L’universalisme entre humanisme et totalitarisme ?
Autrement dit : y a-t-il des valeurs universelles spontanément partageables par toutes les cultures, sans coercition aucune ? Ou encore : peut-il y avoir un « humanisme universaliste » ou celui-ci est-il nécessairement voué au totalitarisme ?
Conférence donnée par le Pasteur Jean-Pierre Rive dans le cadre du Festival « Les Chemins de Tolérance ».

L’universalisme est une notion qui plonge ses racines aux confins de l’histoire de l’humanité. Prisonnier d’un point de vue unique, celui de la civilisation occidentalisée, je n’envisagerai pas les cultures d’Extrême-Orient (l’Inde, la Chine, le Japon) qui tout en s’étant occidentalisées développent souvent une vision du Monde qui nous demeure parfaitement étrangère. Tout d’abord, mes regards se porteront maintenant sur ce qui, aujourd’hui, dans nos territoires, ressort d’un héritage judéo-chrétien ou gréco-romain, ce que Pierre Legendre appelle le « monument ou le montage romano- canonique occidental ». C’est-à-dire tous ces héritages précités qui ont eu pour relais le grand système intellectuel et juridique façonné par l’Église catholique romaine jusqu’au XVIe siècle (rappelons ici que le grec « catholikos », traduit en latin par « universalis », veut dire « qui est général, valable partout », par opposition à la formule « pas très catholique », signifiant « ce qui est étrange et ne nous ressemble pas »). Alors bien sûr, cet héritage a des racines anciennes dans des textes bibliques dont certains ont été produits il y a environ 3000 ans. Notons d’ores et déjà ce texte de la Genèse qui évoque, en la personne d’Adam et Ève, l’unité d’une humanité issue d’une seule et même souche à la reproduction ininterrompue, et témoigne de la croyance en un genre humain unique. Soulignons au passage que cette croyance va souvent de pair avec celle d’un Dieu Créateur unique, que l’on trouve dans des textes antérieurs à la tradition biblique dans les milieux perses, égyptiens… témoignant d’une activité d’échanges commerciaux et culturels dans cette partie du Bassin méditerranéen qui va de l’Égypte au Croissant fertile en passant par le Sinaï et la Palestine. Notons d’emblée que cette unité fortement affirmée et revendiquée par ces témoignages anciens est en revanche régulièrement affichée par ces mêmes récits mythologiques comme ayant été systématiquement contrariée, voire brisée par les comportements de ses bénéficiaires, brisure qui à son tour est regardée comme réparable par certains héros archétypaux. Il nous faut insister sur cela, car très certainement nous ne sommes jamais sortis de ce triptyque qui, sécularisé, sera repris aussi bien par les Lumières, la Révolution française et même le marxisme léniniste, à savoir :
1) une humanité unie, bonne et sans tache ;
2) une humanité divisée par le péché, l’erreur, l’obscurantisme, l’aliénation économique et politique ;
3) une humanité réconciliée par la Rédemption, les lumières de la Raison, l’émancipation, le Bonheur pour tous par la Révolution (Saint-Just), et ceci pour toujours.
Le texte biblique source de ce schéma, c’est le récit de la Chute, suivie du meurtre d’Abel par Caïn, son frère. C’est ainsi que, très tôt, notre histoire, les récits qui ponctuent notre culture occidentale, sont marqués par la certitude d’une humanité originelle, universelle, partagée harmonieusement par tous, mais entachée systématiquement de conflictualité. Remarquons que cette conflictualité connaît des rebondissements variables :
1) avec Noé, un déluge, un anéantissement et une nouvelle bénédiction pour une humanité nouvelle née du seul juste miraculeusement sauvé ;
2) l’épisode de la Tour de Babel évoque en revanche l’échec d’une humanité qui, non satisfaite de son unité, dans une démesure hégémonique et totalitaire, veut accaparer la toute-puissance supposée et convoitée qui réside dans le Ciel et échoue lamentablement ;
3) il nous faut bien sûr évoquer ici le personnage d’Abraham, père d’Ismaël et d’Isaac, ancêtre d’une multitude en qui toutes les Nations sont bénies, donc acteur d’une unité réaffirmée…,
Mais qui démarre, il est important de le souligner, c’est très significatif, par un exil, un départ ; c’est-à-dire que pour atteindre cette universalité heureuse, il faut sortir, faire un écart, se décentrer, aller ailleurs, pour découvrir et se laisser découvrir par une altérité et ainsi se retrouver soi-même en vérité. Il y a là un universalisme, non pas surplombant, mais hospitalier à toutes les différences qu’un grand pèlerinage permet de rencontrer.
