Une joie fragile
La voie de François Cassingena-Trévedy
Frédéric Gain.
Notre monde ne connaît pas la joie. Paraphrasant Bernanos, on pourrait même dire que la civilisation moderne est une conspiration contre elle. De quelque bord qu’ils soient, les médias s’acharnent à nourrir notre tristesse, notre haine, en tout cas notre angoisse. Même lorsqu’elle invoque « l’esprit de Noël », notre société de consommation ne nous propose que des plaisirs égoïstes, fugaces. Le bonheur dont parlent nos philosophes à la mode a quelque chose d’inquiet, tel le parfum qu’on achète alors qu’un mendiant grelotte à la porte du magasin. Quant au sourire radieux de mes amis charismatiques, qui disent unanimement « être dans la joie », il me semble exprimer une réalité autre, à laquelle personnellement je me sens étranger. Tant pis si l’on me traite d’incrédule, d’homme de peu de foi.
L’essentielle fragilité de la joie elle-même

François Cassingena-Trévedy est moine à Ligugé, dans la Vienne. Son récent livre (Vers la joie et autres méditations, Tallandier, Paris, 2023), petit par sa longueur, mais d’une immense portée, nous parle avant tout de la joie. On ne résume pas un livre sur la joie, encore moins celui-ci, car on ne peut séparer ce qui est dit de la manière dont cela est dit, ou plutôt suggéré. Transportons-nous plutôt dans un monastère. La cloche qui sonne les heures de la liturgie vient de se taire, on perçoit encore sa résonance dans l’air. Debout au milieu du potager, un peu ébloui par le soleil de midi, on se sent lourd sur ses pieds. On peut alors s’ouvrir à la joie, l’accueillir. Loin de prétendre définir la joie, l’auteur écrit : « Si forts que nous nous croyions, que nous nous voulions, reconnaissons-nous fragiles devant la joie, et saluons, pour commencer, comme un trésor, l’essentielle fragilité de la joie elle-même. » La joie n’est pas séparée du réel, « c’est-à-dire la création accueillie, respectée, aimée, dans ce qu’elle a de plus simple, de plus quotidien, de plus ordinaire – de plus natal, aimerait-on dire ». Il ne s’agit pas là d’une autre réalité dans laquelle le mystique serait appelé à sauter, bref : d’une transcendance de charlatans. La joie n’est pas non plus séparée de l’action, « car il n’est décidément de joie pour l’homme que dans un agir possible, patient, créateur, qui n’a rien à voir avec l’activisme (…) ». Il reste à se plonger dans ce livre qui n’est ni un traité de philosophie, ni un livre de piété, mais un apéritif du festin auquel Dieu nous convie. Un apéritif qui ouvre la fête, et pas seulement un avant-goût.
Des êtres doués d’une étincelle d’amour
La méditation qui suit, sur la nature, s’ouvre par un exposé quelque peu indigeste des différentes conceptions de celle-ci comme « principe actif », de Platon au géographe anarchiste Élisée Reclus, en passant par Lucrèce et Spinoza. Loin d’accuser l’auteur d’utiliser ces deux références qui sentent le sapin pour les gardiens de la doctrine, d’accord sur ce point avec le grand public (dans le dernier roman de J. R. Dos Santos, Spinoza est désigné comme « l’homme qui a tué Dieu »), nous regretterons simplement l’absence de quelques éclaircissements, d’autant que ces deux auteurs nous en apprennent autant sur la nature que sur la joie. Préoccupé par la crise climatique, qu’il relie à une forme de « péché originel contemporain », l’auteur s’inspire de Teilhard de Chardin pour trouver l’espoir dans le Christ, « l’Homme pascal » qui « récapitule, polarise et sanctifie tout le dynamisme de la nature ». Mais cet espoir n’est-il pas encore teint d’angoisse ? pourrait-on lui demander. Ne faut-il pas aller encore plus loin et considérer que l’extinction de masse en cours n’anéantira pas la matière vivante, et qu’il existe, qu’il a déjà existé et qu’il existera sans doute encore dans l’univers des êtres doués de cette étincelle d’amour qu’on peut lire par exemple – je le dis sérieusement – dans le regard d’un chien ?
La méditation sur le cléricalisme et l’anticléricalisme, plus actuelle et engagée, contient de beaux passages sur ce que le prêtre est et sur ce qu’il n’est pas. Trouvant des accents pauliniens, l’auteur écrit : « Avec une joie enfantine et secrète, il participe au jeu divin du travestissement : comme Celui dont il vient tout bas, on peut le prendre pour un jardinier, pour un pêcheur ou pour un voyageur. Il est compagnon de route, compagnon de doute aussi. » Débusquant derrière l’anticléricalisme la tentation d’un « cléricalisme de substitution », l’auteur termine en soulignant que « la figure du “prêtre” (…), lors même qu’elle doit passer par une exigeante conversion, n’a rien perdu de sa pertinence, de son actualité, de sa nécessité, de sa beauté ».
« Gardez ce qui est beau »
La dernière partie, qui a étonnamment pour titre « Tristis est anima mea » (« mon âme est triste »), concerne le motu proprio Traditionis custodes et l’émotion suscitée par celui-ci dans ce que l’auteur appelle la « nébuleuse néo-tridentine ». Après avoir affirmé, en guise de précaution oratoire, qu’« il y aurait quelque indélicatesse à s’ériger en juge des cœurs et à mépriser les réactions affectives de nos frères attachés à la liturgie antérieure au Concile », l’auteur renvoie dos à dos les partisans de l’ancien et du nouveau missel : « Il est à craindre que le missel nous fasse perdre la Parole, que le rite nous ôte la Vie, que le “sacré” vaguement ressenti nous distraie d’une sacralité autrement exigeante et profonde. » Mais alors, si le rite n’est pas si important, comment en arrive-t-il à justifier la « décision si ferme » du pape François au profit exclusif du nouveau missel ? Ce n’est qu’en soupçonnant « une tentation de plus en plus anachronique », accompagnée de « présupposés théologiques et politiques malodorants ». Remercions donc le pape François de nous préserver, par cette décision autoritaire, d’une occasion de chute ! Mais rappelons que si l’on veut vraiment combattre les tendances antihumanistes et antidémocratiques au sein de l’Église, il conviendrait aussi de faire le ménage du côté de certains mouvements charismatiques. Concluons par une phrase de saint Paul : « Examinez toutes choses ; gardez ce qui est beau. » (1 Th 5, 21)
Source : Golias Hebdo n°803, p.17


