Léon XIV pour les « Nuls » : les médias et le nouveau pape
Patrice Dunois-Canette.

L’élection d’un nouveau pape autorise toutes les enquêtes de personnalité : entretiens rapportés, relecture de ses interventions et écrits, témoignages recueillis dans son entourage… Le successeur de Saint-Pierre est mis en quelque sorte en examen. Ses premiers gestes, ses premiers déplacements, ses premiers discours, sa gestuelle, ses tics, sa posture, son habit même… mobilisent.
Il ne s’agit pas ici d’aménager la « peine » du nouvel élu. Il s’agit en quelque sorte, après enquête, d’imaginer comment il va vivre cette « peine », l’aménager, sachant qu’il n’y aura pas en principe de libération conditionnelle et surtout bien sûr, quelles seront les conséquences de sa manière d’être et de faire le pape. Pour les fidèles de l’institution qui l’a élu. Pour les relations entre les nations. Pour celles et ceux qui ont des modes de vie ou font des choix que Rome condamne.
Saura-t-il aborder le présent et surtout l’avenir, qui, quoiqu’il est dit, adviendra ? Saura-t-il vraiment se confronter et confronter l’Église aux défis anthropologiques de notre époque – rapport entre les hommes et les femmes, reconnaissance des minorités sexuelles, diversité des modes de vie… – aux défis écologiques, aux défis technologiques, avec entre autres l’intelligence artificielle, qui peut produire une utopie ou une dystopie ?
Parallèlement, l’élection d’un nouveau Pape autorise aussi, en écho, en contraste, différence, discordance, dissemblance, dissimilitude, divergence… disons « en miroir », pour éviter toute approche « moralisante » négative ou positive, une réécriture de la biographie de son prédécesseur. Au balcon de la basilique, il est apparu portant sur les épaules le vêtement d’apparat traditionnel, mozette rouge et étole brodée des figures de saint Pierre et de saint Paul. François était apparu vêtu d’une soutane blanche, ont noté de suite les envoyés spéciaux…
À ce moment du pontificat de Léon XIV, il peut être intéressant de rassembler ce qui se dit, s’écrit de manière assurée ou moins, définitive ou prudente, sur le nouveau pape, de faire une sorte d’inventaire pour les « nuls », c’est-à-dire, les « gens ordinaires », plus ou moins intéressés, plus ou moins concernés, engagés ou pas, de ces « enquêtes de personnalité » qui l’espace de quelques jours ont envahi les médias.
François disparu, passé le temps des éloges sans retenue, Léon XIV, constatons-le, existe d’abord comme successeur, existe, est regardé en comparaison avec son prédécesseur.
Il est différent, cela va de soi. Mais souvent pour des raisons qui relèvent de l’analyse de l’état de l’Église romaine que l’on dresse et de la vision qu’on peut avoir des défis auxquels elle serait confrontée. Il est défini comme semblable, « moins » ou « plus », doté, doué d’avantage ou pas, regardé comme une figure imposée ou un dirigeant adapté au moment, voire un homme providentiel.
François, du coup, est donné ou révélé un peu brutalement dans les médias et par les thuriféraires d’hier de la papauté et de tout pape, à juste titre ou pas, et par comparaison ou anticipation souhaitée, espérée, au profit de son successeur, comme un pape qui a gouverné de manière « solitaire », « erratique », « parfois autoritaire », un pape « clivant ».
François ne gouvernait « pas assez de manière collégiale ». Il n’était « pas assez rassembleur », « pas assez consensuel ». Pas assez « homme d’écoute et de synthèse ». « Pas assez rassurant », « pondéré », mesuré, « trop disruptif », « trop volontariste », trop « exotique », trop « typé ».
Il n’aurait pas su « redonner le goût du catholicisme aux pays occidentaux sécularisés ». Il n’aurait pas su s’appuyer « sur l’expérience de la diplomatie vaticane », faisant cavalier seul, professant un pacifisme hors-sol. Il aurait été par trop « tributaire d’une vision géopolitique latino-américaine », d’une vision non alignée.
François mort et son successeur fraîchement élu, il fallait naturellement que ce dernier soit différent et que cette différence soit positive.
Ceux qui attendaient la fin du pontificat de François, parce qu’ils le supportaient difficilement ou disaient leur déception, forcent aujourd’hui la note.
