Inquiétudes et vigilance
Nous extrayons ces interrogations de Pierre Collet du dernier numéro de Hors-les-Murs & Communautés en Marche qui vient de paraître.

L’expérience d’exclusion des prêtres gays
Parmi les sujets qui nous ont interpellés ces dernières semaines, il y en a deux qui méritent peut-être le partage de notre inquiétude… Il nous paraît d’abord important de partager quelques réflexions sur les difficultés des prêtres gays qui ont fait l’objet d’un reportage très éclairant, respectueux et émouvant sur Arte [1]. Nous reproduisons l’excellent commentaire proposé par Télérama [2].
« C’est au détour d’une précédente enquête que le journaliste Adrien Giraud a découvert l’existence d’un groupe de prêtres homosexuels, Pêcheurs d’hommes, qui se réunit depuis quarante ans. Aucun journaliste n’en avait parlé, car ils souhaitaient rester dans l’ombre, raconte-t-il. Coup de chance, lui et son confrère Nathan Lautier les rencontrent à un moment où ils se sentent prêts à témoigner. Après une série d’articles dans Les Jours [3], le duo a le sentiment de ne pas être allé au bout de l’histoire. Pour Arte reportage, ils prennent la caméra et resserrent leur angle. En trente minutes et trois portraits aussi touchants qu’édifiants, leur documentaire aborde la situation de ces hommes qui ne peuvent vivre leur vie affective au grand jour et la violence d’une institution qui refuse de reconnaître la sexualité de ses religieux, et plus encore lorsqu’elle est homosexuelle. En 2013, le pape François offrait un signe d’ouverture en déclarant : Qui suis-je pour juger ? Avant de faire marche arrière et d’encourager les évêques à ne pas accepter les prêtres ouvertement homosexuels dans les séminaires. Gérard, qui a raccroché son aube en 1997 et est aujourd’hui marié à un homme, estime dans le film que plus de 70 % de prêtres seraient gays. »
« Les sociologues qui ont travaillé sur la question avancent des chiffres plus bas. Le nombre de prêtres gays est en tout cas très élevé, car s’engager dans les ordres a longtemps été un refuge, note Adrien Giraud. Cela permettait d’échapper à la norme sociale du mariage hétérosexuel et de la parentalité, sans compter que l’homosexualité était illégale officiellement jusqu’en 1982 en France, et considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1992.
Sylvain, Pierre et Gérard sont entrés dans les ordres dans les années 1970 et 1980. Leurs précieux témoignages, anonymes ou non, ont pu naître grâce au climat de confiance que les réalisateurs sont parvenus à instaurer. Ils nous ont accueillis chez eux et nous avons tissé des liens forts, raconte Adrien Giraud. Beaucoup de prêtres sont très seuls, mais toujours au service des autres. Nous leur laissions l’espace pour s’exprimer dans toute leur personnalité, cela leur faisait du bien, et ça nous a confortés dans notre travail. Gérard a quitté les ordres il y a presque trente ans, Pierre, qui se qualifie d’homosensible et a souhaité rester anonyme, ne veut pas renoncer à sa vocation, et Sylvain célèbre sa dernière messe pendant le tournage. Nous l’avons filmé pendant ses derniers jours de prêtrise, puis ses premiers jours en tant que laïc, c’est une des forces du documentaire, estime Nathan Lautier. »
Et ce n’est pas sans émotion non plus que plusieurs d’entre nous auront revécu le chemin qui s’ouvre pour Sylvain à la recherche d’une réinsertion sociale : ce fut aussi notre expérience qui ne nous a pas laissé de bons souvenirs et nous ne pouvons qu’exprimer notre solidarité avec tous ceux qui y sont confrontés.
L’augmentation du nombre de jeunes prêtres conservateurs
L’autre thème qui nous semble préoccupant aujourd’hui concerne l’avenir de l’Église catholique vu par le biais de l’évolution de son clergé. L’exemple retenu est celui des États-Unis. avec une enquête publiée en octobre par l’Université catholique d’Amérique [4]. Les réponses fournies par 1164 prêtres confirment en grande partie que « le clergé plus âgé est beaucoup plus libéral, tant en politique qu’en théologie, que le clergé plus jeune ».
S’agissant des États-Unis, on ne s’étonnera guère de trouver dans ces résultats un lien aussi affirmé entre convictions religieuses et politiques. « Les jeunes prêtres, du moins ceux en formation avant l’avènement du trumpisme, ont grandi à une époque qui était à bien des égards une réaction à l’activisme social des années 60 et 70, expliquent les journalistes Thomas Reese et Michael Sean Winters [5]. […] Surtout, les familles conservatrices continuent d’encourager et de produire des vocations au sacerdoce. En comparaison, la gauche catholique n’a pas réussi à produire des vocations. »
Mais le décalage ne s’applique pas seulement aux générations de prêtres entre elles, mais concerne aussi la distance avec les fidèles. Parmi les prêtres ordonnés avant 1975, plus de 70 % se décrivent comme théologiquement progressistes, alors que dans la cohorte de 2010, ou plus tard, seuls 8 % le seraient. […] Les opinions théologiques des jeunes prêtres sont en décalage avec celles de leurs pairs, mais aussi avec celles de la population catholique.
Les catholiques ont tendance à privilégier les opinions progressistes sur les prêtres mariés, le mariage homosexuel, la communion pour les divorcés remariés et la contraception. […] À mesure que les prêtres progressistes plus âgés prennent leur retraite ou meurent, les jeunes prêtres conservateurs auront un impact profond sur la vie paroissiale. Lorsqu’on leur a donné une liste de questions pastorales et qu’on leur a demandé quelles devraient être les priorités de l’Église, sur des questions telles que le changement climatique, l’immigration, les questions de genre, la pauvreté, le racisme, la justice sociale, la priorité diminue à mesure que l’âge diminue et c’est l’inverse dans le cas de la dévotion eucharistique et de l’accès à la messe [latine traditionnelle]. Le faible soutien à la synodalité (29 %), une priorité pour le pape François et tombée dans l’oreille d’un sourd de la plupart des jeunes prêtres, est particulièrement déconcertant.
Nous n’en tirerons évidemment pas de conclusions ni n’établirons de comparaisons avec l’Europe : juste quelques points d’interrogation et un appel à la vigilance…
[1] Des prêtres gays brisent le silence, un reportage d’Adrien GIRAUD et Nathan LAURIER. Ce documentaire de 30’ reste disponible sur YouTube.
[2] Pauline DEMANGE-DILASSER, Des prêtres gays brisent le silence : un documentaire essentiel pour comprendre l’omerta qui règne dans l’Église, in Télérama.
[3] Le site Les Jours publie une série d’articles intéressants sur le sujet, dont une longue analyse très pertinente intitulée Prêtres homosexuels : leur chemin de croix https://lesjours.fr/obsessions/pretres-gays/ep1-chemin-de-croix/
[4] https://catholicproject.catholic.edu/wp-content/uploads/2025/10/NSCPWave2FINAL.pdf[5] D’après plusieurs articles du National Catholic Reporter : What a new survey of US Catholic priests does, and does not, tell us | National Catholic Reporter