Alors, pour terminer ce tour d’horizon de nos héritages, comment ne pas d’arrêter un instant sur le Message de l’apôtre Paul qui, alors que l’Empire romain s’apprête à déployer un universalisme impérial hégémonique assis sur le rapport de force, et impose une idéologie qui tend à universaliser la langue, l’éducation, la culture, lui, Paul, affirme en contrepoint que dorénavant il n’y a plus ni juif, ni grec, ni homme, ni femme, ce qui fait dire à Alain Badiou, auteur marxiste d’extrême gauche, que Paul est le Père de l’universalisme tel que nous le concevons dans notre modernité. Au premier siècle de notre ère, deux universalismes vont s’affronter : l’universalisme romain impérial (une langue, une culture, des institutions similaires, un forum, un théâtre, des arènes, des thermes…) et un universalisme paulinien, fait d’une diversité assumée et fondée sur l’hospitalité : donner et recevoir et s’entendre avec l’autre, quelle que soit sa langue.
Mais nous n’en avons pas fini avec la question de l’universalité du genre humain ; car si à la fin du premier siècle après Jésus-Christ les « barbares », c’est-à-dire les « Autres » de l’Empire, sont devenus des proches, quelques quinze siècles plus tard une question nouvelle va surgir à propos des peuples rencontrés à la suite des grandes explorations consécutives à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492. Face à cette nouvelle étrangeté, la question posée à un Occident réuni sous la puissance d’un pontife romain va être celle-ci : ces peuples sont-ils des humains, ont-ils une âme, doit-on les traiter comme des frères, ou sont-ils des sous-hommes destinés par nature à l’esclavage ? Je vous renvoie ici à ce que l’on a appelé la Controverse de Valladolid, qui a vu l’affrontement entre une vision romano-centrée et un point de vue novateur, celui du dominicain Bartolomé de las Casas qui, en 1550, dénonça avec vigilance les méthodes colonisatrices violentes de l’Espagne en Amérique. Pourtant, l’universalisme différencié défendu par Las Casas, battu en brèche par les puissances occidentales, le Papauté, l’Empire de Charles Quint, demeura étouffé par la conviction intime qui n’épargna ni les Réformateurs protestants, ni le siècle des Lumières, ni Jules Ferry, et encore moins l’ex-président Sarkozy qui, dans son discours de Dakar en 2007 écrit par Claude Guéant, osa dire que le Peuple africain n’était pas assez entré dans l’histoire ! Ce qui, en filigrane, révélait bien la conviction intime et tenace qu’il manquait quelque chose aux Africains et aux Indiens d’Amérique pour être des femmes et des hommes pleinement accomplis.