Il n’empêche que ce que l’on savait du caractère de François et de sa manière de gouverner, et qui ne pouvait être dit, ose se dire aujourd’hui publiquement. Il aurait sans doute été préférable que les commentateurs avisés et instruits d’aujourd’hui, les autorités ecclésiastiques tout particulièrement, aient osé hier, quand François pouvait être interpellé !
Que dit-on du nouveau Pape ? Que retient-on de son « dossier » ? Là aussi selon les bilans que l’on établit et le futur de l’Église que l’on espère, veut ou pense être celui que Dieu veut pour son Église, les analyses varient. Chacun cependant, à ce moment du nouveau pontificat, s’abstient de formuler des avis carrés ou définitifs. Manière, un peu, magique, parfois de conjurer quelques inquiétudes ou d’imaginer avoir, par ce que l’on croit représenter, « prise » sur ce pape.
D’abord, constatons-le, si l’on en croit les commentaires autorisés d’ecclésiastiques ou de médias, qui, par là, disent aussi l’Église qui n’était pas de leur goût et celle qu’ils appellent de leurs vœux, Léon XIV a des qualités que n’avait pas François. Et ces qualités vont permettre ce qu’ils souhaitent : rassemblement, unité… écoute des milieux plus identitaires, retour à une Église plus classique, confirmation de la discipline et de la doctrine, recentrage sur ce qui fait « le cœur » du catholicisme romain. Bref, Léon XIV s’inscrira, dans les pas de son prédécesseur, mais ne sera pas son prédécesseur. Il serait prématuré de manifester par trop que l’on espère un tournant. Mais « l’équilibre » et « l’apaisement » qui seraient la marque du nouveau pontife sont des souhaits portés par les conservateurs.
Même attitude du côté des catholiques d’ouverture : on retient que le cardinal Robert Francis Prevost a été « l’un des soutiens les plus déterminés du pape argentin », que c’est le pape argentin qui l’a créé cardinal en septembre 2023, qu’il a été le DRH de François et de l’Église universelle, qu’il ne peut que s’inscrire dans la continuité.
Sa toute première intervention, n’en est-elle pas le gage ?
Difficile pourtant pour un nouvel élu, de dire du haut d’une loggia, qu’il en serait autrement, quand on a été si proche de celui qui vous a fait.
Mais de fait, l’insistance de Léon XIV, « réconforte », et, pour d’autres raisons, « apaise » ceux qui redoutaient l’élection d’un pape s’inscrivant dans la continuité de Jean-Paul II ou de Benoît XVI.
Léon XIV a salué « par deux fois son prédécesseur » et « s’est mis dans ses pas » en évoquant la nécessité du « dialogue », de la « rencontre » et des « ponts » que l’Église doit construire. De manière encore plus précise, dans « une allusion en forme de programme d’action », « il a mentionné la “synodalité” chère à François ». « Nous voulons être une Église synodale, une Église en chemin », a souligné Léon XIV.
Cette promesse, soulignent ceux qui ne veulent pas se contenter d’impressions sympathiques, n’est « pas seulement un gage adressé aux fidèles de François » ; « elle correspond aux convictions de l’Américain ». Missionnaire, homme de terrain, reconnu comme son prédécesseur pour ses qualités de pasteur, il a, rappelle-t-on, dans un rare entretien accordé au média Vatican News, en mai 2023, expliqué que les ecclésiastiques se souciaient « souvent de l’enseignement de la doctrine » au risque « d’oublier que [leur] premier devoir est de communiquer la beauté et la joie de connaître Jésus ». Dans le même entretien, il expliquait aussi que le processus de choix des évêques devait être « plus ouvert à l’écoute des différents membres de la communauté ». De quoi pour le moment contenter les « bergogliens », attachés à l’avènement d’une Église plus ouverte dans sa gouvernance et moins cléricale.
Sur les questions écologiques, économiques et sociales plus encore, mais le tout est lié, on espère beaucoup du côté des catholiques d’ouverture de ce pontificat. Le cardinal élu pape n’a pas pris par hasard le nom de Léon XIV, répète-t-on avec satisfaction en citant le nouveau pape qui lui-même a expliqué la raison essentielle du choix de son nom : « Principalement, parce que le Pape Léon XIII, avec l’encyclique historique Rerum novarum , a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ; et aujourd’hui l’Église offre à tous, son héritage de doctrine sociale pour répondre a une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail ».
