Avis de tempête !
André Scheer, bibliste et exégète laïc
Mc 4, 35-41

Dans les Assemblées des années 40 et 50
De quelle époque parle donc ce Midrash ? [1] Certainement pas d’un coup de vent, même soudain et violent comme on en compte souvent sur le lac de Tibériade, qui aurait surpris Jésus et les Disciples dans les années 28-30 !
Nous allons voir qu’il évoque la période de la fin des années 30 à 70, lorsque les Assemblées des Disciples [2] de Jésus comprennent qu’il va falloir proposer son enseignement au monde romain, hors d’Israël. En commençant par la diaspora juive des villes du bassin méditerranéen, dont les membres vont constituer l’essentiel des assemblées de disciples puis des Églises jusqu’au milieu du IIIe siècle.
Tout cela alors que le Maître de Nazareth avait interdit, de son vivant, de franchir les limites de la Galilée et de la Judée : « N’allez pas auprès des nations, n’entrez pas dans une ville de Samaritains. Allez vers les brebis perdues de la maison d’Israël ! » (Mt 10,5)
Mais l’histoire en décidera autrement ; les Disciples devront faire face aux persécutions lancées contre eux par l’Aristocratie sacerdotale du Temple jusqu’en 70. Après leur exclusion du judaïsme (qui se reconstruit, lui, sur la rigueur de la Loi de Moïse) en 90 par Gamaliel II, l’orientation vers les hommes de l’Empire sera impérative et Marc s’acharne à décider ses lecteurs de quitter, sans délai et irrévocablement, ce judaïsme orthodoxe qui les rejette.
Le Midrash de la tempête apaisée va témoigner du côté douloureux de cet arrachement imprévu. Il est construit sur l’arrachement d’un autre prophète d’Israël, Jonas, dont le petit livre va servir de fondation au récit.
Un arrachement douloureux
35. « Et il leur dit en ce jour lointain, le soir étant venu : – Pourrions-nous traverser vers ce qui est de l’autre côté… »
36. « Et ils renvoient la foule, et ils le prennent auprès d’eux, comme il était, dans le navire. »
Cet arrachement d’Israël évoqué plus haut est semblable à celui de Jonas à qui « il est là » demande d’aller à Ninive, ville et peuple réputés pour leur indicible cruauté. Jonas refuse et s’enfuit à l’opposé, vers Tarshich-Gibraltar. (Jon1,1) Les disciples, eux aussi, traînent la patte pour quitter cet Israël qui est toute leur culture et qui les a formés. Pour insister sur l’urgence de répondre à cet envoi vers « ce qui est de l’autre côté », Marc l’exprime sous la forme d’un désir de Jésus lui-même, alors qu’il est mort depuis plus de 80 ans quand il écrit. La vraie fidélité n’est pas rigide comme une trique. Ils ont Jésus avec eux, « comme il était », dit le texte. C’est-à-dire logé chez eux. En eux.
Une sortie difficile
37. « Et voici un grand tourbillon de vent, et les flots se sont jetés dans le navire, de sorte que déjà le navire se remplissait. » 38. « Et celui-ci était à la poupe, dormant sur le têtoir. Et s’étant mis à le réveiller, ils lui disent : -Maître, cela n’est pas un objet de souci pour toi que nous périssions ? »
L’arrachement à Israël, qui les met sous le pouvoir des juges romains, n’a pas été une sinécure ! Aucune chance de réussite, tant le risque de se dissoudre était indiscutable. Et pourtant… il a fallu tout quitter, tout reconstruire avec d’autres, les femmes et les hommes de l’Empire. Oui, le navire se remplissait, comme celui dans lequel Jonas quitte Jaffa. « Il est là, fait souffler un vent de tempête… Jonas descend au fond du navire, se couche et s’endort. » C’est là plus qu’un parallèle, c’est un récit sur lequel l’Évangile est construit pour souligner les similitudes des deux situations ! On ne veut pas y aller ! Eh bien ! On ira quand même… puisqu’il n’y a désormais plus d’autre solution.
