De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme – Préface : 4 /4 Analyse du différend avec l’approche exégétique
Au cours du développement de cette préface, Christian Desîlets nous a d’abord donné le fil conducteur de la thèse d’André Sauge et l’apport spécifique de sa méthode [1], puis il nous a présenté l’auteur et son parcours intellectuel [2]. Dans la dernière parution [3], il abordait la question de la méthode critique : il va développer maintenant pourquoi et comment le débat avec les exégètes -pour autant qu’il ait lieu- présente une telle difficulté. Il abordera l’analyse des obstacles, et les biais -parfois confortables- qui créent souvent une stratégie d’évitement.
[1] https://nsae.fr/2026/09/21/de-jesus-de-nazareth-a-la-fondation-du-christianisme/

« La méthode historico-critique est effectivement couramment admise et pratiquée par les spécialistes de la bible hébraïque, y compris les exégètes chrétiens. Mais quand elle a été appliquée à l’étude du Nouveau Testament, les exégètes l’ont rapidement abandonnée et elle demeure jusqu’à ce jour « rarement appréciée »[i]. Les résultats qu’elle permet d’obtenir vont à l’encontre des croyances des exégètes quand ils travaillent comme des théologiens, enseignant et prêchant tout à la fois, n’aimant et n’approuvant que ce qu’ils veulent entendre. Cela limite leur capacité à corriger leur doctrine autrement que sur des détails.
Les critiques qu’ils (les exégètes) adressent à la méthode historico-critique sont nombreuses et leurs arguments peuvent être classés en deux ordres : les arguments d’ordre théologique et les arguments d’ordre méthodologique.
Les premiers dérivent des courants critiques relativistes de la littérature et des arts, inspirés de l’école déconstructiviste. On avancera que la valeur d’un texte sacré ne se mesure pas tant à sa cohérence univoque qu’à sa capacité à être investi d’un nombre infini de significations (ce qui n’a rien en soi d’extraordinaire), que chaque lecteur a droit à « sa vérité » du texte indépendamment de ses compétences de lecture et que le croyant n’a plus à se soumettre à l’autorité d’un expert. Ces arguments s’appuient aussi sur la difficulté voire l’impossibilité de connaître réellement les intentions de l’auteur d’une œuvre, surtout, comme c’est le cas ici, quand cette œuvre remonte à plusieurs siècles ou milliers d’années. Enfin, même si ou quand cela est possible, on avancera que ce qui intéresse le lecteur d’un texte sacré, ce n’est pas ce que son auteur cherchait à dire aux gens d’un autre temps dans un autre contexte, c’est ce qu’il peut y trouver de pertinent pour lui, aujourd’hui. Ce sont des arguments qui valent surtout si, comme les théologiens de Brecht qui refusaient de regarder dans la lunette de Galilée, l’on choisit d’ignorer ce que les sciences historiques ont permis de découvrir.
Les critiques d’ordre méthodologique soulèvent, elles, des difficultés plus objectives. On avance d’abord que la méthode est si ardue qu’elle demeure à jamais impraticable pour l’immense majorité des chercheurs, tant elle requiert la maîtrise d’une somme de connaissances dans toutes sortes de domaines : histoire, archéologie, géographie, ethnologie, sociologie, linguistique, psychologie, herméneutique, sémiotique, étymologie, littérature, et bien d’autres. Ce n’est pas pour rien que les chercheurs ont tendance à se surspécialiser, même si cela réduit la taille de leur auditoire. La méthode historico-critique est certainement mieux adaptée à un travail d’équipe interdisciplinaire qu’à un seul individu, mais même ses critiques reconnaissent qu’un individu peut avoir les qualités suffisantes pour arriver à des résultats valables. On avancera aussi que la méthode produit beaucoup de conjectures et que ses résultats sont toujours plus ou moins hypothétiques. Or toutes les méthodes obligent à se livrer à des conjectures, quand les données sont insuffisantes. Il est vrai que certaines conjectures de Sauge sont stupéfiantes, pour le moins, cependant la conjecture n’est pas l’arbitraire, comme le disait Revel[ii], car elle requiert de la probité, de l’exactitude et de l’érudition. En pratique, la valeur d’une hypothèse invérifiable en elle-même croît avec le nombre de ses conséquences vérifiées. Les critiques de la méthode objecteront aussi que l’auteur d’un texte ne peut pas être toujours parfaitement clair et rigoureux, ni dans ses intentions, ni dans ses idées ni dans sa grammaire, et qu’il peut aussi avoir des motivations inconscientes qui nous demeureront à jamais inconnues. C’est tout à fait exact, mais l’argument est limité. On écrit généralement pour être clair et bien compris, rarement pour être énigmatique comme Nostradamus. Enfin, il y a le soupçon que le chercheur interprète toujours les incertitudes du texte dans le sens voulu par lui et que ses interprétations soient parfois si subtiles qu’on puisse raisonnablement douter que l’auteur du texte et son public aient pu raisonner si fortement. Dans les deux cas, c’est par la rigueur de la démonstration que l’on devrait en juger.
