Procès Becciu : le procureur abandonne la partie
Régine et Guy Ringwald.
La Cour de cassation du Vatican a scellé, le 9 janvier, le départ d’Alessandro Diddi de son poste de promoteur de justice (procureur) dans le procès en appel de l’affaire de l’immeuble de Londres. C’était une mesure de simple salubrité, tant ce magistrat s’était illustré par une conduite pour le moins discutable lors du premier procès. Son départ est considéré comme une chance de voir la justice vaticane prendre un visage un peu plus respectable. Mais les embûches restent nombreuses, et certaines très sensibles, tant l’affaire remonte loin, implique beaucoup de beau monde, et apparaît comme un système tentaculaire.
« En date d’aujourd’hui, la Cour de cassation s’est prononcée par deux ordonnances sur les recours présentés par le Promoteur de justice : dans un cas, en prenant acte de la déclaration d’abstention du procureur Alessandro Diddi dans la procédure, et dans l’autre, en confirmant l’irrecevabilité de l’appel du Promoteur de Justice prononcée par la Cour d’appel. La Cour d’appel tiendra sa prochaine audience le 3 février prochain. » C’est en ces termes que la Salle de presse du Vatican a annoncé, le 12 janvier, que la Cour de cassation, réunie le 9, avait statué sur le cas du Promoteur de Justice (Procureur) Alessandro Diddi qui se trouve ainsi exclu du procès qui va enfin pouvoir s’ouvrir.
Lorsque le procès en appel de l’affaire dite de l’immeuble de Londres s’est officiellement ouvert le 22 septembre, les défendeurs condamnés en première instance faisaient appel de leurs condamnations. De son côté, le Procureur Diddi fait lui aussi appel des décisions du tribunal qui avaient rejeté certains chefs d’accusation, et acquitté un ancien secrétaire de Becciu, Mauro Carlino. Cependant, la personne de Diddi avait eu à souffrir, non seulement de la manière dont il avait chargé les accusés, mais surtout de l’énorme scandale que constitue le montage ayant conduit à la préparation de l’acte d’accusation, ce montage grossier construit pas Francesca Chaouqui [1] et que Didddi avait étouffé en novembre 2022. Sur ce point, les avocats de certains accusés, notamment le cardinal Becciu et le financier Raffaele Mincione demandaient que Diddi soit récusé. Selon les deux décisions qui viennent d’être prises, d’une part la Cour de cassation confirme la décision de la Cour d’appel de rejeter l’appel de Diddi, pour diverses raisons de procédures et de délai, d’autre part prend acte de la décision de Diddi de se retirer de son rôle dans ce procès en appel.
Soulagement
On peut dire que le soulagement est général. Le vaticaniste Luis Badilla résume un sentiment partagé : « Ce bref communiqué constitue, en substance, un premier indice solide selon lequel le “cas Becciu”, dont la sentence de première instance est actuellement en appel, sera très probablement réorienté vers des critères et des méthodes de vérité et de justice ».
Franca Giansoldati, dans Il Messaggero note la sagesse de la décision de Diddi : « Afin d’éviter le risque de générer des crises institutionnelles et une paralysie de la justice, causant des problèmes jusque pour Léon XIV et pour son image, le Promoteur de justice Alessandro Diddi a choisi de faire machine arrière…. Il s’agit de sa sortie de scène définitive. Ce faisant, Diddi permet au procès de reprendre son cours en appel…, sans les tensions constantes et l’accumulation de soupçons qui, jusqu’à présent, se sont entrelacés dans cette affaire. » Mais elle pointe une attente : « l’appel du soi-disant “procès Becciu” est considéré comme le premier test substantiel du nouveau cours, destiné à mesurer la transparence et la cohérence dans l’administration de la justice par Léon XIV ».
Voyons les conséquences principales de la situation ainsi créée. La première et la plus directe : l’appel que Diddi voulait tenter tombe du fait de son rejet par la Cour : les personnes qui auraient pu craindre de nouvelles condamnations sont libérées de cette menace. Pour Becciu, il s’agissait de dire qu’il était au centre d’une vaste machination organisée. En fait, la seule machination qui soit apparue était celle du tandem Chaouqui-Cifferi. Voilà en tout cas nombre d’accusations qui tombent, et on comprend que le Procureur Diddi ait compris que sur ce point, il avait perdu.
