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Lire et relire Hannah Arendt aujourd’hui
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Faire société autrementTémoignages
By Lucienne Gouguenheim20 janvier 20260 Comments

Lire et relire Hannah Arendt aujourd’hui

Marcel Clotuche.

Le 4 décembre 1975, Hannah Arendt meurt, à 69 ans, d’une crise cardiaque dans son appartement new-yorkais. Elle laisse, inachevé, son dernier ouvrage philosophique majeur, La Vie de l’Esprit. Cette année marque donc le 50e anniversaire de son décès. Pour nous, l’opportunité d’interroger son œuvre, d’utiliser sa méthode et ses concepts pour mieux comprendre notre monde. La question n’est pas « Que penserait ou que dirait Hannah Arendt sur tel événement contemporain ? », question virtuelle et oiseuse. En revanche, son œuvre nous offre une « boite à outils » et ils peuvent nous aider à décrypter et à comprendre.

Quelques repères biographiques

Hannah Arendt naît à Hanovre, en 1906, dans une famille juive aisée et libérale. Son père meurt alors qu’elle n’a que 7 ans, un événement traumatisant qui a peut-être motivé sa recherche d’une figure paternelle universitaire. Après l’obtention de son bac, en 1924, elle suit, à Marburg, le séminaire du théologien R. Bultmann et celui de M. Heidegger, avec qui elle vit une brève, mais intense liaison amoureuse. À Fribourg, elle étudie auprès d’E. Husserl. En 1926, elle part à Heidelberg travailler sa thèse sur Le concept d’amour chez Augustin, sous la direction de K. Jaspers. Entretemps, elle aura croisé la route de H. Jonas, P. Tillich, M. Horkheimer, K. Mannheim et Th. Adorno, la fine fleur de l’intelligentsia allemande.

Dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, en 1933, elle marque sa franche opposition et héberge ceux qui fuient la répression. Arrêtée par la police politique, elle est relâchée, faute de preuves, mais préfère rejoindre Paris où elle fréquente W. Benjamin, B. Brecht, S. Zweig, A. Koyré et R. Aron. Active dans les organisations juives françaises, elle est secrétaire à l’Aliyah des jeunes de Paris, facilitant le départ des enfants juifs pour la Palestine. Favorable au sionisme, elle étudie l’hébreu, déclarant « vouloir connaître son peuple ».

En mai 1940, lors de « la rafle des femmes indésirables », elle est enfermée une semaine au Vélodrome d’Hiver, avant d’être déportée au camp de Gurs (près de Pau), dont elle s’échappe rapidement. En 1941, grâce à des complicités, elle obtient un visa pour les É.-U., où elle s’installe, commençant une riche carrière de professeure d’université et d’écrivaine politique. Citoyenne américaine depuis 1951, après 10 d’ans d’apatridie, elle porte un regard critique sur les événements, comme l’évolution de l’État d’Israël (« Je ne veux plus avoir affaire avec la vie politique juive », 1953), l’insurrection de Budapest (1956) ou la guerre du Vietnam (1964-1975). En 1961, à sa demande, elle est envoyée à Jérusalem par The New Yorker pour couvrir le procès d’A. Eichmann. Ses articles, où elle utilise le concept de « banalité du mal », susciteront une vive controverse dans les milieux juifs. Victime d’un infarctus en 1974, elle meurt d’une crise cardiaque le 4 décembre 1975.

L’acte de penser, un héroïsme ordinaire

H. Arendt se méfie de toute tentation idéologique, rejette les théories et les spéculations déconnectées du réel. Elle assigne à son œuvre tout entière la tâche de « penser l’événement », donnant à ce terme un sens particulièrement fort. Gauche, droite, progressiste, conservatrice : aucun de ces étiquetages n’est pertinent pour H. Arendt, ce qui rend sa pensée complexe. Inclassable, elle est, dès le début, sujette à récupération par tous les partis. Elle a la passion du réel et veut l’expliquer en partant des faits concrets, sans le secours de la tradition, mais en créant un nouveau cadre d’analyse. La théorisation risquerait de faire passer à côté des expériences vécues. Elle veut passer de la réflexion métaphysique et contemplative (méthode Heidegger) à la réflexion critique (méthode Aron) et à l’action concrète. Elle lie toujours l’acte de penser au courage, comme en témoigne sa vie personnelle. Aujourd’hui, elle nous aide à porter un regard neuf et courageux sur notre monde, en regardant le réel en face.

