« Peut-on vivre sa foi sans Église ? » : La contribution de Marcel Bernos

Première contribution à la réflexion lancée.
Tout dépend de ce que l’on entend par « Foi » et par « Église ».
Les significations du mot foi, en matière religieuse, restent très diverses. La foi peut correspondre à une croyance plus ou moins vive en l’existence d’un Dieu. Elle apparait à beaucoup comme une « force » présente mais indéfinissable. Elle est parfois un peu nébuleuse et indéfinie. Ne serait-ce pas aussi ce que certains « agnostiques » désignent sous le terme de « transcendance » très impersonnelle ? Pour les fidèles chrétiens, adeptes plus ou moins stricts de la Tradition, elle se traduit par l’adoration de Jésus-Christ, « Fils de Dieu » et Dieu lui-même, qui n’est plus simplement l’annonciateur du Père, mais son incarnation ayant vécu l’expérience humaine et, au sens propre son re-présentant devant les hommes [1]. Quelques-uns se contentent de reconnaître en J.-C. le « messie », c’est à dire l’« envoyé » de Dieu, quelles que soient par ailleurs les conditions de son engendrement et son statut (vieille querelle de l’arianisme). Pour les moins « pieux », leur « foi » se réduit à l’adoption de Jésus de Nazareth comme modèle de vie donnée… Encore ces nuances ne tiennent-elles pas compte de la foi en Yahwé, Allah, ou aux multiples dieux d’Asie, d’Afrique, des Amériques, d’Océanie, objets d’autant de ferveur tout aussi sincère que celle des pratiquants des « grandes » religions monothéistes. Disons que la foi serait, pour le moins, cet attachement, amoureux ou effrayé, à une entité transcendante, plus ou moins active dans nos vies, dont l’existence expliquerait l’inexplicable de la création de l’univers et de l’émergence de la vie.
Église ? Quand on ne précise pas laquelle, on aurait tendance à sous-entendre : « Église catholique apostolique et romaine » (ÉCAR). Or il y a bien d’autres Églises se réclamant de Jésus-Christ, même si Rome a mis du temps à reconnaitre leur respectabilité [2]. Une église ou toute autre forme de communion de fidèles parait sinon absolument indispensable, du moins nécessaire à la transmission des « vérités » d’une religion, pour nous ce serait avant tout celles de l’Évangile ; elle rassemble ses fidèles (= ceux qui ont la foi). C’est l’ecclesia qui leur permet de se ressourcer spirituellement près des autres, d’en célébrer l’objet en communauté, et éventuellement de proclamer cette foi au monde.
Et moi ? carla question posée par le « devoir de vacances » ne saurait rester un sujet de dissertation tenu à distance au nom de la discrétion, elle se pose personnellement. Ma foi (incertaine et fragile) est avant tout une adhésion à la personne de Jésus, à son message universel, authentifié par sa fidélité absolue à « son Père », jusqu’au don de sa vie. Il nous a révélé un Dieu-Amour qu’il faut prendre au sérieux– ce n’est pas un « copain » –, mais dont il a désarmé ce « courroux » qui a fait si longtemps, et fait encore si peur à tant d’hommes [1].
Au jour le jour, je tente de vivre cette foi, sans en respecter toujours les conseils et les règles, et ce dans le cadre de l’Église romaine. Ce n’est pas une participation sans réserve. On a trop vu, à travers l’histoire et particulièrement ces temps-ci, à quel point sa prétention à être la seule Église et seule « sainte » était un leurre, sauf à prendre « sainte » comme qualificatif d’une Église mystique à venir (la Jérusalem céleste de l’Apocalypse) et non d’une institution. Celle-ci, sacralisée au cours des siècles, oublie souvent, quoiqu’elle le confesse du bout des lèvres et sans en tirer les conséquences, qu’elle est composée d’hommes [1] et par là d’êtres faibles (ce qu’elle appelle des « pécheurs »).L’ECAR a pour elle, en Occident, d’être l’organisme ancien, le « canal historique » qui nous a transmis l’Évangile, même si c’est en le travestissant parfois, dans son désir impérieux de régir. Afin que tout soit précis et unanime, elle a toujours régulé et dogmatisé, chargeant les épaules des fidèles de fardeaux qu’elle ne soutenait pas toujours. Elle propose encore, malgré l’élan donné par Vatican II, une vie spirituelle parfois un peu désincarnée, coincée entre les dévotions qui se multiplient, les rites qui deviennent sa principale raison d’être [3], et des dogmes dont on a oublié ou voulu oublier qu’ils avaient une genèse dans des conditions particulières et une histoire. Dans les événements qui ont pu susciter leur formulation, la politique et l’économie… ont pu jouer un rôle déterminant, pourtant non rigoureusement religieux.
En outre, pourquoi quitter cette Église problématique, je n’en vois aucune totalement dénuée de ces défauts, qui relèvent de tout établissement humain ; pour subsister, celui-ci doit parfois s’adapter au réel, tordre la rigueur annoncée, accepter des compromis(sions). On pourrait discuter des « Variations des Églises protestantes », ou de la soumission de certains patriarcats orthodoxes au pouvoir temporel de leur pays. Alors, je « cotise » encore à l’ÉCAR, sans illusion et non sans de fréquents agacements. On peut, aujourd’hui, y jouir d’un peu de liberté, puisqu’elle ne brûle plus les hérétiques. Ce qui permet d’y rester, surtout, et je ne suis pas le seul dans ce cas, c’est une participation à des groupes fraternels de chrétiens, non pas en dehors de l’Église, mais à côté, où la liberté de parole est entière [4], et où l’on se soutient avec respect sans avoir forcément les mêmes approches ni les mêmes pratiques de notre foi.
Notes :
[1] Le mot « homme » sera utilisé ici dans le sens latin d’homo, l’humain ; il englobe naturellement les femmes. [2] Je me souviens avoir lu, dans les années 50 (avant le Concile Vatican II), un opuscule à prétention apologétique qui assimilait la « réforme » au sort réservé aux vieux chevaux « à abattre ». Et en l’an 2000 encore, le décret Dominus Jesus n’admettait comme seule vraie Église que l’ECAR. [3] L’Eucharistie est un acte central dans le catholicisme, mais la multiplication de ses célébrations en toutes occasions, y compris par des prêtres célébrant sans communauté présente, pose un problème de sens. [4] Par exemple parmi les « militants » de Garrigues et sentiers, mais aussi de groupes paroissiaux d’étude biblique, de lectio divina, de réflexions sur notre place dans ce monde…



