De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme : 2/4 André Sauge, et son approche méthodologique
Après avoir présenté le fil conducteur du livre et l’apport de la méthode [1], Christian Desîlets présente qui est André Sauge, le cursus de sa formation : auprès de qui il s’est formé, son chemin dans la littérature en grec ancien, ce qui fonde sa liberté dans l’approche des textes.
[1] https://nsae.fr/2026/09/21/de-jesus-de-nazareth-a-la-fondation-du-christianisme/

« Le lecteur voudra savoir qui est André Sauge. Pour les chercheurs, la question ne renvoie pas à la vie privée, mais à la crédibilité académique. Elle appelle à l’élucidation de son statut de chercheur : l’enseigne à laquelle il loge, ses compétences, ses publications, son patronage, ses réseaux et son rayonnement. Commençons par dire que son domaine est celui de la langue et de la littérature grecques de l’antiquité. Cela a son importance quand on sait que les textes les plus anciens que nous possédions du Nouveau Testament ne sont pas rédigés en araméen, comme on aurait pu s’y attendre, mais en grec et même en deux sortes de grec, l’un de qualité très inférieure à l’autre. Ce fait, vous le verrez, a une importance capitale pour en comprendre leur genèse.
Sauge, donc, est un helléniste. Il a étudié auprès de professeurs réputés, dont l’historien Vidal-Naquet, l’anthropologue et philologue Detienne, le linguiste Culioli, et l’helléniste Hurst, lequel l’a dirigé au doctorat en grec ancien à l’Université de Genève. Sauge a produit une thèse aussi universitaire qu’on puisse l’imaginer : plusieurs centaines de pages consacrées à l’analyse sémantique et contextuelle des sens et usages du mot historié, à travers ses diverses occurrences et déclinaisons dans le vaste corpus de la littérature antique, dont les Histoires d’Hérodote. Selon Sauge, l’historié hérodotéenne n’avait pas le sens d’une enquête, mais référait plutôt à une procédure d’attestation de la vérité d’un récit dont l’auteur ne pouvait présenter aucun témoin pour le corroborer. Le concept refera surface dans ce livre lorsque Sauge exposera les subterfuges utilisés par les rédacteurs du Nouveau Testament pour antidater et authentifier les contenus théologiques qu’ils ont insérés dans les récits originaux.
Pris isolément, ses ouvrages suivants, comme sa volumineuse étude grammaticale de la valeur intensive du parfait en grec ancien, pourraient faire croire qu’il s’était engagé dans le parcours classique du chercheur universitaire, celui qui creuse, nuance et amende les savoirs d’un domaine pointu appartenant à un cénacle d’experts pareillement surspécialisés. En réalité, il élaborait, testait, raffinait et apprenait à maîtriser les cadres conceptuels et méthodologiques de son approche philologique des textes anciens, avec une préférence pour les grands classiques qui le conduira à partir de 1997 à s’intéresser aux écrits néotestamentaires.
Une fois sa thèse publiée, Sauge a produit un examen approfondi des mots de la famille du mythe (μῦθος) dans une variété de textes narratifs anciens. L’exercice lui a permis de peaufiner sa méthode d’analyse contextuelle de type historico-critique, dont il estime qu’elle permet des interprétations plus précises que celles offertes par les traductions les plus célébrées. Un programme de recherche naît souvent de l’étonnement d’un chercheur quand il découvre que les interprétations traditionnelles d’un phénomène ne reposent sur rien de solide. L’étonnement inaugural de Sauge, c’est de constater les écarts considérables qui existent entre ce que l’auteur d’un texte antique disait et ce que les traducteurs lui ont fait dire. Ces écarts, il les attribue à une convention heuristique qui, face à une difficulté, consiste à ne jamais trop s’écarter des traductions traditionnelles. Quand un texte en grec ancien dit sur le fond tout autre chose que ce que la tradition a établi qu’il devait vouloir dire, le traducteur aura tendance non pas à lui restituer son sens originel, mais à le remodeler en fonction du sens convenu. Entre la cohérence interne d’un texte et la cohérence externe de la tradition, le traducteur tend à sacrifier la première au profit de la seconde, mais sans que le lecteur de la traduction en soit averti.