Le nouveau pape s’inscrit dans la filiation de Léon XIII, inventeur, en 1891, avec l’encyclique Rerum novarum et une longue série de textes sociaux, de la doctrine sociale de l’Église catholique. Il porte ainsi avec lui la promesse d’un pontificat inquiet et dénonciateur des inégalités créées par le libéralisme non encadré, sans frein, et surtout promoteur de la nécessité d’apporter vite des « solutions ». La promesse d’un pontificat ancré dans la modernité et soucieux des pauvres, des marges, des exclus – des « périphéries » aurait dit François, à qui Léon XIV qui appartient à l’ordre (mendiant) de Saint-Augustin a rendu un hommage appuyé.
On peut imaginer demain la publication d’une encyclique sur les excès et les méfaits du laisser-faire économique et financier, les inégalités scandaleuses créées par le libéralisme « la concentration, entre les mains de quelques-uns, de l’industrie et du commerce, devenus le partage d’un petit nombre de riches et d’opulents, qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires » (Rerum novarum, § 2.2). « Ensemble, nous devons trouver comment être une Église missionnaire, une Église (…) qui est toujours prête à accueillir à bras ouverts et à recevoir tous ceux qui ont besoin de notre charité, de notre présence, de dialogue et d’amour » a lancé dans une déclaration aux airs de programme d’action, longue de quelques minutes, le nouveau Pape.
Sur la question de l’étranger et du migrant aux États-Unis, en Europe et dans le monde, Léon XIV n’en déplaise à beaucoup, poursuivra et se heurtera aux mêmes critiques et oppositions. Hors de l’Église et dans l’Église.
Sur les questions de discipline et de doctrine, on se montre, du côté des catholiques d’ouverture, plus circonspect et moins bavard.
Du côté des catholiques d’identité, on espère ou du moins on estime que le nouveau pape aura entendu les critiques virulentes et les « menaces » de rupture manifestées lors du pontificat de François, notamment quand il a été question des bénédictions de couples homosexuels.
Sur ce sujet, le cardinal Robert Francis Prevost avait exprimé en 2024 une nuance en insistant sur la nécessité d’une prise en compte des différences culturelles à travers le monde, l’homosexualité étant encore criminalisée dans certains pays, note le site College of Cardinals Report.
Mais le New York Times rapporte, lui, qu’en 2012, Robert Francis Prevost avait affiché sa préoccupation face à « une certaine complaisance » de la part de médias occidentaux à l’égard de pratiques et de convictions jugées incompatibles avec l’Évangile. Il pointait notamment du doigt le « mode de vie homosexuel » et les « familles alternatives composées de partenaires de même sexe et de leurs enfants adoptés ».
L’Église, pense-t-on, dans les milieux ecclésiastiques, ne prendra et ne peut pas prendre le risque de relancer le débat anthropologique sur la reconnaissance des minorités sexuelles ou même la transformation des rapports entre les hommes et les femmes. La question du maintien de l’unité s’imposera. François aurait laissé une Église fracturée que Léon XIV devra s’attacher à rassembler. Les commentateurs soulignent encore que Léon XIV est un religieux de l’ordre des Augustins, qu’il s’est délibérément présenté comme un « fils de saint Augustin » dès sa première apparition, que l’évêque d’Hippone, Augustin, a bataillé pour l’unité de la communauté et l’unité de l’Église.
Derrière ces positions se manifestent ceux pour qui l’Église ne serait plus l’Église si elle questionnait ses choix anthropologiques, si elle revenait sur des « vérités » de toujours, définitives et qui s’imposent à tout croyant.
Il y a les « pragmatiques » qui estiment que le moment n’est pas favorable, qu’il est trop tôt ou… trop tard. Quand le peuple des fidèles se conservatise, il est urgent de le retenir sur d’autres sujets…
Que fera Léon XIV qui, cardinal, affirmait que sur la « lutte » contre les abus et les crimes sexuels, il y avait « encore beaucoup à faire » au sein de l’Église. « Nous ne pouvons pas nous arrêter, nous ne pouvons pas revenir en arrière » ? On voit mal qu’il ne puisse non seulement poursuivre, mais développer cette « lutte » qui passe aussi par l’écoute, le respect des innombrables victimes : la violence sexuelle à l’encontre des enfants et des femmes, religieuses ou non, est encore « un continent noir » dans de nombreuses Églises catholiques de par le monde.
