L’Église doit mettre les clefs de sa « fabrique » des saints sous la porte
Patrice Dunois-Canette
L’Église catholique peut-elle encore faire quelque chose pour les vertueux, les prêcheurs, les guides, les charitables, les consacrés, les maîtres, les saints que leur conduite révélée – tenue cachée parfois par elle – précipite aujourd’hui dans les enfers ?
Le lieu de l’au-delà n’appartient pas à l’Église. Mais l’Église a fait en sorte de laisser à croire qu’elle détenait le double des clefs du paradis. Ce « pouvoir » qui lui permettait d’offrir des figures exemplaires, de définir les places et rôles qui par nature sont « saints », de défendre en les personnalisant des causes qui lui importent et de les auto-légitimer, de solidifier ce faisant l’institution, se heurte aujourd’hui à la réalité des contre-enquêtes et surtout des témoignages de victimes. Voilà brutalement retiré des calendriers, biffé des listes des personnes « préférées des français », décanonisé en quelque sorte des maîtres, des enseignants des intellectuels, des charitables des « saints » censés dire quelque chose de l’Église. Voilà donc un « marketing » du santo subito, des images diffusées à pleines pages et hors-séries par sa presse qui se retourne contre son promoteur.
La liste s’allonge des bienheureux et saints portés sur les autels malgré les doutes, les compromissions avec les puissants, le soutien à des dictatures et parfois pour des raisons qui obéissent d’abord à des logiques de politique ecclésiale.

Quoiqu’il en soit puisque les saints de l’Église sont rattrapés par des affaires de mœurs, abus, emprises et crimes sexuels il conviendrait sans doute que l’Église s’interroge sur sa « fabrique » des vertueux, des prêcheurs, des guides, des charitables, des consacrés, des maîtres, des saints… sa volonté de définir et de proposer des modèles, sa propension à promouvoir des figures qui lui donne le sentiment d’exister encore comme puissance morale et politique en inscrivant avec force moyens ses « élus » au palmarès des personnes qui comptent.
L’Église catholique peut encore faire quelque chose pour ceux que leurs déviances précipitent dans les enfers, cesser de fabriquer des histoires saintes qui portent des idoles ou sont censées reproduire gestes et paroles du fondateur, se demander si ces histoires ne concourent pas à installer des toutes puissances perverses, à les déguiser : qui veut faire l’ange fait la bête mais ne veut pas le voir et l’Église l’y encourage. En les portant sur les autels, en leur ouvrant grandes les portes des contacts avec les enfants, les jeunes, les femmes, en leur donnant la protection accordée aux saints, en préférant porter sur le cœur l’image charismatique de personnages qui la flatte et lui donne crédit plutôt que celle des victimes. En un mot, on serait tenté de lui demander de reconnaître son incompétence et inaptitude, de laisser enfin à Dieu la faculté de canoniser et de mettre les clefs sous la porte de sa « fabrique » des saints. Les révélations sur l’abbé Pierre venant après tant d’autres le réclament. Poursuivre pour le moment n’est pas possible.



