Vers une spiritualité écoféministe
Juan José Tamayo.

Mon article « Y a-t-il une place pour la spiritualité à l’ère de l’IA et de la technocratie ? » se terminait par la question : « Quelle spiritualité pour le XXIe siècle ? », annonçant la réponse dans un nouvel article que je vais maintenant développer.
Je me concentrerai sur l’une des dimensions de la spiritualité que je considère comme la plus importante, la plus créative et la plus nécessaire : la dimension féministe. C’est une dimension qu’il faut aborder et cultiver précisément à l’heure où les pratiques patriarcales et les tendances antiféministes progressent tant dans la société que dans les religions. Ces tendances résultent de l’alliance entre le néolibéralisme et le patriarcat, comme Ana de Miguel l’a pertinemment démontré dans Neoliberalismo sexual. El mito de la libre elección, Madrid, Cátedra et Irene Otero Pérez dans * Postfeminismo: alianza entre neoliberalismo y patriarcado * (à paraître).
Une perspective de genre doit jouer un rôle fondamental dans le nouveau paradigme d’interspiritualité que je développe dans mon livre (Hacia una espiritualidad liberadora (Vers une spiritualité libératrice), Herder, Barcelone, 2020. Il en résulte une spiritualité féministe qui commence par remettre en question les formes classiques – majoritairement masculines et autoritaires – de représentation du Divin, ainsi que les conceptions morales de l’éternel féminin et du culte de la Dame Blanche, qui, comme l’affirme Elisabeth Schüssler Fiorenza, « sont une projection de l’élite masculine occidentale et du clergé instruit ».
Ces conceptions exigeaient – et exigent encore dans de nombreux espaces religieux – des femmes une vie spirituelle de renoncement, de résignation, de soumission aux hommes, de silence, d’évitement, de modestie, d’invisibilité, d’hostilité envers la vie, de mépris pour leur propre corps et de déni du plaisir.
Spiritualité éthique et politique
Dans cette nouvelle spiritualité, les femmes se redécouvrent en tant que sujets, vivant la religion à partir de leur propre subjectivité et rejetant les médiations cléricales-patriarcales ou hiérarchiques-institutionnelles qui, en fin de compte, cherchent à nier ou, du moins, à contrôler leur subjectivité. Elles ne se reconnaissent pas dans les divisions traditionnelles entre sacré et profane, spirituel et matériel, naturel et surnaturel, corps et âme, transcendance et immanence, etc.
Le lieu de cette nouvelle spiritualité est le monde sans frontières, toute la nature où se ressent le mystère, la vie à la fois don et mission, la réalité sans compartiments étanches et, selon la juste expression d’Elisabeth Schüssler Fiorenza, « les places publiques du village global », où se diffusent « les créations de la Sagesse divine ».
Son espace englobe tous les lieux où se déploie l’existence humaine : profession, activité politique, communication, espaces publics, agora, vie quotidienne, etc. Cela ne signifie pas qu’elle cherche à néo-sacraliser le monde. Bien au contraire : elle respecte sa pleine autonomie et le reconnaît comme la véritable scène où se joue le destin humain. Sa présence dans le monde est orientée vers la transmission du dynamisme libérateur de l’Esprit.
Il ne s’agit pas d’une spiritualité repliée sur elle-même et privatisante, mais d’une spiritualité sapientielle, politique et active, qui élève la voix et lutte pour les sans défense et pour la nature pillée. En ce sens, elle est rebelle et non conformiste face au système exclusionniste, tout-puissant et oppressif. Elle se caractérise par une profonde inspiration éthique et pratique. Elle est guidée par les impératifs de fraternité-sororité, de justice-libération et de respect de la dialectique égalité-différence. Une spiritualité sans éthique est vide ; une éthique sans spiritualité est aveugle. La nouvelle spiritualité s’exprime à travers le langage des symboles, le corps, les sentiments, les passions et l’expérience, sans pour autant exclure la raison, mais sans pour autant la laisser dominer les autres dimensions de l’être humain. Elle embrasse la vie dans toute sa richesse et sa complexité, avec ses contradictions et ses problèmes, ses aspirations et ses frustrations, ses joies et ses peines, ses progrès et ses échecs, ses recherches et ses échecs.
C’est une spiritualité écologique qui n’utilise pas la nature comme un objet de domination, mais, reprenant l’idée de Raimon Panikkar, comme un espace de rencontre : une spiritualité interreligieuse où convergent les expériences mystiques et contemplatives les plus authentiques, non médiatisées par les intérêts de pouvoir de chaque religion, mais animées par une rencontre humano-divine non vénale, mais empreinte de gratuité. La nouvelle spiritualité féministe – éthique, sapientielle, écologique et interreligieuse – puise aux sources de l’expérience religieuse et humaine. Elle constitue le meilleur remède à la marchandisation croissante de la religion par le système, à sa manipulation par l’empire, à son homogénéisation par les fondamentalismes, à sa spiritualisation par les fonctionnaires du sacré et à sa patriarcatisation par les masculinités sacrées.