Mais, dites… Un terrien qui traverse une tempête ne s’endort pas… Il vomit ses tripes ! Jésus endormi, comme Jonas lui aussi l’a été, ne serait-ce pas une manière de nous dire qu’à l’époque dont on parle, le Maître est mort ?
Pour le confirmer, Marc nous parle du têtoir, le Prosképhalaïon, ce sur quoi on pose la tête… dans un cercueil ! Au tombeau, Jean évoque le linge de tête que Simon découvre là où était le corps (Jn 20,7). Comment mieux dire que, lors de cette traversée pour sortir d’Israël, il fallait désormais faire sans la présence physique du Nazaréen, mort… depuis quelques années !
Il y avait quand même de quoi s’inquiéter, sachant le peu de chances qu’une secte juive (diffusant l’enseignement d’un rabbi marginal, opposé aux autorités du judaïsme orthodoxe associé à Rome, et désormais décédé…) pouvait avoir de réussir à se développer face à la volonté implacable des autorités religieuses d’Israël d’en éliminer les disciples jusqu’au dernier !
Le réveil de Jésus
39. « Et, ayant été réveillé, il a engueulé le vent et la mer et il a dit : – Tais-toi ! Ferme-là ! Et le vent s’est arrêté. Et voici un grand calme. »
Mais ce réveil de Jésus, en eux, c’est ce que l’on va appeler la résurrection ! Ce réveil qui va leur faire comprendre que la voix de Jésus, en eux, la voix de son enseignement, la voix de toute sa vie qu’ils gardent en eux, eh bien, cette voix-là va calmer la tempête. Ils vont pouvoir s’appuyer sur cette voix-là, sur cette présence-là en eux, pour traverser malgré les difficultés. Nous avons déjà tous fait, dix fois au moins, l’expérience d’une présence qui a calmé la tempête que l’on s’effrayait d’avoir à traverser… L’expérience d’une confiance en quelqu’un qui restaure la confiance que nous avions perdue… en nous.
Jonas lui, réveillé par les marins, avait été jeté par-dessus bord, et la mer s’était alors calmée. « Il est là » avait un autre plan pour le récupérer et… le faire aller, malgré lui, à Ninive où sa mission a été un succès, comme celle des Disciples. Même si ce succès était raisonnablement incroyable.
S’appuyer sur une Parole
40. « Puis il leur a dit : – Pourquoi êtes-vous peureux ? Vous n’avez en aucune manière sur quoi vous appuyer ? »
41. « Et ils ont été effrayés d’un grand effroi, et ils se disaient les uns aux autres : – Qui est-il donc celui-ci, que la mer et les vents écoutent docilement ? »
Sur quoi vous vous fondez ? Sur quoi vous vous appuyez ? En hébreu, la Foi (Émounah) est exprimée par un mot de la famille de Amen, qui signifie être solide, ne pas casser si l’on appuie dessus. Résister à tout, en quelque sorte. D’où ma transcription du texte. Dix, vingt ou trente ans après sa mort, c’est ce que les Disciples comprennent ; ils peuvent s’appuyer sur cette parole, sur cet enseignement, sur cette façon de vivre qu’avait le Maître. Ça ne va pas casser ! On peut forcer, c’est du costaud !
L’effroi que ressentent les disciples ne serait-il pas celui de tout homme qui se rend compte qu’il ne va pas pouvoir échapper à sa mission ?
Notes :
[1] Un midrash est un récit construit sur des extravagances et destiné à en faire chercher le sens profond. Proche des contes que nous connaissons, ou des paraboles. [2] Après la mort de Jésus, ses Disciples se sont regroupés dans des assemblées délibératives (d’où leur nom Ekklésia-Églises), gérées par 7 Anciens, les Presbutéroï. Elles cesseront d’être délibératives avec l’imposition des Épiscopes comme leurs chefs, après 90… Épiscopes dont les Anciens seront désormais des prêtres/presbutéroï soumis à leur seule autorité. Dommage… Les Églises ont été des démocraties, même si cela n’a pas duré. Impossible de revenir aux sources ? Encore faudrait-il les faire connaître, non ?Source : Golias Hebdo n°822, p.18