Il est trois autres ordres d’objection, qui se formalisent rarement en arguments et qui s’expriment encore plus rarement en public. L’un tient à l’ampleur de la tâche qui consisterait à faire l’examen critique rigoureux du travail historico-critique, surtout quand ce travail embrasse la totalité d’une œuvre, et encore plus quand celle-ci a l’ampleur du Nouveau Testament. On pourrait objecter en retour que ce problème n’est pas celui de l’auteur, mais celui des critiques. Malheureusement les experts sont pour la plupart trop spécialisés pour embrasser aussi large et n’ont pas le temps (sinon l’intérêt) de faire ce travail. Les critiques, quand ils s’expriment, se contenteront de mettre en doute telle ou telle partie de l’édifice, de dénoncer une fissure dont ils font un vice de construction, les autorisant à conclure que tout l’ouvrage s’écroule au premier coup de pied. Tous ne se donnent pas autant de peine. Plus un programme de recherche compte d’adeptes, plus il a produit une vaste littérature, de sorte que le critique indélicat peut limiter son examen à la bibliographie d’un texte : n’importe quel chercheur peut toujours être blâmé d’avoir ignoré tel auteur ou tel ouvrage, procédé facile, mais assassin dont l’intérêt est qu’il autorise non seulement le critique à ne pas lire un livre, mais aussi à en déconseiller la lecture.
Un autre ordre d’objection tient au fait que la méthode historico-critique a la fâcheuse habitude d’arriver à des démonstrations et des résultats contrariants, qui dévaluent les savoirs sur lesquels les autres chercheurs se sont fondés. Les critiques résolvent habituellement le problème en utilisant des arguments d’autorité, lesquels n’ont en réalité aucune valeur en science. Ce qui nous amène au troisième ordre d’objection, qui a trait au défaut d’orgueil, et qui me semble motiver en grande partie l’aversion de plusieurs chercheurs pour la méthode historico-critique. À ceux qui la pratiquent, on reprochera leur attitude, qui est de penser qu’ils sont toujours les seuls à avoir raison. C’est un reproche auquel Sauge me semble pouvoir au moins en partie échapper. Il évolue sur le terrain des preuves, des faits et des arguments techniques, il propose des interprétations vérifiables, ses analyses ne sont pas subjectives, ni intransigeantes, ni insoutenables, d’autant qu’il ne manque pas d’appuyer ses vues sur nombre d’autres chercheurs. Enfin, il est loin d’être rebelle au démenti. Il pratique l’autoréflexivité scientifique, corrige lui-même au besoin ses interprétations antérieures, mais il attend aussi des autres chercheurs qu’ils vérifient ses analyses. C’est là où le bât blesse et il faut bien admettre que cela le pousse parfois à hausser un peu trop le ton dans le monde feutré de la recherche scientifique, là où les bonnes relations valent mieux que les bons arguments et où l’étiquette impose à chacun de bonnes manières, qui consistent d’abord à ménager ses confrères. Cette étiquette est aisément respectée quand les divergences sont entre collègues d’un même programme de recherche scientifique. Entre chercheurs de programmes concurrents, c’est un peu différent. Et c’est tout autre chose quand un chercheur, comme Sauge, adopte un paradigme radicalement différent et arrive à des résultats probants, offrant aux vieilles énigmes et impasses des solutions cohérentes et vérifiables.
Une théorie est comme un grand récit dont les principaux ressorts sont les axiomes qui déterminent les grandes lignes de l’action. Ces axiomes, le théoricien s’interdit de les rejeter et même de les modifier. Par une décision arbitraire, il les juge irréfutables. Ils forment le noyau dur des croyances de son programme de recherche. On peut dire alors, avec l’épistémologue Lakatos, qu’une théorie est aussi comme un œuf, qu’on ne peut modifier sans le casser. Les tenants d’une théorie érigent autour du noyau de leurs croyances une ceinture protectrice (ou coquille) de concepts et d’hypothèses accessoires qui se présentent comme perfectibles et, au besoin, remplaçables. La résistance à soumettre leurs croyances centrales à la réfutation est compréhensible : si les fondations de leur théorie étaient discréditées, leur prestige en serait durement affecté. Les approches inductives, comme celle de Sauge, procèdent tout autrement : puisqu’elles doivent se construire entièrement sur la base de l’observation et de l’empirisme, elles n’ont aucune croyance à défendre et donc aucun mal à abandonner leurs modélisations quand elles sont invalidées. Elles n’ont pas d’axiomes, mais elles ont des principes méthodologiques, comme le rejet de tout ce qui n’est pas réfutable rationnellement et de tous les postulats dépourvus de vraisemblance historique.
Les révolutions scientifiques, disait Kuhn, sont des phénomènes sociaux. Devant une approche novatrice, les représentants de la doxa commencent par afficher les signes d’une surdité et d’un mutisme volontaires. La recherche universitaire a donc ses pesanteurs sociologiques. L’université (une société d’appartenance) est aussi un monde qui pratique l’ostracisme et où l’on agit comme si tout ce qui n’est pas mentionné dans les grandes revues scientifiques n’existait pas. Si l’on est contraint d’en parler, on peut y faire barrage en chicanant sur des détails, en s’en moquant et surtout, comme je l’ai dit, en lui opposant des arguments d’autorité, qui sont une forme d’intimidation.
Heureusement, les institutions de la recherche ne sont pas infaillibles. Contrairement aux humains, elles sont perfectibles. D’anciens programmes de recherche se sont éteints, moins par l’extinction de leurs arguments que par celle de leurs représentants. Quand l’innovation est fondée sur des analyses objectives et vérifiables, il arrive qu’elle finisse par intéresser une nouvelle génération de chercheurs. Cela arrivera-t-il à Sauge ? C’est toute la grâce que je lui souhaite.
[i] Voir SKA, Jean-Louis (2009), « Les vertus de la méthode historico-critique », Nouvelle Revue Théologique, 2009/4 (tome 131), pp. 705-727.
[ii] REVEL, Jean-François (1988), La connaissance inutile, Paris, Grasset, pp. 15-16
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Nous réitérons ici notre profonde reconnaissance au professeur Christian Desîlets de l’Université Laval, à Montréal, pour son aimable autorisation à la publication de la préface du livre d’André Sauge « De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme ».
Régine et Guy Ringwald.
Lire les articles précédents :
De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme – André Sauge


