Humains, vraiment humains

Michel Jondot.
La religion s’évanouit
Regardez autour de vous à l’heure des célébrations : quel est l’âge moyen de l’assemblée ? (…) L’Église de France a fait son temps. La religion chrétienne s’évanouit comme neige au soleil.
À en croire l’Évangile de ce jour, il n’est peut-être pas besoin de se lamenter.
Cette mise en scène de l’évangéliste est impressionnante. On nous montre les premiers pas de Jésus dans sa mission. On nous raconte ses premiers gestes et ses premières paroles. On voit s’ouvrir le chemin qui sera le sien et qui conduira au christianisme. Rien de religieux dans sa démarche. Il ne monte pas à Jérusalem, le haut lieu de la judaïté. Il part pour la Galilée, une province un peu marginale. Non seulement sa prédication ne commence pas au Temple, mais, au moins pour ces débuts, il ne passe pas par les synagogues que pourtant il fréquente chaque samedi. C’est par hasard, semble-t-il, qu’il s’avance jusqu’au bord du lac.
Jamais assez humain
Rien de spectaculaire dans ce début d’un temps nouveau dans l’Évangile de Marc. Luc est moins discret dans sa façon d’évoquer la scène. Chez lui, Jésus en met plein la vue : un miracle séduit les premiers disciples : « La barque est pleine de poissons ». On dirait que Marc, pour sa part, se méfie du miraculeux. Pour lui, là n’est pas l’essentiel. Il va droit au but pour ne nous montrer rien que de très ordinaire. Des pêcheurs lancent l’épervier, d’autres, sur la grève, réparent leurs filets. Quand Jésus s’adresse à eux, il se garde de leur faire de beaux sermons, de citer les prophètes, de rappeler les promesses faites au peuple d’Israël. « Venez à ma suite ! » « Il les appela ! ». Quelle sobriété !
Simon et André, Jacques et Jean étaient aux prises avec la réalité de leur condition humaine. Gagner son pain à la sueur de son front : c’est humain. Oui, mais ce n’est pas encore assez humain. On n’est jamais assez humain. Un chrétien, sur ce site, l’a bien compris : « Elle parle l’humanité ». Lisez la quête de Jean-Claude Caillaux (“Et pourtant elle parle, l’humanité malgré la mort”). Engagé dans le mouvement ATD Quart Monde, il médite devant la face des sans-abris. Sur leur visage il cherche à déceler « l’humain plus que l’humain ». Je vois dans son témoignage une belle illustration de la quête de Jésus qu’il veut faire partager à ses disciples ; « Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ».
« Pêcheurs d’hommes » : quand on lit la suite de l’Évangile, on comprend la portée de ces mots. Ces pêcheurs de Galilée n’ont pas besoin qu’on leur dise ce que c’est que d’être humain. Mais ils ont besoin d’aller jusqu’au bout de leur expérience. Il leur faut chercher jusqu’où conduit le fait d’être humain. Il ne s’agit plus d’avoir prise sur les poissons qui peuplent la mer, mais de découvrir l’humain de l’humain, son secret.
« Humains plus qu’humains »
« Ils partirent derrière lui. » Ils plongèrent avec lui au cœur de l’humanité. Avec Jésus, ils ont entendu la détresse de la femme humiliée, celle de l’homme dont la peau est ravagée par la lèpre. Ils ont perçu le chagrin des parents en deuil et la honte des financiers véreux (on les appelait des Publicains). Ils ont perçu aussi la beauté du soleil couchant, la joie des gosses jouant sur les places et celles des convives, le verre à la main, un jour de noces. Ils ont connu aussi le pire : leur propre lâcheté et la mort de leur Maître et ami. « Humains, plus qu’humains » ! Plus qu’humains en effet ; à travers la vie de l’homme, sa détresse ou sa joie, ses drames et ses victoires ils ont entendu l’appel de Celui que Jésus appelait « Père ». « Montre-nous le Père » !!! « Il est là où je parle, il est là où l’homme est reconnu, il est là et chaque visage à tes yeux, qu’il soit beau ou ravagé, est plus magnifique que la cohorte des anges dans les campagnes de Judée aux jours de Noël ».
L’Église de France est peut-être malade. Là n’est pas le plus important. Rien ne sert de la sauver si on ne suit pas Jésus sur le chemin qui cherche, au cœur de l’humain, ce qui est plus qu’humain. Avant d’être une religion, le christianisme est la reconnaissance que le secret du Père est entre nous.