Spiritualité écoféministe globalisante
La spiritualité écoféministe intègre la nature à son horizon. Après des siècles de discorde entre Gaïa et Dieu, Rosemary Radford Ruether démontre que Gaïa, la déesse grecque de la Terre, symbole de la planète conçue comme un être vivant, n’est pas antagoniste à la divinité monothéiste des traditions bibliques. À cette fin, elle mène une analyse dialectique des sources historiques et religieuses de la culture occidentale, où elle identifie les idées et les pratiques de domination masculine et divine sur la Terre comme des éléments essentiels à une nouvelle attitude éco-fraternelle-sororale envers la vie, la nature, Dieu et l’humanité.
L’écoféminisme vise à reconquérir la Terre, à rétablir une relation saine et harmonieuse entre les hommes et les femmes, entre les êtres humains et la Terre, et à abolir les classes sociales et les frontières entre les nations. Cette reconquête ne sera possible que si nous reconnaissons et modifions la manière dont la culture occidentale, soutenue en partie par le christianisme, a justifié la domination de la nature par les êtres humains, notamment par ceux qui détiennent collectivement le pouvoir politique, économique et culturel. Cela exige, selon Radford Ruether, « une transformation de nos mentalités et de la manière dont nous établissons les relations entre les hommes et les femmes, entre les humains et la Terre, et entre Dieu et la Terre ». Il est nécessaire d’écouter ces deux voix : a) la voix de Dieu pour protéger les personnes et les groupes les plus vulnérables : les classes sociales exploitées et les nations opprimées, et pour limiter le pouvoir des forts ; b) la voix de Gaïa, qui parle au cœur même de la matière et ne se traduit pas en lois ou en simple savoir intellectuel, mais par la préservation de la Terre.
Con-spirando, revue latino-américaine d’écoféminisme, de spiritualité et de théologie, fondée au Chili en 1992, propose une spiritualité écoféministe globalisante dont les analyses portent sur les antécédents des situations culturelles et sociales ayant engendré non seulement des relations destructrices entre hommes et femmes, entre dirigeants et groupes opprimés, mais aussi la destruction de la communauté du vivant, dont les êtres humains sont une composante interdépendante.
En Amérique latine, la spiritualité écoféministe globalisante puise dans la cosmologie ancestrale des cultures autochtones, source de pratiques de guérison et de formes de sagesse et de spiritualité distinctes des religions monothéistes patriarcales. Cette cosmologie reposait sur la dualité des contraires complémentaires. Les aspects religieux et sociaux y étaient étroitement imbriqués : religion, philosophie, arts, agriculture, etc. La spiritualité écoféministe globalisante critique le système patriarcal hiérarchique et exclusionniste sans lequel le capitalisme ne saurait exister. Elle remet en question l’anthropologie et la cosmologie qui considèrent l’être humain comme propriétaire et maître de la création, et déconstruit l’image d’un Dieu-Créateur qui aurait donné à l’homme l’ordre de dominer la Terre et qui légitimerait le droit d’en abuser à son profit en invoquant un commandement divin. Elle appelle également à une transformation de l’image de l’humanité et de Dieu dans le cosmos.
De la guerre des spiritualités à l’ère des spiritualités
Parallèlement à une spiritualité écoféministe, je crois nécessaire de développer un dialogue entre les spiritualités. Nous devons parler des spiritualités au pluriel, comme d’un phénomène réel à observer, d’un droit à reconnaître, d’une valeur à promouvoir et d’une richesse à cultiver. Ceci contraste avec la tendance à standardiser et à hiérarchiser les spiritualités selon des perspectives hégémoniques – dans le cas de l’Occident, selon l’hégémonie de la spiritualité chrétienne. Une telle tendance à l’homogénéisation et à la hiérarchisation conduit à juger les autres spiritualités selon des critères chrétiens, à les sous-estimer, voire à les anathématiser. Pire encore, elle conduit à la « guerre des spiritualités », qui sert souvent de fondement aux guerres de religion et aux chocs des civilisations, si fréquents dans l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours.
Il est nécessaire de démanteler les fondements fallacieux de la « guerre des spiritualités », encore présents aujourd’hui dans certains contextes géopolitiques, culturels et religieux, et de jeter les bases d’une transition d’une spiritualité unique vers un plurivers spirituel, de l’antispiritualité vers l’interspiritualité, de l’anathème au dialogue, et de la confrontation à la rencontre. Il en résultera un nouveau paradigme de la spiritualité dans un monde globalisé caractérisé par la pluriversité. Et tout cela non pas dans une optique de neutralité politique, mais dans l’optique de la libération des plus vulnérables, des classes sociales exploitées, des femmes victimes de discriminations multiples fondées sur le genre, l’origine ethnique, la culture, la religion, la classe sociale – voire le féminicide –, des peuples autochtones, des communautés noires, d’une nature ravagée par le modèle androcentrique de développement scientifique et technologique de la modernité, des cultures, des sagesses et des spiritualités méprisées et niées jusqu’à l’épistémicide, et des identités affectives et sexuelles non reconnues.
Ma proposition de dialogue des spiritualités constitue une réponse raisonnée et une alternative aux fondamentalismes et aux exclusivismes qui cherchent à imposer l’uniformité dans tous les domaines de l’existence humaine. Par cette proposition, j’espère contribuer modestement à l’avènement d’une ère nouvelle : « l’ère des interspiritualités ».

