De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme : 3/4 Les apports d’une méthode de caractère scientifique
Après avoir présenté dans la première partie le fil conducteur du livre et l’apport de la méthode [1], Christian Desîlets a pris le temps, dans la deuxième partie [2], de présenter André Sauge, le cursus de sa formation, son chemin dans la littérature en grec ancien, ce qui fonde sa liberté dans l’approche des textes. Dans le texte qui suit, il entre dans le vif du sujet. Nous allons comprendre l’apport effectif de la méthode de travail d’André Sauge.
[1] https://nsae.fr/2026/09/21/de-jesus-de-nazareth-a-la-fondation-du-christianisme/

« La méthode habituelle des exégètes néotestamentaires est de nature hypothético-déductive, c’est-à-dire qu’ils lisent les textes en fonction d’une grille de lecture théologique dont les axiomes en surdéterminent le sens. Avant même d’aborder le texte en grec, ces exégètes ont convenu que Jésus était le Christ, qu’il faisait des miracles, qu’il est ressuscité des morts, qu’il ouvre le paradis à tous ses fidèles et qu’il a fondé une Église pour guider les croyants. En ce sens, leur lecture est faite avec des clés interprétatives qui imposent une optique confirmatrice : tout ce qui dans un texte peut sembler contredire la lecture théologique doit être traité et traduit pour le rendre conforme. La démarche de Sauge est tout à l’opposé : elle est inductive, c’est-à-dire qu’elle estime que le sens du texte est à chercher dans ce que le texte dit réellement, indépendamment de ce que le lecteur pense, veut et croit d’avance qu’il doive dire. Dans cette approche, le sens des mots, des phrases et des récits dépend de leur contexte d’usage. L’analyse de ce contexte impose à l’enquête une progression d’autant plus méthodique et lente qu’elle n’utilise aucun des raccourcis théologiques pour résoudre ou gommer les difficultés.
Au premier contact avec le texte grec de l’Évangile de Luc, Sauge a comparé la traduction œcuménique de la Bible à la sienne et découvert des écarts considérables qui n’ont rien à voir avec ceux que les traducteurs obtiennent normalement en comparant leurs versions. Ce n’est pas tout. Le texte attribué à Luc alterne entre deux niveaux de qualité de langue qui sont totalement incompatibles avec l’idée qu’il ait pu être écrit par une seule personne ou une même équipe rédactionnelle. Certains passages sont écrits en grec de la koinè, un grec à la grammaire simplifiée, mais de bonne tenue qui servait de langue de communication commune dans l’Empire romain : un grec international en quelque sorte. Ces passages sont de nature juridique et sont manifestement le fait d’un auteur hellénisé qui maîtrise avec fluidité ce type de grec. Les autres passages sont de nature évangélique et écrits dans un sabir pénible à comprendre : son auteur, qui jargonne plus qu’il ne parle le grec, est manifestement judéen tant sa syntaxe, son lexique et sa grammaire sont teintés de sémitismes. C’est là un autre objet d’étonnement : comment expliquer que ces écarts et que leurs conséquences n’aient fait l’objet d’aucun signalement ou, plus prudemment, d’aucune discussion d’importance repérable dans la littérature exégétique ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? C’est sa question de recherche. Pour y répondre, il a repris la traduction de tous les textes en question. Le travail auquel Sauge se livre est celui d’un historein, au sens où il l’entendait dans sa thèse de doctorat ; il s’agit de tester la fiabilité des documents, des récits et des exégèses.
Au fil de l’analyse s’accumulent les preuves que les textes les plus anciens dont nous disposons seraient loin de pouvoir se qualifier au titre de simple traduction d’une version originelle. Ils se présentent comme un assemblage de textes rédigés à des époques diverses par des rédacteurs ayant eu des intentions fort différentes. Sauge entreprend alors de distinguer le matériau plus ancien des matériaux postérieurs. Il le fait dans le cadre d’une approche agnostique et rationaliste des textes, et suivant la méthode historico-critique qu’il a peaufinée avec le temps. Celle-ci s’intéresse au Jésus historique, mais aussi à l’histoire de chaque texte antique qui le concerne. Elle procède par une critique des sources dont la première étape consiste à reconstituer la généalogie de chaque texte. Les anachronismes, les contradictions et illogismes, les irrégularités, les ruptures narratives, les répétitions inconséquentes sont quelques-uns des phénomènes qui signalent que le texte est en fait constitué de plusieurs couches entremêlées et qu’il conviendra de distinguer. L’analyste procède un peu comme font les archéologues de terrain (suivant l’analogie d’Alter) : dégageant puis identifiant chaque strate textuelle jusqu’à la strate la plus ancienne. Chacune de ces strates laisse dans le texte des artefacts caractéristiques qui permettent de dater l’époque approximative de sa composition. Ces résultats, combinés à l’analyse du contexte d’énonciation, permettent d’identifier ou d’authentifier sinon son auteur (dans les meilleures conditions), du moins ses intentions et son auditoire cible[1]. La méthode impose une approche désacralisée et non confessionnelle du texte, car l’analyste doit opérer de sang-froid. Elle a depuis longtemps démontré sa valeur dans le domaine de la bible hébraïque (plus ou moins l’Ancien Testament au sens où l’entendent les chrétiens) et elle ne cesse d’y produire des résultats en cohérence avec les découvertes archéologiques de toute nature. C’est elle qui, au fil des derniers siècles, a révélé comment les croyances se créent, se modifient et perdurent, et c’est elle qui a contraint la majorité des théologiens, aussi bien chrétiens que juifs, à abandonner la lecture très littérale et dogmatique de la bible hébraïque, quand celle-ci est scientifiquement intenable, au profit d’une lecture largement allégorique qui en préserve au moins la valeur spirituelle.
Aujourd’hui, les critères de vérification scientifiques de la Bible ne sont plus considérés comme sacrilèges et les chercheurs comme Sauge ne sont plus qualifiés d’hérétiques. Il faut cependant nuancer un jugement avancé par Sauge dans ce livre. La méthode historico-critique est effectivement couramment admise et pratiquée par les spécialistes de la bible hébraïque, y compris les exégètes chrétiens. Mais quand elle a été appliquée à l’étude du Nouveau Testament, les exégètes l’ont rapidement abandonnée et elle demeure jusqu’à ce jour « rarement appréciée »[2]. Les résultats qu’elle permet d’obtenir vont à l’encontre des croyances des exégètes quand ils travaillent comme des théologiens, enseignant et prêchant tout à la fois, n’aimant et n’approuvant que ce qu’ils veulent entendre. Cela limite leur capacité à corriger leur doctrine autrement que sur des détails. »
Dans la quatrième partie, l’auteur de cette préface abordera au fond la difficulté du débat entre les exégètes et l’approche critique des textes.
Régine et Guy Ringwald.
[1] Voir VOGELS, Walter (1980), « Les limites de la méthode historico-critique », Laval théologique et philosophique, 36(2), pp. 173-194. Voir encore WOOD, C.M. (1978), « Finding the Life of a Text: Notes on the Explication of Scripture », Scottish Journal of Theology, 31, pp. 101-111.
[2] Voir SKA, Jean-Louis (2009), « Les vertus de la méthode historico-critique », Nouvelle Revue Théo- logique, 2009/4 (tome 131), pp. 705-727.
Lire les articles précédents :
De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme – André Sauge


