L’Église est-elle au bord de l’effondrement ? La crise du christianisme aujourd’hui
Juan José Tamayo.

Prenant comme référence l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris dans la nuit du 15 au 16 avril 2019, symbole du catholicisme européen, l’historien italien Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, a récemment publié le livre L’Église brule – Crise et avenir du christianisme (Cerf, 2022), dans lequel il s’interroge sur la crise de l’Église catholique et, plus encore, sur le danger de sa disparition non seulement en France, « fille aînée de l’Église », mais aussi en Europe et dans le monde entier. Il s’agit d’un problème qui touche ou devrait toucher les catholiques, mais qui concerne également les personnes et les institutions laïques intéressées par l’héritage humain et culturel du christianisme, et dont la disparition éventuelle est interprétée comme une perte d’humanité pour tous, indépendamment de leurs croyances ou de leurs convictions religieuses.
Notre Dame en flammes évoque la crise profonde actuelle du christianisme, mais, à y regarder de plus près, Riccardi estime qu’elle évoque également une crise de la société dans son ensemble. Il voit des influences mutuelles entre le déclin de l’Église et celui de l’Europe, entre la fragilité politique de l’Europe et la fragilité religieuse de l’Église. C’est un phénomène qui contraste avec la récupération de Sainte-Sophie pour le culte islamique par la décision du président Tayyipp Erdogan dans un processus de réislamisation de la Turquie qui n’est certainement pas un phénomène à imiter dans la chrétienté.
Riccardi constate une avancée du traditionalisme catholique en France face au déclin du catholicisme institutionnel et du christianisme de base. En 2018, les deux tiers des diocèses français n’avaient pas de séminaristes, alors que l’Église traditionaliste de Marcel Lefebvre a connu une croissance pour représenter 20 % des vocations sacerdotales. Par ailleurs, le progressisme catholique, très actif dans les années 70 et 80 du siècle dernier, a perdu de son importance ecclésiastique dans les décennies suivantes et a connu un faible taux de transmission à la génération suivante, jusqu’à une perte quasi totale chez les jeunes. On parle à juste titre d’athéisme des jeunes.
Le théologien allemand Jürgen Moltmann avait déjà mis en garde dans les années 1970 contre la crise de pertinence du christianisme, qu’il expliquait par sa cécité à l’égard du monde réel, une cécité qui rendait l’Église et la théologie chrétiennes « de plus en plus dépassées, sans ancrage dans l’histoire, sans impact sur elle, et donc en dehors de la vie des gens ». Le théologien et philosophe des religions Paul Tillich a également évoqué à la même époque la non-pertinence du message chrétien pour l’humanité d’aujourd’hui.
Cette crise signifie-t-elle la fin du catholicisme ? Riccardi ne le pense pas, il voit la réalité avec une perspective historique critique, mais avec une espérance, certainement pas naïve et crédule, mais bien fondée. La crise, affirme-t-il, est un état normal pour l’Église, dont le destin n’est pas de triompher, encore moins de contrôler la société. Elle est une constante de l’histoire du christianisme depuis ses origines. À cet égard, l’historien italien déconstruit les constructions mythiques de « l’âge d’or » du christianisme, souvent placées dans le passé. La crise est au contraire l’occasion d’une renaissance, d’une ouverture sur un avenir créatif, une alternative à l’installation confortable dans le présent et à la nostalgie stérile du passé.
Pour sortir de la « culture du déclin » dans laquelle se trouve le christianisme, il estime nécessaire de « dégeler » les institutions de l’Église, « d’abandonner la vision de la hiérarchie et d’opter pour une dimension communautaire », incarnée par « un nouveau protagonisme des femmes, non pas parce qu’elles sont utiles, mais parce qu’elles construisent avec leur ingéniosité, avec les hommes, une réalité plus large et plus accueillante », en reconnaissant « l’événement spirituel » de la révolution féministe ; renoncer à une Église autoréférentielle ; encourager la solidarité de la communauté ; aller vers les périphéries existentielles, faire fermenter les initiatives communautaires ; passer du christianisme de masse à des communautés évangéliques, authentiques et extraverties ; comprendre l’Église comme une minorité créative et non sélective, comme le levain dans la pâte de l’affirmation évangélique.
Face à la diminution continue de la participation sociale et civile qui caractérise la citoyenneté d’aujourd’hui, et dans le désert de solitude que sont devenues de nombreuses périphéries sans liens empathiques, l’Église, avec toutes ses limites, peut favoriser la liberté créative dans le plurivers actuel, encourager de nouveaux ministères qui pratiquent la compassion avec les peuples, les collectifs humains et les classes sociales les plus vulnérables, et l’hospitalité envers les migrants, les réfugiés et les personnes déplacées. Ce sont précisément ces personnes qui enrichissent les communautés chrétiennes en les rendant plus plurielles sur le plan culturel, social et religieux. Ce sont ces groupes et ces personnes qui doivent être intégrés dans nos communautés chrétiennes.
Pour surmonter ce déclin, Riccardi prend le pape François comme point de référence, dont la base est l’Évangile lu selon une clé franciscaine et dont le centre est constitué par les personnes et les collectifs appauvris pour former l’Église des pauvres, provoquant ainsi une véritable révolution dans le discours et la pratique chrétienne : les pauvres en tant que lieu théologique et existentiel. Dans le nouveau paradigme de l’Église des pauvres, les groupes historiquement exclus doivent entrer et assumer leur rôle légitime, y compris les femmes et les personnes LGTBIQ+, formant une communauté plurielle qui accueille la diversité sexuelle et de genre.
Il est également d’accord avec François pour dire qu’un christianisme évangélique ne perd pas son identité en promouvant la culture du dialogue comme mode de vie et méthode de résolution pacifique des conflits et en établissant des alliances entre différents mondes, traditions culturelles, spiritualités, religions et sujets, mais qu’il l’enrichit au contraire. Comme l’affirme Raimon Panikkar, « sans dialogue, les êtres humains étouffent et les religions stagnent ». En période d’incertitude, c’est la voie à suivre, et non le retranchement dans des vérités absolues.
Si la destruction de Notre-Dame par le feu était une métaphore utilisée par Riccardi pour évoquer la crise du christianisme, sa restauration peut-elle être une métaphore de sa renaissance à l’ère de l’intelligence artificielle, du transhumanisme et de la robotique ? Bien sûr que oui, mais à une condition : qu’elle ne se contente pas d’apporter des réponses du passé aux questions du présent, mais qu’elle soit attentive et réactive aux nouveaux défis.
Il s’agit notamment de répondre à l’aggravation des inégalités par la compassion et la solidarité avec les groupes les plus vulnérables, les plus démunis et les peuples opprimés ; à la diversité religieuse, culturelle et ethnique, par le dialogue interreligieux, interculturel et interethnique ; à la déprédation de la nature qui conduit à l’écocide, par la pratique de l’attention ; au colonialisme persistant auquel sont soumis les peuples indigènes, par la reconnaissance de leur autonomie et le respect de leur identité culturelle ; au discours de haine, qui conduit à des pratiques violentes, par des discours d’amour et de pardon et des pratiques de pacification.



