Léon XIV : un profil porteur d’espoir
Juan José Tamayo.

Grâce à mes fréquents voyages au Pérou au cours des 25 dernières années, j’ai suivi de près la trajectoire du père augustinien Robert Francis Prevost, d’abord comme missionnaire, puis comme évêque du diocèse de Cliclayo et maintenant comme pape sous le nom de Léon XIV. J’ai les meilleures impressions, partagées avec des collègues théologiens péruviens, des théologiens et des amis évêques, sur son activité théologique et pastorale. La première chose à noter est qu’il a effectué une migration inverse : du Nord au Sud, des États-Unis à l’Amérique latine, de Chicago au Pérou. Cette migration a signifié un changement de lieu social et ecclésial : du monde du développement au monde du sous-développement, du monde de l’abondance au monde de la pauvreté structurelle, de l’Église riche à l’Église des pauvres.
Devenu citoyen péruvien, il a fait l’expérience directe de la réalité de la pauvreté dans son propre diocèse et a été témoin de la corruption politique au plus haut niveau. La plupart des derniers présidents du pays qu’il a rencontrés au cours de son activité missionnaire et épiscopale ont été poursuivis, condamnés et emprisonnés. Il a connu sur place le développement de la théologie de la libération qui a émergé dans ce pays sous la paternité du théologien Gustavo Gutiérrez, qu’il a personnellement connu et suivi.
J’espère que sa position sociale dans le monde de la marginalisation et dans la théologie de la libération l’aidera, au cours de son pontificat, à diriger son regard, à orienter sa pratique libératrice et à fixer son cœur sur les lieux où la pauvreté, la faim et l’injustice structurelle frappent particulièrement les majorités populaires et à suivre le chemin du christianisme libérateur, qui a commencé son cheminement en Amérique latine au milieu des années 1960 et s’est répandu dans le Sud mondial au cours des décennies suivantes.
Robert Prevost était un proche collaborateur du pape François, qui l’a nommé évêque et cardinal, lui a confié la présidence de l’un des dicastères les plus importants de la Curie romaine, celui de la nomination des évêques, et l’a placé à la tête de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, qui compte parmi ses collaborateurs la théologienne et professeure d’université argentine Emilce Cuda. Elle a été l’une des personnes qui, avec beaucoup de discernement, ont conseillé François dans la décision difficile et forte de dissoudre Solidacio, organisation chrétienne péruvienne impliquée dans des affaires de pédophilie, d’enrichissement illicite et de corruption économique.
Il me semble important de souligner que l’héritage du pape argentin passe entre les mains du pape péruvien Léon XIV, l’un et l’autre latino-américains. Une continuité géographique qui, je l’espère, se traduira par une continuité ecclésiale et politique libératrice et facilitera le processus urgent de désoccidentalisation et de décolonisation de l’Église, condition nécessaire à son universalité. Sinon, la colonisation culturelle et religieuse européenne du christianisme, qui exclut les autres identités ethnoculturelles, se poursuivra. De l’extra omnes du début du conclave, nous devons passer à l’intra omnes des individus, des groupes et des peuples qui ont été historiquement exclus de la communauté chrétienne en raison de la couleur de leur peau, de leur origine géographique, de leur identité ethnique, etc.
L’Église catholique est structurée comme un patriarcat. Les femmes y sont exclues des postes de direction ecclésiastiques, des fonctions de gestion, de la prise de décision et de la plupart des ministères ecclésiastiques. Elles constituent une majorité silencieuse, humiliée et invisible. Cependant, dans ses interventions publiques, Léon XIV n’a pas reconnu leur marginalisation au sein de la communauté chrétienne, et je ne crois pas avoir entendu un discours en faveur de l’égalité et de la parité des sexes dans l’Église ni trouvé une critique du patriarcat tant politique qu’ecclésiastique. Je n’ai pu lire qu’une seule référence de sa part aux féminicides.
« Dans ses interventions publiques, Léon XIV n’a pas reconnu leur marginalisation au sein de la communauté chrétienne, et je ne crois pas avoir entendu un discours en faveur de l’égalité et de la parité des sexes dans l’Église ».
Le nom choisi comme pape, Léon XIV, donne également une indication sur la priorité de son pontificat. Il explique lui-même la raison de ce choix : « J’ai pensé prendre le nom de Léon XIV. Il y a plusieurs raisons à cela, mais la principale est que le pape Léon XIII, avec l’encyclique historique Rerum novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle et qu’aujourd’hui, l’Église offre à tous son patrimoine de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui comportent de nouveaux défis dans la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail ». La dignité humaine, la justice et le droit au travail me semblent être trois priorités incontournables du nouveau pontificat.
Léon XIV a fait référence dans ses discours à la synodalité, dans la continuité d’une des propositions phares de François. D’accord. Mais pour qu’elle ne reste pas à l’état de proposition inopérante, elle doit se traduire par une véritable démocratisation des structures ecclésiales du point de vue du genre et par une critique des masculinités sacrées qui gouvernent aujourd’hui l’Église. Une synodalité sans démocratie reste un mot vide de sens. Une démocratie sans perspective de genre devient une contradiction en propres termes. Une perspective de genre sans critique des masculinités renforce le patriarcat.
« Pour qu’elle ne reste pas une proposition inopérante, la synodalité doit se traduire par une véritable démocratisation des structures ecclésiales dans une perspective de genre et une critique des masculinités sacrées qui gouvernent aujourd’hui l’Église ».