Alors, aujourd’hui, qu’en est-il de l’universalisme, parfois dominateur et ethnocentré, parfois critique de ses propres excès ? Il cherche sa voie ! Il pensait l’avoir trouvée dans la croyance du développement de la Raison, qui depuis Descartes en passant par Kant et Hegel, était vue comme le facteur unificateur d’une humanité en marche vers un accomplissement heureux. (Il faut souligner ici le point de vue décalé de Jean-Jacques Rousseau qui prend ses distances avec cet optimisme rationaliste des Lumières, en demeurant attaché au mythe du Bon Sauvage indemne de toutes les conflictualités). Kant imagina une gouvernance mondiale organisant une paix perpétuelle entre les peuples divers, Hegel vit dans l’avènement de l’Etat Nation l’outil de la Raison universelle éclairant les peuples qui, unis malgré leurs différences accomplissent le progrès nécessaire au bonheur de tous. (On se remémore la phrase de Hegel sur Napoléon : « j’ai vu passer l’Empereur, cette âme du Monde »). On sait aujourd’hui à quel point cette marche fut contrariée et anéantie. L’universalité rationnelle adulée par Hegel et ses inspirateurs s’est montrée à bien des égards plus que déraisonnable en se déployant dans le communisme stalinien, le national-socialisme et aujourd’hui le national-libéralisme sans limites.
Cependant, confronté à des cultures éloignées de l’Occident, l’humanisme occidental fut parfois pris de doute. On a peut-être en mémoire la tentative vivement réprimée par Rome des jésuites en Chine autour de Matteo Ricci (1552 1610), soucieux d’ouvrir la catholicité romaine à la culture chinoise. Plus près de nous, un missionnaire protestant en Nouvelle-Calédonie, Maurice Leenhardt, devint le défenseur et protecteur de la culture canaque (kanak), que beaucoup considèrent comme le père de l’ethnologie, lui qui fonda cette lignée de penseurs qui, de Marcel Mauss à Robert Jaulin en passant par Lévi Strauss, inaugura ce regard décentré d’un occident soucieux de sortir de sa tour d’Ivoire.
Mais la plus forte contestation de cet universalisme rationnel est peut-être bien venu de l’intérieur même de cette pensée soucieuse d’embrasser le Réel dans sa totalité, il faut bien le reconnaître, de manière abstraite : il nous faut parler ici ce Marx qui a voulu remettre Hegel sur ses pieds en inaugurant un universalisme concret que l’on pourrait qualifier d’« insurgé ». Il ne s’agit plus de dénoncer la prétention à la domination d’une culture occidentale abstraite, mais de lutter contre l’aliénation commune à tous les peuples face à des puissances autoritaires et malveillantes. La lutte des classes devient le nouvel universalisme qui apporte la lumière non pas par une pensée rationnelle débarrassée des obscurantismes traditionnels, mais par une action qui ne se contente pas d’une émancipation des esprits et suscite une libération des corps aliénés par des pouvoirs oppresseurs, s’engageant désormais dans des révolutions salutaires. Comme je viens de l’évoquer, à l’universalisme occidental totalitaire et uniforme peut répondre un universalisme insurrectionnel qui, pour certains comme Paul Ricœur, peut demeurer pacifique et non violent (mais c’est là un autre débat).
Alors, où en sommes-nous aujourd’hui ? Alors que le monde s’apprête à vivre sous le joug de trois puissances complices dans le projet de surveillance généralisée de tous les comportements, le projet de bannir toute pensée différente – ce qui a suscité d’ailleurs un livre récent (L’esprit du totalitarisme de Georges ORWELL et 1984 face au XXIe siècle, de Jean-Jacques ROSAT, aux éditions Hors d’atteinte, 2025) – et, en fin de compte, le projet de sauvegarder les privilèges de certains en asservissant tous les autres alors que le chaos nous menace. Les pouvoirs des puissants sont décuplés par des technologies déshumanisantes, universalisées par les algorithmes, la cybernétique et la toile d’araignée numérique, sans oublier l’intelligence artificielle. Où sont les forces vives qui ne veulent pas se contenter de survivre ? Comme le prophétisait Lamarck en 1820, « tout se passe comme si l’homme était destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable ». En effet, tout se passe aujourd’hui comme si la lassitude des femmes et des hommes, usés par des combats d’un autre temps, laissait la place à des monstres surgis dans cette fin d’un monde qui tarde à s’éteindre et ne laisse encore que peu de place à ce monde nouveau libéré en gestation ; ce qui fait dire à certains observateurs attentifs du trumpisme que l’universel qui aujourd’hui nous menace est une sorte de « fascisme de la fin des temps ». Dès lors, pour presque terminer ce propos provisoire, je voudrais reprendre à mon compte un mot un seul mot : « Résister ». Un mot qui, depuis la Tour de Constance, est passé par nos maquis cévenols jusqu’aux multiples résistances et soulèvements qui honorent l’humanité. En face de ces monstres dont Gramcsi signalait la montée, il nous faut résister à ces puissances prédatrices et aliénantes qui, non seulement nous menacent, mais nous conduisent à une servitude universelle. Les écrans sont le miroir de notre disparition programmée. L’universel qui nous menace aujourd’hui n’est plus le fol espoir de l’homme augmenté, mais le retour à l’animalité qui fait de nous, insidieusement mais sûrement, un troupeau de spectres écervelés, incapables de vivre une vie libre, volontaire et universellement partagée.