La crise, un moment de vérité

La notion de « crise » est, à l’évidence, une notion centrale dans la pensée d’H. Arendt, et on pourrait même la qualifier de « philosophe des crises ». Pour elle, penser la crise, c’est penser un événement qui fait rupture et résiste par son caractère inédit, à son intégration dans une série causale. Il faut donc déceler cette nouveauté imprévue et considérer la crise comme « un moment de vérité », un révélateur. Cette expérience nous oblige à revenir aux questions elles-mêmes et requiert des réponses nouvelles, toujours aux prises avec le réel. Et toujours relancer les questionnements : « Que s’est-il passé ? Pourquoi cela s’est-il passé ? Qu’est-ce qui nous arrive ? » La crise nous oblige à revenir aux questions essentielles, en « faisant tomber les masques et en effaçant les préjugés ». Fidèle à sa méthode, H. Arendt nous invite à renoncer aux réponses dogmatiques, prêtes à porter, mais à pratiquer l’acte de penser, de façon critique et neuve, la seule façon « d’empêcher la crise de devenir désastreuse »…

Le totalitarisme et la banalité du mal

Hannah Arendt a connu le totalitarisme de l’intérieur et ce fut, pour elle, un sujet d’étude majeur, toute sa vie. En 1951, elle publie son premier livre en anglais Les origines du totalitarisme, qui comptera trois tomes. Elle y retrace la trajectoire historique du nazisme et du stalinisme et cherche à en démonter les mécanismes : destruction de l’individualité, anéantissement de la personne juridique et de la personne morale, abolition de la liberté. En proposant un nouveau cadre d’analyse, elle établit des distinctions nettes, basées sur des critères, entre régime autoritaire (Église catholique), régime tyrannique (Mussolini, Franco) et régime totalitaire (Hitler, Staline), ce dernier s’emparant de toutes les sphères de l’existence : politique, famille, travail, culture, etc. Cette mise au point permet de réserver le terme « totalitaire » à des régimes bien précis et d’éviter la confusion, courante aujourd’hui, qui l’utilise souvent indûment. « Le totalitarisme est la fusion entre l’idéologie et la terreur. » H. Arendt lie le totalitarisme au statut de la vérité. Le totalitarisme institue le mensonge en politique, la propagande massive, l’ère de la post-vérité, expression devenue commune aujourd’hui, avec le trumpisme. « Le débat d’opinion n’est possible que s’il y a une matière factuelle. »

Ce constat d’H. Arendt garde toute sa valeur au moment où nos démocraties sont minées, de l’intérieur, par les faits alternatifs, les deepfakes ou les fakenews.

Le concept de « banalité du mal » utilisé par H. Arendt lors du procès d’A. Eichmann, participe à son analyse de l’antisémitisme et du totalitarisme. Elle découvrait en Eichmann un « clown grotesque » et non un « monstre sanguinaire », un homme incapable de penser par lui-même et de se mettre à la place des autres, petit fonctionnaire exécutant les ordres sans réfléchir et qui, par routine quotidienne, commet un crime contre l’humanité.

Son analyse reste pertinente et peut nous éclairer au moment où l’on voit éclore sur tous les continents des régimes tentés par l’autoritarisme et le totalitarisme.

Le sionisme et la question palestinienne

Hannah Arendt a connu très tôt le sionisme et lors de son séjour à Paris (de 1933 à 1940) elle s’engagea résolument dans cette cause. Elle pensait qu’un État pour les Juifs offrirait les protections juridiques et politiques contre les persécutions. Mais, après la guerre, elle a été déçue quand elle a vu comment l’État pour les Juifs était devenu de plus en plus un État juif, dans lequel les non-juifs n’étaient pas traités sur un pied d’égalité. Fidèle à l’idée qu’elle se faisait d’un État démocratique, elle est même devenue une critique virulente d’Israël, préoccupée par sa militarisation. Elle-même avait été une réfugiée et une apatride, et elle considérait comme immoral le traitement réservé aux Palestiniens, notamment durant la Nakba. Les textes où elle parle du traitement des minorités et en particulier des migrants, en situation régulière comme irrégulière, gardent, aujourd’hui, toute leur pertinence. Son poème « Nous, les réfugiés », inspiré par son expérience personnelle, est particulièrement émouvant.

