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Bétharram, à quelques kilomètres de Lourdes : ce que l’Église ne veut peut-être pas regarder
Accueil Faire église autrement Bétharram, à quelques kilomètres de Lourdes : ce que l’Église ne veut peut-être pas regarder
Faire église autrementTextes critiques
Par Lucienne Gouguenheim7 septembre 20260 Commentaire

Bétharram, à quelques kilomètres de Lourdes : ce que l’Église ne veut peut-être pas regarder

Patrice Dunois-Canette.

Il y a des affaires que le temps complique au lieu de les apaiser. Bétharram est de celles-là. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de violences sexuelles commises sur des enfants dans une institution catholique d’enseignement. Il s’agit de faits qui se sont inscrits dans la durée, dans un univers éducatif soumis à l’autorité, à la discipline, à la hiérarchie et, pour certains, à une forme d’emprise religieuse. Et dès lors qu’une violence peut se répéter, se transmettre, rester invisible ou ne pas être empêchée pendant des années, la question cesse d’être uniquement celle des agresseurs. Elle devient celle du système qui aurait dû voir, protéger et agir.

C’est précisément ce qui rend la situation actuelle si troublante. À Lourdes, le 27 septembre, Léon XIV rencontrera sept personnes victimes de violences sexuelles commises dans l’Église. La Conférence des évêques de France explique que leur sélection a été particulièrement difficile et qu’elle a reposé sur des critères de diversité et de représentativité : hommes et femmes, mineurs et majeurs, parcours différents, territoires différents, lieux différents. Le collectif historique de Bétharram, qui rassemble plus de 200 anciens élèves, n’en fera pas partie. Il demande pourtant à rencontrer le pape depuis juillet 2025 et a renouvelé sa demande en mai 2026. Il ne réclame pas une audience interminable. Quelques minutes. Une prière. Une bénédiction. Et cinq propositions sur la protection des mineurs, la réparation et la prévention.

La réponse de l’Église française laisse une question en suspens : pourquoi cette rencontre supplémentaire était-elle impossible ?

Car le sujet n’est pas de contester la légitimité des sept victimes retenues. Elles ont évidemment leur place auprès du pape. Le sujet est ailleurs. Pourquoi la sélection des sept devrait-elle rendre impossible l’écoute d’un collectif qui porte une histoire spécifique, une mémoire collective et des propositions précises ? Pourquoi faudrait-il opposer la représentativité à la possibilité d’une rencontre supplémentaire ? Et surtout, pourquoi l’institution semble-t-elle répondre à une demande d’audience par une logique de sélection alors que personne ne lui demande de remplacer les personnes déjà choisies ?

La notion de « représentativité » mérite ici d’être interrogée. Elle paraît rationnelle. Elle permet de composer un groupe équilibré, de faire entendre plusieurs expériences, de ne pas réduire les violences dans l’Église à un seul profil. Mais elle contient aussi un piège : une victime devient-elle plus audible lorsqu’elle est représentative ?

Et qui décide de ce qu’elle représente ?

Une victime parle d’abord de ce qu’elle a vécu. Un collectif parle d’une histoire commune. Ce ne sont pas les mêmes paroles et elles ne répondent pas aux mêmes questions. Dans le cas de Bétharram, l’enjeu dépasse les récits individuels. Il concerne le fonctionnement d’une institution éducative catholique dans laquelle des enfants étaient placés sous l’autorité d’adultes, dans un cadre où la discipline et la réputation pouvaient occuper une place considérable.

C’est cette dimension qu’il faut regarder sans détour.

Lorsqu’une violence sexuelle est commise une fois, la responsabilité première est celle de son auteur. Lorsqu’un même type de violence peut se reproduire sur une longue période dans une institution, l’analyse doit nécessairement s’élargir. Non pour distribuer artificiellement une culpabilité collective, mais pour comprendre les mécanismes qui ont permis la répétition : qui savait ? Qui pouvait savoir ? Qui a été alerté ? Qui avait le pouvoir d’intervenir ? Quelle information circulait ? Que devenaient les plaintes ? Comment l’institution réagissait-elle lorsqu’un enfant parlait ? Que pesaient la protection des élèves, la réputation de l’établissement et la protection de ses responsables dans les décisions prises ?

Ces questions sont beaucoup plus difficiles que la désignation d’un coupable.

Elles obligent à examiner l’environnement dans lequel les violences ont été rendues possibles.

Une école n’est pas une simple juxtaposition d’adultes et d’enfants. C’est une organisation. Elle possède une hiérarchie, des règles, des responsables, des procédures, une réputation à préserver et une capacité considérable à décider ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Dans un établissement catholique, cette organisation peut être renforcée par une autorité morale et religieuse. L’adulte n’est pas seulement celui qui enseigne ou sanctionne. Il peut être celui qui incarne une institution, une morale, une tradition, une autorité spirituelle. Pour un enfant, cette asymétrie est considérable.

C’est pourquoi les affaires d’abus dans les institutions catholiques d’enseignement ne peuvent pas être réduites à une addition de drames individuels. La durée change la nature de la question. Plus les faits s’inscrivent dans le temps, plus il devient nécessaire de rechercher les défaillances institutionnelles qui ont permis leur persistance, sans pour autant confondre responsabilité institutionnelle et culpabilité pénale individuelle.