Sur le plan international, Léon XIV comme ses prédécesseurs est naturellement une autorité morale dont la voix porte. Quelle parole portera-t-il plus particulièrement au-delà des appels à la paix et la concorde ? Sera-t-il sur le plan diplomatique un franc-tireur en décalage avec la diplomatie vaticane comme le fut son prédécesseur ? Dans un contexte de conflits majeurs en Ukraine, au Soudan et dans la bande de Gaza, Léon XIV pourra-t-il valablement et efficacement s’en tenir à des positions pacifistes abstraites et peu regardantes des agissements des fauteurs de guerre et des rivalités géo-économico-stratégiques ? Ou trop soucieuses des intérêts à long terme de l’Église : rapports avec l’orthodoxie russe, relations avec la Chine ?
Son premier discours au balcon de la basilique Saint-Pierre, son message de « paix », son appel à « construire des ponts » pour favoriser le « dialogue » a été salué par de nombreux dirigeants qui ont salué son message de « paix ». Bien, mais on n’en entendait pas moins d’un pape. Tout reste à venir. Les relations du Vatican de Léon XIV avec l’administration Trump sont et seront particulièrement scrutées, soulignent les commentateurs qui citent le cardinal Prevost.
Pour l’heure Léon XIV devra poursuivre un synode sur la synodalité achevé, mais qui se poursuit… Deux sessions se sont déroulées en octobre 2023 et 2024, sans qu’aucune conclusion définitive n’en soit tirée. En mars, François en a prolongé les travaux jusqu’en 2028, confiant de fait ce chantier à son successeur. Comment Léon XIV conduira-t-il cette « dernière » étape ? À qui confiera-t-il le dossier ? Les travaux seront-ils décentralisés ? Seront-ils confiés à des commissions d’ » experts » sous tutelle ? Une « liberté » de conclusions sera-t-elle donnée aux Églises par zones culturelles, continents ? Quelle part les laïcs prendront-ils à aux choix ?
Sur le plan de l’œcuménisme, Léon XIV devra dire très vite si et quand il se rendra en Turquie pour le 1.700e anniversaire du Concile de Nicée. Voyage que François projetait, voulait faire. Le Concile de Nicée est le premier concile œcuménique. On lui doit l’affirmation de la divinité pleine et entière de Jésus-Christ, et la formulation du Credo de Nicée, une déclaration fondamentale de la foi chrétienne. La confession christologique du Concile de Nicée apparaît comme le fondement de l’œcuménisme.
Que fera, que croira possible de faire ce nouveau pape, qui tout le monde l’a remarqué en l’interprétant bien diversement selon ses analyses et convictions, portait pour sa première apparition à la loggia de la basilique Saint-Pierre, empruntée au vestiaire romain, la mozette, délaissée par le pape François ? Sur cette mozette, courte capeline portée traditionnellement par les prélats, le nouveau pape arborait une étole antique, insigne du prêtre, chargé de la tiare pontificale et des clés de saint Pierre en broderie d’or, apparemment celle-là même que portèrent, le jour de leur élection, les papes Benoît XVI, Jean-Paul II, Jean-Paul Ier, Paul VI et Jean XXIII. Mais faut-il donner plus d’importance qu’il ne faut au classicisme vestimentaire de la présentation du nouveau pape ? Et tenter d’y voir un « programme » ?
Plus sérieusement, restons dans l’attente.
Le mot « missionnaire », sur lequel Léon XIV insiste si fort dans son discours à la loggia pour qualifier ce que devrait être l’Église de demain, peut recouvrir beaucoup de choses, des choix différents. Le « je voudrais que nous renouvelions ensemble, aujourd’hui, notre pleine adhésion au chemin que l’Église universelle suit depuis des décennies dans le sillage du Concile Vatican II » des engagements divers, contraires même selon les analyses herméneutiques que l’on veut faire de ce Concile.
Pour le moment Léon XIV s’est contenté pour développer son souhait de reprendre « quelques aspects fondamentaux » de l’Exhortation apostolique de François, « la joie de l’Évangile » énumérés ainsi : « le retour à la primauté du Christ dans l’annonce ; la conversion missionnaire de toute la communauté chrétienne ; la croissance dans la collégialité et la synodalité ; l’attention au sensus fidei, (c’est-à-dire le bon sens du peuple catholique), en particulier dans ses formes les plus authentiques et les plus inclusives, comme la piété populaire ; l’attention affectueuse aux plus petits et aux laissés-pour-compte ; le dialogue courageux et confiant avec le monde contemporain dans ses diverses composantes et réalités ».




