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La mort d’une religion
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Entretien avec...Opinions & Débats
By Lucienne Gouguenheim18 mars 20180 Comments

La mort d’une religion

Par Jacques Meurice, prêtre ouvrier

Le pape François voudrait ouvrir l’Église, mais, pour en faire une démocratie, cela ne suffit pas. Il faudrait inventer des syndicats, y créer des partis, y favoriser une liberté d’options et de parole. Peu de chances.

Eh oui ! les religions sont comme les êtres humains, elles naissent un jour, elles vivent, grandissent, prospèrent, puis elles sont malades et un jour aussi elles meurent et disparaissent. Leur vie est seulement habituellement plus longue que celle des hommes, elle se compte en siècles plutôt qu’en années, à tel point que beaucoup d’adeptes et de fervents adhérents ont souvent été persuadés de leur immortalité. Au cours de son histoire, l’humanité a cependant connu bien des exemples de mort de religions. À Babylone on en a déjà fait l’expérience, puis les religions des Hittites, des Égyptiens, des Grecs, des Celtes, des Étrusques, des Romains, toutes y ont passé. Certaines ont vécu plus de trois mille ans, mais la moyenne se situe plutôt vers les deux millénaires. Il y a quelques exceptions comme pour confirmer la règle : le judaïsme en est une, le bouddhisme aussi, mais le bouddhisme est-il vraiment une religion ?

Trois siècles de retard

Pourquoi la religion catholique échapperait-elle à ce qui paraît être une loi universelle ? Le cardinal Martini, jadis archevêque de Milan et père du Concile Vatican II, a parfois dit que l’Église catholique avait dans la société un retard de deux siècles au moins. Maintenant il faudrait bien lui en reconnaître trois. Quand les peuples ou les nations ont à surmonter des obstacles importants comme des guerres, des invasions, des migrations obligées, il n’y a qu’une seule règle et chance de survie, c’est l’adaptation. S’adapter aux changements c’est sauver sa vie. C’est, semble-t-il, ce que l’Église catholique n’a pas su ou pu ou voulu faire, depuis quelques siècles.

Elle n’a pas accepté les grandes révolutions, ni en France, ni en Italie, ni en Russie, ni en Espagne, et les petites seulement où et quand cela l’arrangeait. Elle n’a jamais été pour le progrès par les lumières ou par la science. Prisonnière de ses dogmes et d’une morale dite naturelle, elle n’a pu accepter spontanément Darwin et l’évolution, Voltaire et le goût des libertés, Marx et le socialisme, Einstein et la relativité, Gandhi et l’autonomie des peuples dans la paix, pour n’en citer que quelques-uns.

Elle a toujours refusé d’envisager le droit au divorce, à l’avortement, à l’homosexualité, à la pilule contraceptive, à la procréation médicalement assistée, au mariage pour tous, au suicide, à l’euthanasie. Elle s’oppose avec obstination à l’ordination des femmes, au mariage des prêtres, à la franc-maçonnerie et à la liberté de pensée. Bref, elle a multiplié à l’infini les blocages et les refus.

Tant de questions sans réponses

Pourquoi la fréquentation des églises a-t-elle baissé de façon aussi catastrophique depuis la dernière guerre mondiale ? Pourquoi les sacrements ne font-ils plus partie des signes sensibles de la vie pour beaucoup ? Pourquoi les vocations sacerdotales et religieuses sont-elles devenues si rares, alors que les ONG continuent à recruter parmi les jeunes ? Tant de questions qui sont restées sans réponse, qui bien souvent n’ont même pas été posées, car il y a une sorte de silence orgueilleux de sa hiérarchie qui s’est appesanti sur les difficultés de l’Église.

Le problème est sérieux, le pape François en est conscient, mais beaucoup refusent encore de le comprendre et de l’envisager. Nombreux sont ceux qui ont été tentés par des échappatoires. Les paroisses ont été désertées et certains ont trouvé leur chemin dans des communautés de base, dans des mouvements charismatiques, des équipes de recherche spirituelle. Le tissu ecclésial s’est diversifié à l’infini pour correspondre aux aspirations particulières, mais en divisant allégrement le peuple de Dieu, peut-être ainsi devenu adulte, mais échappant à sa hiérarchie. Un membre de l’Opus Dei n’est pas un membre de Sant Egidio, tant s’en faut. Un membre de l’Emmanuel n’est pas de Jérusalem ni des Béatitudes. Un membre de Taizé n’est pas du Chemin neuf, ni légionnaire du Christ. Un dignitaire de l’Ordre de Malte n’est pas un théologien de la libération. Cela semblerait vouloir dire que maintenant une telle diversité est offerte à tous, que chaque croyant doit pouvoir y trouver sa voie, sa vérité, sa vie ? Cela pourrait aussi signifier l’éclatement d’une religion en un grand nombre d’options dont certaines sont, au pire, antinomiques. À quoi peut servir une religion si elle ne rassemble plus ?

Ailleurs que dans une religion

Il y a quelques années, alors prêtre-ouvrier, j’ai publié un livre intitulé “Adieu l’Église” [1]. Beaucoup en ont conclu que je partais, déçu ou rejeté, et peu de lecteurs ont compris qu’en fait je disais adieu à une Église qui semblait, elle, s’en aller, quitter la vie des gens, s’éloigner d’un monde du travail qui cependant vivait, plus qu’on ne pouvait le penser, de façon presque naturelle, des valeurs chrétiennes. De là à dire que l’avenir du christianisme, du message chrétien, se trouve désormais ailleurs que dans une religion et n’a véritablement plus besoin de liturgie, de sacrements, de prêtres et d’églises ! Pourquoi pas ?

Jorge Bergoglio voudrait ouvrir l’Église, mais, pour en faire une démocratie, cela ne suffit pas, il faudrait inventer des syndicats de diacres, de prêtres, d’évêques et peut-être de cardinaux, il faudrait y créer des partis, y favoriser une liberté d’options et de parole. Il y a peu de chances qu’il y parvienne. Aucune religion n’a d’ailleurs jamais été une démocratie, et puis l’opposition de la Curie, des conservateurs et des intégristes encore nombreux l’en empêchera certainement.

Aucun doute

Alors, l’Église ? Elle va continuer à se dégrader lentement, très lentement, car le poids des institutions va dans le sens du maintien des traditions, jusqu’à la dernière goutte de sueur et d’énergie. Même si des groupes ont l’impression que des morceaux d’Église rajeunissent et font rayonner leur témoignage, le constat d’ensemble ne laisse aucun doute. Ce n’est pas en important massivement des prêtres d’autres régions du monde ni en organisant à grands frais des rassemblements massifs qu’on va sauver l’institution. Les paroisses sont désertées, des églises sont à vendre, les séminaires ferment, les couvents se vident et se transforment en maisons de repos, les religieux et religieuses de différents ordres ou congrégations fusionnent. Il n’y a plus que les brasseries monastiques qui sont en pleine expansion et parfois jouent un rôle social régional qui n’est pas négligeable.

Une religion qui meurt, ce n’est pas nécessairement triste et désastreux. On a bien souvent récupéré les pierres des temples abandonnés pour en faire des maisons pour le peuple. Espérons seulement qu’il y aura toujours quelques hommes et quelques femmes pour penser que le Christianisme c’est autre chose qu’une religion, c’est une philosophie, une sagesse de vie, un sens de l’existence.

Notes :

[1] Jacques Meurice est l’auteur de “Adieu l’Église, chemin d’un prêtre-ouvrier” (Edit. L’Harmattan, Paris, 2004) et “Jésus sans mythe et sans miracle, l’évangile des zélotes” (Edit. Golias, Villeurbanne, 2009).

Source : http://www.lalibre.be/debats/opinions/la-mort-d-une-religion-opinion-5a8afa71cd70f0681dcb05bb

 

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