Cette distinction est essentielle. Dire qu’une institution doit répondre de ses défaillances ne signifie pas que tous ceux qui y travaillaient savaient. Cela signifie que l’on cherche à comprendre pourquoi les mécanismes censés protéger les enfants n’ont pas fonctionné, ou n’ont pas fonctionné suffisamment tôt.

Et c’est précisément ce que porte la parole collective de Bétharram.

Elle ne demande pas seulement : « Écoutez ce qui nous est arrivé. » Elle demande implicitement : « Comprenez comment cela a pu arriver. »

La nuance est immense.

Une institution peut entendre un récit douloureux, exprimer sa compassion et reconnaître la souffrance. Elle peut même organiser une rencontre officielle parfaitement maîtrisée. Mais lorsqu’un collectif arrive avec des propositions sur la prévention, la protection et la réparation, il ne demande plus seulement de l’écoute. Il demande une transformation.

Il pose la question de l’après.

Et l’après est précisément le moment où la compassion doit céder la place aux décisions.

C’est pourquoi le choix de Lourdes est difficile à ignorer. Le pape viendra dans un lieu consacré à la souffrance, à la fragilité et à l’espérance. Il rencontrera des victimes de violences sexuelles commises dans l’Église. Et Bétharram est à quelques dizaines de kilomètres. Le symbole est presque trop évident : dans le même territoire où se trouve l’établissement au cœur de cette histoire, le pape écoutera des victimes, mais pas celles qui demandent depuis plus d’un an à lui parler.

On peut considérer que cette proximité géographique n’a aucune importance.

On peut aussi considérer qu’elle donne à la décision une portée particulière.

Quelques dizaines de kilomètres.

Quelques minutes.

Une rencontre supplémentaire.

Qu’est-ce qui l’empêchait réellement ?

Le protocole ? L’agenda ? La sécurité ? La représentativité ?

Ou autre chose ?

Il ne serait pas sérieux d’affirmer que Léon XIV a personnellement décidé de ne pas recevoir Bétharram. Les éléments disponibles ne permettent pas de l’établir. La CEF présente d’ailleurs la rencontre avec des victimes comme répondant à une volonté du pape. La question devient donc encore plus précise : qui a décidé de ne pas donner suite à la demande particulière du collectif ?

Si la décision vient de Rome, il faut le dire. Si elle relève de la CEF, il faut l’assumer. Si elle est commune, il faut l’expliquer. Ce qui n’est plus satisfaisant, c’est de laisser la notion générale de « représentativité » tenir lieu de réponse à une question très concrète : pourquoi ne pas avoir ajouté quelques minutes ?

Car recevoir le collectif de Bétharram n’aurait rien retiré aux sept victimes retenues. Il n’aurait pas fallu choisir entre les uns et les autres. Il aurait simplement fallu reconnaître qu’il existe plusieurs formes de parole des victimes : la parole individuelle, la parole collective, la parole qui raconte et celle qui demande des comptes.

Cette dernière est peut-être la plus difficile.

Parce qu’elle ne demande pas seulement de reconnaître le passé. Elle demande de regarder le fonctionnement de l’institution.

Pourquoi le silence a-t-il duré ?

Pourquoi certains enfants n’ont-ils pas été protégés ?

Pourquoi des alertes éventuelles n’ont-elles pas produit les effets attendus ?

Pourquoi les victimes ont-elles parfois dû attendre des décennies avant d’être entendues ?

Et surtout : qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?

Ce sont ces questions qui donnent à Bétharram une portée qui dépasse largement le seul établissement. Elles touchent à la capacité de l’Église à comprendre les violences sexuelles non comme une succession d’affaires individuelles, mais comme un problème institutionnel lorsqu’elles se répètent dans des structures éducatives sur de longues périodes.

Car une politique de prévention digne de ce nom ne devrait pas seulement chercher à identifier les futurs agresseurs. Elle devrait aussi empêcher qu’un environnement permette à un agresseur d’agir, protège son silence ou rende plus difficile la parole d’un enfant.

C’est là que les propositions des victimes prennent tout leur sens. Elles ne sont pas seulement un supplément au témoignage. Elles constituent une tentative de transformer une expérience traumatique en règles pour l’avenir.

L’Église devrait donc pouvoir entendre cette parole sans la considérer comme une concurrence à la rencontre de Lourdes.

À moins que le problème ne soit précisément là.

Écouter une victime permet de reconnaître une souffrance. Écouter un collectif oblige à entendre une critique.

Et une critique adressée à une institution n’est jamais aussi confortable qu’un témoignage que l’on peut entourer de compassion.

Lourdes sera donc un moment important. Sept victimes seront reçues. Il faudra s’en réjouir. Mais il faudra aussi regarder ce qui ne sera pas dit, qui ne sera pas là et pourquoi.

Car le véritable changement de culture ne se mesure pas au nombre de victimes que l’on accepte de recevoir. Il se mesure peut-être à la capacité d’une institution à entendre celles qui ne correspondent pas au cadre qu’elle avait prévu.

Bétharram ne demande pas à être « représentatif ». Il demande à être entendu en tant que Bétharram : avec son histoire, sa durée, ses victimes, ses silences, ses questions et ses propositions.

Et cela suffit.

À quelques kilomètres de Lourdes, l’occasion existait.

Elle existe peut-être encore.

Reste maintenant à savoir si l’Église veut seulement montrer qu’elle sait écouter les victimes — ou si elle est prête à écouter ce qu’elles lui demandent de changer.

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