Abus sexuels : l’Église face à des choix structurels
Alexandre Ballario.

Le rapport du projet pilote de l’Université de Zurich sur l’histoire des abus sexuels dans l’Église suisse a été publié le 12 septembre 2023 [1]. Il recensait, entre 1950 et 2022, 1 002 cas d’abus sexuels sur 921 victimes pour 510 auteurs. Selon les historiens, il ne pourrait s’agir là que de la partie émergée de l’iceberg. Et pour cause, depuis, au moins 270 cas supplémentaires d’abus ont été signalés, presque tous anciens. Le rapport pointait la faillite de l’institution et les négligences des évêques dans la gestion des abus. En réponse, l’Église catholique suisse annonçait la création d’une instance nationale d’accueil et d’écoute des victimes d’abus sexuels dans l’Église et l’ouverture d’enquêtes ecclésiastiques préliminaires contre plusieurs évêques suisses émérites ou en exercice sur des soupçons d’abus et de dissimulation d’abus sexuels.
Un an après, les réponses apportées par l’institution sont-elles adaptées ? Dans une interview donnée au site d’information Cath.ch, le sociologue Josselin Tricou, qui a notamment travaillé en France pour la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), estime que les mesures annoncées vont dans le bon sens, mais que le processus se fait trop lentement et de manière superficielle : « Les mesures de l’Église en Suisse me paraissent encore très périphériques par rapport au problème. Mais elles reflètent ce qui se passe au niveau de l’Église universelle. On ne touche pas au cœur du réacteur, si j’ose dire. C’est-à-dire aux structures mêmes de l’Église, celles qui ont pu faire que les violences sexuelles ont été qualifiées, par le rapport de la Ciase, de systémiques. »
En cause, donc, selon lui, la structure et la culture cléricale : « L’exclusion des femmes, la culture d’obéissance, notamment. Cette dernière peut mener à une infantilisation des fidèles et les rendre plus facilement manipulables et vulnérables aux abus de pouvoir. La “sacralisation” de la figure du prêtre, également, apparaît comme un facteur systémique fort, pas seulement dans le cadre de la perpétration des actes, mais aussi dans leur dissimulation. » Mais aussi la morale sexuelle : « Il y a une importante difficulté dans le catholicisme à simplement parler de sexualité, à définir ce que peut être une relation sexuelle éthiquement correcte – si ce n’est bonne – hors mariage hétérosexuel, à distinguer – y compris dans cette configuration seule jugée non peccamineuse – les notions de consentement et de non-consentement. » Ce ne sont pas les révélations récentes concernant l’abbé Pierre qui viendront infirmer cette hypothèse. Pour finir, Josselin Tricou résume parfaitement le choix qui s’offre à l’Église catholique dans son ensemble, bien au-delà de la Suisse : « Veut-elle préserver sa forme, sa structure et sa culture cléricale, qui la distinguent des autres Églises chrétiennes, certes, qui font historiquement sa signature et son exceptionnalité, mais qui aujourd’hui apparaissent comme une “pierre d’achoppement” à sa crédibilité ? Ou choisira-t-elle de relativiser cette forme et de privilégier le fond, les principes évangéliques qui sont au cœur de son message, qui notamment enjoignent à protéger les plus faibles, au risque de décevoir ceux qui, en son sein, sont attachés à sa forme, la jugeant essentielle à son identité, plus que l’Évangile ? C’est le dilemme du messager qui finit par se prendre pour le message, en somme. »
[1] https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2023-09/rapport-crimes-sexuels-eglise-catholique-suisse.htmlSource : Golias Hebdo n°835, p.4