Pour ne pas vous épargner une ultime référence biblique, je voudrais ici vous rappeler l’épisode du petit roi Josias qui, au VIIe siècle avant Jésus-Christ, voulait réformer le Peuple et son culte, déjà, grâce à un texte ancien redécouvert dans un recoin du Temple à restaurer (on connaît ce texte sous le nom de Deutéronome : « la deuxième loi »). C’est dans ce texte qu’apparaissent les notions d’années sabbatiques et d’années jubilaires à l’occasion desquelles on remet pour ainsi dire les compteurs à zéro : zéro étant la répartition initiale des terres à l’entrée en terre promise. C’est à cette occasion que les esclaves sont libérés, les richesses réparties équitablement pour effacer les injustices qui, sur la longue durée, deviennent intolérables (c’était une sorte de déclaration des droits de l’homme de l’époque). Une société qu’il voyait plonger dans le néant de la lutte de tous contre tous, de manière très impopulaire, Josias voulut y abolir tous les privilèges des classes dominatrices. Il voulait tout simplement restaurer la vie, une vie pleine et entière dans un monde qui, déjà, se perdait. La tradition vit en lui un nouveau roi David, mort prématurément dans une bataille contre l’Égypte. Devant le désastre d’une société policière et injuste que ses prédécesseurs lui avaient léguée, il avait choisi « La Vie », celle que Costa-Gavras met en lumière dans son chef-d’œuvre « Z » (Z est la première lettre du mot « il vit » en grec), celle qui par-delà la mort de son héros assassiné par les colonels grecs fait encore peur à tous les puissants rêvant d’une universalité dictatoriale. « J’ai mis devant toi la vie et la mort », nous rapporte le texte du Deutéronome qui inspira le roi Josias. « Choisis la vie et tu vivras ».
Pour nous, aujourd’hui, choisir la vie, c’est résister à cet universalisme factice qui nous envahit et inaugurer de mille et une manières, par-delà les Lumières qui nous ont peut-être un peu trop aveuglés, « ces lucioles » si chères à Pasolini, qui sèment un avenir heureux, éteignent les écrans qui nous tuent et nous permettent de retrouver la seule et véritable universalité, celle de la rencontre du visage de l’Autre (cf. Emmanuel Levinas) qui m’appelle sur un chemin de partage et de solidarité. Ainsi se créera à nouveau un universalisme symphonique, sans la baguette d’un chef et sans partition préétablie. Ainsi se déploiera à nouveau frais une éthique universalisable, matrice d’un humanisme partagé, autour de la seule valeur légitime et universelle : la Vie débarrassée de tout ce qui la plombe. Dans ce monde de morts vivants, nous pouvons redevenir des acteurs imaginatifs et libres, animés par le souci de l’Autre, des Autres, qui augure d’un avenir paisible, heureux et réconcilié.
Je vous remercie