En prenant la décision de se retirer de son rôle dans ce procès en appel, le Procureur se dégage de discussions sans fin qu’il aurait dû affronter, notamment sur l’incroyable compromission avec Chaouqui, il n’avait pas trop intérêt à insister. Du même coup, il épargne à la Cour d’appel la difficulté d’avoir à sortir des multiples complications créées lors du procès en première instance. Dans cette affaire si mal engagée, tous ont plus ou moins intérêt à ce que les débats deviennent plus sereins et que la justice rendue donne une image un peu plus normale de la justice du Vatican.
La voie paraît dégagée, mais les problèmes subsistent
Les deux mesures annoncées, en mettant Diddi hors jeu, dégagent la voie à un procès libéré des contraintes qui ont pesé si fort sur le premier procès au point de disqualifier la justice vaticane. Car le Procureur avait été à la manœuvre d’un bout à l’autre. Rappelons-en les faits saillants.
Tout d’abord, il y eut la condamnation de Becciu par le pape François : le 22 septembre 2020, au cours d’une entrevue qui n’était pas prévue pour cela, il le décharge de toute prérogative cardinalice et l’accuse d’avoir trahi sa confiance, sans même le laisser s’exprimer. Ce qui’l ne fera qu’après, mais déjà la cause est entendue.
De là découle toute la suite. Le procureur et le président du tribunal n’ont fait que mettre en œuvre la décision du pouvoir suprême. C’est ainsi que pendant le déroulement du procès, le pape a émis pas moins de quatre rescrits (décrets) qui en modifient les modalités, toujours au détriment de la défense. Quand les premiers rescrits ont été contestés par la défense, le procureur a fait valoir que ces rescrits émanaient de la volonté suprême du pape. Et là on touche au pouvoir absolu dont l’exercice est évidemment contraire à tout exercice d’un état de droit et d’une justice impartiale. Ce point fut encore confirmé dans les faits quand, à la fin du procès, le juge Pignatone et le procureur Diddi ont été gratifiés d’avantages sonnants et trébuchants, pour services rendus. On pourrait aussi s’étonner que le procureur nommé près la cour d’appel soit le même que celui qui a conduit l’accusation dans le premier procès.
Nous n’oublions pas, bien que cela ne soit pas traité dans le cadre de ce procès, le traitement infligé à Libero Milone, un spécialiste de haut niveau de l’audit financier, placé par François auprès du cardinal Pell, avec carte blanche pour auditer l’ensemble des dicastères. Becciu, qui refusait son contrôle, lui avait infligé une rebuffade avant de le traiter comme le dernier des gredins, avec le concours du chef de la gendarmerie, Domenico Giani, et de le menacer d’arrestation immédiate.
Mais ce qui paraît proprement incroyable, c’est cette machination autour d’Alberto Perlasca. Chargé des affaires économiques à la Secrétairerie d’Etat, il avait les manettes de l’opération, on sait précisément qu’il a signé l’arrangement avec Torzi, qualifié ensuite d’extorsion de fonds. Il était interrogé jusqu’à ce qu’il devienne accusateur. Son mémorandum est la base de l’acte d’accusation, dont ensuite le réquisitoire sera une copie conforme. On sait maintenant que ce mémorandum a été construit de toutes pièces avec le concours actif de Chaouqui. Si on peut se permettre une question : que va devenir l’acte d’accusation, et surtout que va devenir Perlasca au cours du procès en appel ?
Effacer les sentences prononcées lors du premier procès arrangerait bien du monde, mais cela serait trop simple pour résoudre le problème. L’affaire remonte loin, les premiers accords avec le financier Mincione datent de 2014. Et puis, l’achat lui-même n’a pas été signé par Becciu, mais par son successeur Edgar Peña Parra qui, lors d’un procès à Londres, a évoqué des fausses factures. Voilà quelques points qui seront à surveiller : de la façon dont ils seront traités dépend l’avenir de la justice vaticane.
Note :
[1] https://nsae.fr/2025/05/12/proces-becciu-les-mysteres-dune-messagerie/Source : Golias Hebdo n°900, p. 15