Elle prônait un sionisme fondé sur de bonnes relations avec les voisins palestiniens, et non contre eux. Elle s’opposa au plan de partition de la Palestine en 1947 et plaidait pour un état binational. Elle restait attachée à une vision inclusive, basée sur la justice universelle. C’est pourquoi, aujourd’hui, elle est couverte d’éloges ou présentée comme une ennemie d’Israël. Déjà en 1944, elle s’inquiétait avec lucidité et clairvoyance, craignant que le Proche-Orient « se transforme en baril de poudre du monde ».

Ses positions sur le sionisme ont fluctué, critiquant l’État d’Israël, mais le soutenant sans ambiguïté lors des guerres de 1967 et 1973. Reste son attachement indéfectible aux droits humains : « La survie d’Israël dépendra de sa capacité à dépasser les logiques d’exclusion et à reconnaître la pleine humanité de ses voisins. »

L’intelligence artificielle, une perte d’humanité ?

Hannah Arendt n’a pas connu l’intelligence artificielle et n’a donc jamais abordé directement les questionnements qu’elle pose aujourd’hui. À son époque, les ordinateurs avaient déjà gagné en puissance, notamment les ordinateurs d’échecs. Elle les a comparés à l’intelligence humaine et a évoqué les problèmes que pouvaient poser ces machines. Elle met notamment en garde contre un danger que constituerait « un appareil capable de faire ce qu’un cerveau humain ne peut comprendre. » Et elle ajoute « Si nous étions entourés de machines dont nous ne comprenons pas le fonctionnement, même si nous les avons conçues et construites, nous serions en difficulté. »

Elle craint que l’utilisation ultime d’un langage purement symbolique – les mathématiques – n’aurait littéralement plus aucun sens pour les humains. Le but assigné à la science, c.-à-d. la compréhension du monde, ne serait plus notre objectif, mais l’approche du progrès serait purement utilitariste. La question n’est plus « Comment fonctionne le monde ? », mais « Comment utiliser à notre avantage ce que nous obtenons grâce à nos outils perfectionnés ? ». L’homme, alors, délaisse la contemplation et la compréhension au profit de la fabrication, l’homo sapiens redevenant l’homo faber… H. Arendt qui a créé le concept de Vita activa, basée sur l’action consciente et personnelle, craint précisément que ces nouvelles machines à haute technologie n’aboutissent à une « action sans compréhension ». Elle signale aussi le danger d’une mentalité scientifique détachée, qui envisage le monde et l’univers, non du point de vue de l’humanité sur terre, mais de loin, avec un regard extraterrestre, depuis ce qu’elle appelle « le point Archimède ». H. Arendt, chaque fois, prend comme critère ultime l’amour du monde (« amor mundi », concept si important dans sa pensée) et le souci de l’humanité.

Restaurer la dignité du politique

Cinquante ans après sa mort, H. Arendt est en résonance avec notre époque. Sa méthode, audacieuse et non-conformiste, ses valeurs, si fortement ancrées, peuvent nous aider à comprendre les événements contemporains. Ce qu’elle nous dit de la condition humaine prend un relief particulier : « Nous sommes des individus distincts, capables d’action et d’interaction, dans un monde commun. » Nous vivons actuellement des « temps obscurs », une de ses expressions favorites, mais « même dans les heures les plus sombres, nous pouvons espérer trouver une lueur d’espoir, non dans les théories et les concepts, mais dans la vie et l’action des personnes. » Il y a urgence à restaurer la dignité du politique. C’est pourquoi lisons et relisons Hannah Arendt.

Source : Bulletin PAVÉS n° 85, p.16

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