Bien sûr, traduire c’est trahir, mais jusqu’à quel point les traductions les plus autorisées sont-elles fiables ? Pour le savoir, Sauge s’est lancé dans une voie que très peu de chercheurs osent prendre. Habituellement, un philologue limite ses analyses à quelques mots, phrases ou passages. Quand le texte étudié n’est pas le fragment d’une œuvre perdue, mais l’isolat d’un texte beaucoup plus long dont nous disposons de versions relativement complètes, une focale aussi restreinte incite le chercheur à orienter sa microlecture en conformité avec le sens général de l’œuvre, tel qu’établi par la tradition académique. Le problème, c’est que si la tradition repose sur une erreur, celle-ci sera confortée de facto par tous les chercheurs et études qui l’auront prise pour socle, et cette multitude constituera à elle seule un puissant et intimidant obstacle à toute lecture divergente. Pour échapper à ce défaut de méthode, qui est consubstantiel à tous les paradigmes scientifiques, Sauge a entrepris d’étendre ses analyses philologiques à l’intégralité de chaque œuvre qu’il a choisi d’étudier. Cela lui permet de comparer sa propre traduction aux traductions canoniques, d’en mesurer et d’en interpréter les écarts. Suivront notamment ses études et traductions de l’Iliade et de l’Odyssée qui procèdent notamment en écartant des textes les passages reconnus comme apocryphes, et de la traduction les grilles de lecture exogènes qui en détournent manifestement le sens. Si les versions auxquelles il arrive ne sont pas les plus élégantes sur le plan stylistique, elles se veulent plus fidèles au texte original. L’une des constantes de ses conclusions, c’est que chaque texte semble originellement avoir été composé et édité en fonction d’une visée sociale et politique bien plus qu’artistique et littéraire.
Quand il entreprend l’étude des écrits néotestamentaires, Sauge n’en continue pas moins de faire des traductions, comme celle de la première Olympique de Pindare (publiée dans la Revue des Belles Lettres), et de produire des études apparemment très diverses sur le fond, mais en réalité méthodologiquement complémentaires. Qu’il écrive sur le digamma, le logos, le sens du sacrifice, le don, la grâce et l’hospitalité, Hésiode, Parménide, Sophocle, Jésus, Luc et Flavius Josèphe, l’approche passe toujours par l’interrogation et la déconstruction des savoirs axiomatiques de la doxa. Ce sera aussi son approche des Évangiles et de la littérature patristique des premiers siècles, lesquels relèvent de son expertise puisqu’ils ont été rédigés en grec.
Revenons ici sur deux des plus grandes énigmes liées à la rédaction du Nouveau Testament et qui sont au cœur de la problématique de toutes les exégèses. La première a trait au fait que les éditions les plus anciennes que nous ayons des quatre Évangiles soient rédigées en grec, et non en araméen qui est pourtant la langue natale de Jésus comme de tous les Judéens et Galiléens de confession hébraïque à cette époque. Pour la résoudre, le consensus chez les exégètes est de supposer qu’ils sont la traduction d’originaux plus anciens, écrits en araméen, qui se sont perdus si rapidement et mystérieusement que non seulement il n’en existe plus aucune trace matérielle, mais qu’aucun des plus anciens textes dont nous disposons n’y font même référence. L’autre grande énigme a trait aux contradictions et différences nombreuses, patentes et fondamentales qui existent entre les quatre Évangiles, bien que tous prétendent être le récit authentique des actes et paroles de « Jésus-Christ ». C’est ce que l’on appelle le problème synoptique. Plutôt que de résoudre ce problème, le consensus chez les exégètes est de se concentrer moins sur les différences que sur les ressemblances. Ces ressemblances renforcent l’hypothèse de la préexistence d’une source commune (dite Q, mis pour Quelle) à laquelle les trois Synoptiques (Matthieu, Marc, Luc) ont puisé. Ce qui n’explique pas pourquoi et comment les évangélistes ont pu tirer d’une même source des récits aussi différents et contradictoires. Au problème de la source Q, Sauge on l’a vu apporte une solution sensiblement différente. La source ne s’est pas totalement perdue ; son support matériel a disparu, mais son contenu immatériel peut être reconstitué; il est là depuis toujours, sous nos yeux, pour qui sait lire le grec ancien. »
Dans le prochain article, l’auteur précisera les apports d’une méthode de caractère scientifique.
Régine et Guy Ringwald.
Lire l’article précédent : De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme – André Sauge


