C’est une fille !
Patrice Dunois-Canette.
Nous sommes entre cinq et sept années avant notre ère.
Dieu a décidé d’envoyer sa fille habiter le monde et a convaincu Marie d’en être la mère.
La fille de Dieu naît comme nous tous et toutes. L’accouchement s’est bien passé.
Propos absurde, saugrenu, impie, inutilement transgressif ? Propos qui fait « offense aux croyants » ?
Non. Ces quatre lignes sont écrites sur le sable et ne disent pas la réalité historique. Elles ne cherchent ni à calomnier ni à injurier Dieu. Et un peu d’humour même décalé n’a jamais tué surtout quand il peut « donner à penser ».
Écrire que Dieu envoie sa fille, et que cette naissance est une bonne nouvelle, une grande joie, est, simplement et sans autre ambition, une invitation à nous demander ce que « fait » à nos images, certitudes, visions « théologiques » une fake news annonçant : « Dieu a envoyé sa fille, Marie a donné naissance à une fille ».
Écrire que Dieu envoie sa fille, c’est sans fard, interroger nos représentations d’un Dieu qui se rase le matin et règne en pater familias, et qui regarderait l’homme, le mâle comme sa « véritable » créature, son chef-d’œuvre. C’est découvrir que Dieu n’est ni du sexe masculin ni du sexe féminin, mais qu’il n’a pas de sexe et n’est pas mobilisable pour porter plus haut les attributs que traditionnellement et trop facilement l’on accorde aux uns ou que l’on refuse aux autres.

Écrire que Dieu envoie sa fille, c’est peut-être encore un moyen de nous obliger à réaliser que nos relations avec Dieu sont aussi des relations avec une mère, une sœur, une libératrice, dans une intimité à la fois de l’esprit, du cœur et du corps.
Écrire que Dieu envoie sa fille, que Dieu est devenu femme pour que les hommes et les femmes deviennent Dieu, c’est peut-être se mettre mieux en capacité de confesser cet « article » de foi : c’est en Lui que chacun est né ; Dieu engendre ; c’est en Lui que nous avons la vie, le souffle, le mouvement et l’être.
À travers cette fake news, nous sommes amenés à comprendre plus profondément la portée, la profondeur de la conviction qui est la nôtre : Dieu n’oublie pas l’enfant qu’il nourrit, ne cesse pas de chérir de ses entrailles même celui ou celle qui se détourne ou dont le monde se détourne.
Écrire que Dieu envoie sa fille, c’est souligner que les qualités propres aux femmes qui ont été souvent vues comme des défauts, des infériorités, sont des qualités de Dieu. C’est entrevoir mieux que, dans les contraintes culturelles d’une époque, son fils Jésus ne fait tout simplement pas de différence de genres, s’intéresse aux personnes, à leur histoire, à leur étonnante capacité à se relever, renouveler, se révéler pourvu qu’on leur fasse confiance.
La réalité historique de la naissance du garçon des Évangiles auquel nous croyons est incontestable. La « fable » de l’envoi d’une fille par Dieu et de Marie mettant au monde une fille en qui le divin et l’humain s’unissent, une fille « vêtue de soleil » revêtant notre chair pour la libérer des morts et de la mort, se veut simplement et modestement, une transposition, une « parabole » qui nous ouvre à la féminité oubliée ou mésestimée de Dieu. C’est un « jeu de rôles » qui nous fait prendre conscience que nous ne pouvons décrire Dieu que par des métaphores et des images insuffisantes sans arrêt à questionner.
S’exercer à ce renversement suggestif – « C’est une fille » – ou à une désexualisation qui peut permettre à l’Église d’y voir plus clair sur les stéréotypes et es préjugés dont elle doit se défaire.
Le salut de l’Église, son avenir passe par la fin d’un patriarcat et d’un androcentrisme contraires aux enseignements évangéliques, l’abandon d’un antiféminisme travesti en nouveau féminisme et prompt à dénoncer la domination que les femmes exerceraient sur les hommes et une féminisation de l’Église qui ferait son malheur.
Illustration : Flévaris, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons



