’il tire de sa condamnation énergique de la guerre et de ses effets destructeurs pour l’humanité. À l’herméneutique belliciste et mortifère des textes bibliques utilisée par Trump et Netanyahou pour justifier leurs interventions militaires, le pape oppose une herméneutique pacifiste en faveur de la vie.



