Marie-Madeleine et Virginia Wolf, pionnières de l’égalité
Juan José Tamayo.

Je n’ai trouvé de meilleure façon de commémorer Marie-Madeleine lors de sa fête le 22 juillet qu’en réfléchissant à sa figure, inspirée par le magnifique livre : The Resurrection of Mary Magdalene : Legends, Apocrypha and the Christian Testament (La résurrection de Marie-Madeleine. Légendes, Apocryphes et Testament chrétien), de la théologienne et bibliste Jane Schaberg (1938-2012), qui établit un lien entre Marie-Madeleine et l’écrivaine britannique Virginia Woolf. La mystique subversive de l’écrivaine britannique me servira de modèle interprétatif pour reconstruire, dans une perspective féministe, la figure emblématique de Marie-Madeleine, si décriée et défigurée. S’agit-il d’un rapprochement fallacieux ? Je ne le crois pas. Voyons voir.
Les différences entre les deux femmes sont certes notables, mais les similitudes le sont tout autant, du moins dans l’imaginaire collectif. Toutes deux sont considérées comme « dérangées » ou « malades » : Virginia Woolf, « maniaco-dépressive », Marie-Madeleine, « possédée » ; toutes deux sont exorcisées ou s’exorcisent elles-mêmes et confessent avoir eu des visions, elles sont visionnaires. Toutes deux sont étrangères au cercle patriarcal et aucune d’entre elles n’est membre du groupe restreint des « apôtres », ou du moins elles ont été exclues de ce groupe par le pouvoir patriarcal. Elles se rejoignent même dans leur vie posthume : Woolf et Marie-Madeleine sont des figures mythiques et légendaires, des icônes de la lutte pour l’émancipation des femmes.
À partir d’une lecture féministe, Jane Schaberg reconstitue les figures de Woolf et de Marie-Madeleine, jusqu’à s’identifier à elles pour créer, avec leur aide, une spiritualité propre et non exclusive, conforme à l’idéal woolffien : « En tant que femme, je n’ai pas de patrie. En tant que femme, je ne veux pas de patrie. En tant que femme, ma patrie est le monde entier ». Et Schaberg ajoute : « En tant que femme, je n’ai pas de religion. Je ne suis ni juive, ni chrétienne, ni musulmane, ni païenne. En tant que femme, je suis juive et chrétienne, musulmane et païenne ». Le désir avoué de la théologienne féministe Jane Schaberg est d’avoir « trouvé » une Marie-Madeleine aussi courageuse et audacieuse que Virginia Woolf ou que son amie Ethel Smyth, compositrice anglaise et dirigeante du mouvement suffragiste, que Virginia décrit ainsi : « Elle appartient à la race des pionnières, de celles qui ouvrent la voie. Elle est allée de l’avant, a abattu des arbres, creusé des rochers, construit des ponts, ouvrant ainsi la voie à celles qui viennent après elle ».
Grâce à une recherche interdisciplinaire rigoureuse sur les sources chrétiennes canoniques de la Bible hébraïque et du Testament chrétien, sur les écrits gnostiques et l’archéologie, l’art et les légendes, Schaberg imagine et redonne vie à la figure de Marie-Madeleine, libérée des images négatives que l’idéologie patriarcale a construites à son sujet, depuis les textes canoniques eux-mêmes jusqu’à l’exégèse actuelle.
Dans les textes analysés, Schaberg voit des indices fragmentaires indiquant que Marie-Madeleine serait la continuatrice du prophétisme hébraïque, l’initiatrice de la croyance chrétienne en la résurrection, la successeure de Jésus de Nazareth et l’héritière de son autorité spirituelle. Les évangiles apocryphes de nature gnostique offrent des éléments importants pour reconstruire la figure de Marie-Madeleine, bien que de manière provisoire et provisoire :
– Elle existe en tant que personnage et mémoire dans un monde dont les textes reflètent un langage androcentrique et patriarcal.
– Elle s’exprime avec audace et témérité dans un monde réel et symbolique dominé par les hommes, ce qui lui confère une importance particulière.
– Elle est une personne éminente parmi les disciples de Jésus, car elle possède une autorité spirituelle et exerce un leadership à égalité avec les disciples masculins.
– Elle est présentée comme la compagne intime de Jésus.
– Elle entre en conflit avec certains disciples masculins au sujet de la fiabilité de son témoignage.
– Elle apparaît comme une consolatrice et une enseignante pour les autres disciples.
– Elle est louée pour son intelligence supérieure.
La théologie féministe chrétienne se réfère à Marie-Madeleine comme source d’autorité pour mener à bien les transformations nécessaires dans le domaine ecclésiastique et comme pionnière de l’égalité pour générer des changements culturels et sociaux qui éliminent toutes les formes de discrimination dans la société : ethniques, sociales, culturelles, religieuses et de genre. Ces dernières discriminations passent souvent inaperçues ou ne sont pas considérées comme une priorité à surmonter.
Le livre dépeint un christianisme suggestif autour de la figure de Marie-Madeleine, en vigueur pendant les deux premiers siècles dans certaines églises et oublié par l’Église patriarcale jusqu’à aujourd’hui : un christianisme inclusif des hommes et des femmes sous le signe de la continuité prophétique plutôt que sous celui de la succession apostolique ; un christianisme comme possibilité déconcertante, terriblement vulnérable, qui a tenté d’atteindre l’impossible. Ce christianisme a échoué, ou plutôt, il a été fait échouer par le patriarcat religieux allié au patriarcat politique.
Mais nous ne pouvons pas considérer son échec comme définitif. Il est vrai qu’il a duré plusieurs siècles et qu’il a pour adversaires bon nombre de dirigeants religieux et de théologiens patriarcaux, mais cela ne peut aboutir à une sorte de fatalisme historique qui rendrait impossible son rétablissement. Bien au contraire. Il est nécessaire de le récupérer, de le réinventer, de le reformuler et de le faire revivre à notre époque historique afin de contribuer à la lutte contre la discrimination de genre en intersection avec d’autres discriminations qui se renforcent et se soutiennent mutuellement : ethnique, de classe, de sexualité, de religion, d’origine géographique, etc., et afin d’œuvrer pour l’émancipation et l’égalité dans tous les domaines. Marie-Madeleine et Virginia Woolf, pionnières de l’égalité, constituent la meilleure incitation et le guide le plus sûr pour entreprendre ce voyage à travers les terres utopiques du mouvement féministe et de la théorie du genre.



